Il y a eu un passage littéraire de ma vie où le feuilleton a joué un rôle intime et formateur. Merci à Webstory de me donner l’opportunité de reprendre rendez-vous pour le chapitre 3.
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Enroulements – 3

Martha Vanek, Violoncelliste faisant partie de l’orchestre et compagne de Eri Alliksaar :

Eri était un homme aérien. J’entends par là que tout ce qu’il abordait, il pouvait l’appréhender avec une certaine hauteur, un recul d’altitude que lui seul pouvait prendre. Cette faculté donnait à sa vision un point de vue sans précédent et hors du commun. C’était un funambule en perpétuel équilibre sur le fil qui reliait ses univers. Depuis le moment de son hospitalisation, il avait la certitude de tenir entre ses mains les moyens de pouvoir composer le chemin. Celui qui nous est caché à tous et qui nous ramène à notre origine au-delà de notre naissance à cette vie. Il disait que nous étions tous capables de suivre cette trace et de là, atteindre notre propre dimension. Eri a dessiné et structuré cette voie encore dissimulée à travers les harmonies de sa musique. Il soutenait que quiconque était sensible à l’idée d’un univers intérieur existant pouvait, en écoutant « Enroulement », recréer son propre chemin et accéder à cet espace. « Enroulement » a été conçu dans ce but, pour être le pont qui passe le fil d’une frontière.

Après ce concert du douze septembre, Eri s’est montré de plus en plus irrationnel. Il restait des journées et des nuits entières enfermé dans la bibliothèque, sa pièce de musique. Je l’entendais jouer sans relâche des fragments de « Enroulement ». Il ne mangeait pratiquement plus et quand je me permettais enfin d’aller le déranger, il levait sur moi un regard brillant de joie fiévreuse avant de me dire : « C’est prodigieux ! »

Puis un jour ce fut le silence. Le piano était resté muet depuis plus d’une heure et je m’étais inquiétée. Quand j’entrais dans la bibliothèque, la pièce était vide. Je le sus instantanément, Eri était parti.

Instantanément, Eri était parti. Avant de me rendre auprès de lui, j’étais occupée à classer un lot important de partitions dans le meuble que vous voyez derrière moi. De cet emplacement, je peux voir la porte d’entrée de notre appartement et la porte de la bibliothèque. A aucun moment, Eri n’a pu sortir de sa pièce sans que je ne l’aperçoive. Les enquêteurs m’ont interrogée longuement sur ce point et malgré leur politesse bienveillante, j’ai bien compris qu’ils ne me croyaient pas. Mes mots ne peuvent que paraître invraisemblables, n’est-ce pas? Martha Vanek me fixait avec un regard qui ne cillait pas et ajouta : Eri a trouvé ce qu’il recherchait avec tant de persévérance et de foi. Il est parti par un chemin qui ne passait ni par les portes ni par une quelconque ouverture. Il a suivi ces traces que lui seul a su décrypter et qui sont enseignées dans « Enroulement ». Là où il est passé, personne ne peut encore le savoir, mais tous ont ce chemin inscrit en eux. La caractéristique d’une expérience transcendantale est d’être indicible. Eri avait saisi cette nature et comprit que seule la musique pouvait servir son expression.

Dr Karl Mertens-Psychiatre, note :

J’ai enfin reçu une copie de cet enregistrement du 12 septembre. Il s’agit d’une réalisation restée confidentielle demandée par Eri lui-même. Elle devait lui servir de base de travail pour de futures compositions. Comme beaucoup de participants à cette soirée, je me suis d’abord ennuyé à l’audition de « Enroulement ». Ce n’est qu’après plusieurs écoutes et avec un état d’esprit particulier que j’ai commencé à saisir le cheminement de cette marche lente. Après plusieurs écoutes (huit ou dix ?), j’ai constaté avec effarement, qu’un élément fondamental présentait une incohérence : le temps passé à

écouter « Enroulement » ne correspond pas au temps d’enregistrement ! J’ai pu reproduire à plusieurs reprises le phénomène et à ce jour, je n’ai aucune explication plausible à mettre en avant. C’est assez bizarre, mais au lieu d’éprouver de l’angoisse face à cette énigme qui défie le sens, je suis émerveillé de pressentir la découverte de quelque chose qui m’est cher. L’impossibilité de trouver des mots à poser sur cette expérience mystique (?) m’est particulièrement pénible.

Dr Joseph Charlier, neurologue, mail :

Cher confrère, je reviens vers vous avec quelques informations supplémentaires concernant le cas des IRM de Monsieur Alliksaar. Après avoir présenté la suite des coupes en suivant une séquence différente et en les superposant, il apparaît que les points décelés présentent une logique mathématique qui permet de reconstituer une géométrie de « spirales » imbriquées. Je vous envoie, attaché, à ce message, l’exemple le plus abouti que j’ai pu restituer.

Il va sans dire que cette interprétation est à prendre avec la plus grande prudence, mais sachez tout de même que je ne l’ai pas élaborée sans aide. J’ai la chance d’avoir parmi mes connaissances proches un ami physicien qui a su identifier l’organisation de ces points et qui a reconnu en eux un concept mathématique qu’il côtoie régulièrement dans ses études. Ces figures de spirales imbriquées sont la représentation graphique d’une suite logique algorithmique appliquée, je cite, à la définition d’espaces entortillés et multi-dimensionnels, dits de Calabi-Yau. Je suis à ce stade, incapable de pouvoir donner une explication quelconque à ce constat, mais je reste convaincu de l’intérêt que vous y porterez.

Dr Karl Mertens-Psychiatre, note :

J’ai immédiatement demandé au Dr. Charlier de pouvoir communiquer avec Avkash Mahal. Notre rencontre n’a pas débouché sur une explication satisfaisante. J’ai le sentiment que les choses sont de plus en plus complexes et non vérifiées. Je note néanmoins certaines affirmations de Avkash Mahal qui me semblent avoir un lien avec le phénomène des représentations spatiales des images IRM

Avkash Mahal, physicien travaillant au Cern, note de Karl Mertens-Psychiatre :

La théorie mathématique de la Grande Unification permet de rendre cohérents les modèles de description de l’univers, ce qui, aujourd’hui n’est pas le cas. Le modèle standard d’Einstein n’est plus adapté pour expliquer le comportement des particules subatomiques mis en lumière par la physique quantique. D’où la recherche acharnée des physiciens d’un modèle de description qui réunira les deux mondes, macro et microscopique. Un de ces modèles mathématiques parvient à concilier les deux systèmes : la Supersymétrie. Dans cette formulation intervient la l’existence de dimensions multiples. De l’univers quadridimensionnel, trois spatiales et une temporelle que nous connaissons, nous passons à un univers comportant six dimensions, voire onze. Ces nouvelles dimensions sont la caractéristique d’espaces dits de Calabi Yau dans lesquels elles sont enroulées. Les images présentées par Joseph Charlier décrivent un espace de ce type.

 

Ce point de vue de la physique subatomique ne m’aide pas dans ma compréhension du phénomène et je ne sais toujours pas ce qui se passe réellement avec la musique de Eri Alliksaar.

->vers le Chap. 1

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