Il y a eu un passage littéraire de ma vie où le feuilleton a joué un rôle intime et formateur. Merci à Webstory de me donner l’opportunité de reprendre rendez-vous.
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Enroulements – 1

Pr. David Solal-Université de Zürich : Troublé, le professeur tapote distraitement les feuillets de la lettre qu’il vient de parcourir. Ce qu’il y a lu l’incommode. L’émotion, le désarroi et le ton de ces mots, qui lui semblent d’ailleurs avoir été écrits en grande hâte, ne concordent pas avec le caractère mesuré et sensé du Karl qu’il connaît. Une question revient constamment : mais enfin, de quoi s’agit-il exactement ?

Dr Karl Mertens-Psychiatre, lettre, extrait : Cher ami, cher collègue, je te fais parvenir ci-dessous l’ensemble des notes les plus pertinentes que j’ai pu rassembler durant ces derniers mois et qui se rapportent à un patient, Eri Alliksaar, que j’ai suivi médicalement depuis plus d’un an. Compositeur et chef d’orchestre renommé, ce dernier présentait des troubles compulsifs des plus inhabituels et des symptômes cérébraux tout aussi singuliers. Tu en jugeras par toi-même sur les documents de son IRM que j’ai joint à cet envoi. Les témoignages que j’ai rédigés sont tous issus de mes notes de consultations ou de mes entretiens avec les personnes citées en exergue. Toutes, de près ou de loin, sont liées aux événements. Je te laisse en prendre connaissance avant de te formuler mes interrogations.

Eri Alliksaar-Extraits de notes personnelles : Ce que je cherche se dérobe sous mes doigts. J’ai terminé le premier mouvement de « Enroulement », mais déjà je le rejette. J’ai raté l’essence de ce que je poursuivais. Je ne sais plus ce soir, si ce qui m’habite est accessible. Comment pouvoir recréer en sons cette toile inconnue et multidimensionnelle. Tous mes essais sont insuffisants et trop lacunaires pour dépeindre l’indicible. J’en suis pourtant si proche. Il y a quelques minutes encore, je suis resté une fois

de plus, hypnotisé devant mon lavabo qui se vidait. Le tourbillon que forme l’eau animée par l’effet de Coriolis, crée des spirales imbriquées innombrables et quelque chose en moi me hurle et me presse de suivre cette ligne. Même quand l’eau a fini de s’écouler, je peux encore visualiser distinctement ces spirales qui se mêlent et se démêlent en produisant une harmonie inconnue et prodigieuse. La pensée que cet espace parfait est en moi me revient sans répit. Je devrais m’inquiéter de ces manifestations étranges qui deviennent de plus en plus fréquentes, mais le désir d’aller sur cette voie est trop fort. Ces volutes forment un espace dans lequel le plus intime de mon être aspire à entrer. Ce champ sonore, je dois parvenir à l’écrire. Par lui se dessine le chemin. En lui s’ouvrent les issues encore fermées.

Dr Karl Mertens-Psychiatre, lettre, extrait : Ces écrits de Eri Alliksaar datent de quinze mois. À ce moment, il n’avait pas encore été admis en clinique psychiatrique. Ils donnent cependant une idée de l’état dans lequel se trouvait déjà le sujet. À cette période, Monsieur Alliksaar préparait un concert qui devait être donné au Victoria Hall. Peu avant la prestation, il a été retrouvé étendu et inconscient dans les lavabos de la salle de concert où il répétait avec son orchestre. Hospitalisé, il a été transféré peu après en Unité de psychiatrie générale sur la demande expresse de sa compagne, Madame Martha Vanek, qui est violoncelliste dans l’orchestre de la ville. Elle avait montré des signes d’inquiétude profonde concernant l’état mental de Eri Alliksaar. Elle avait interpelé le médecin-chef qui l’avait reçue en lui tenant un discours des plus étrange :

— Surtout, ne le laissez pas partir là-bas…

— Là-bas où ? avait-il répliqué sans toutefois obtenir de réponse.

C’est au cours de plusieurs consultations dans cet hôpital que j’ai pu dresser un bilan de santé mentale le concernant. Le plus remarquable était d’abord son mutisme absolu. Il démontrait une absence totale à toute communication verbale ou non verbale. Jusqu’au jour où à ma très grande surprise, il me demanda avec une voix très naturelle et très douce, de pouvoir recevoir des crayons et du papier. Ce que je lui procurais immédiatement, impatient de voir ce qu’il avait à écrire. Mais il n’écrivit rien, il dessina. Des spirales. Et pendant onze jours et presque onze nuits, car il ne dormait que très peu, il a dessiné ce que je nommais à ce moment-là, des spirales. D’abord des formes simples qui devinrent au fil du temps de plus en plus complexes et imbriquées. On pouvait clairement identifier que la représentation travaillée s’affinait et devenait plus précise. J’appris plus tard en présentant cette centaine de dessins à un spécialiste, qu’ils tendaient tous à restituer la vision d’un certain type d’espace dont le nom m’était alors inconnu.

Le onzième jour, Eri Alliskaar avait sélectionné trois dessins. Il en avait choisi un qu’il apporta sur mon bureau et me dit simplement :

— Voilà ce que je dois composer. Vous comprenez maintenant ?

Silencieux et ne comprenant absolument rien, je le regardais, en attendant le développement de ce qu’il entendait par « vous comprenez maintenant ». Mais toujours aussi naturel et tranquille, il m’adressa cette question qui, sur le moment, m’avait laissé embarrassé :

 

Enroulements – Ch. 1

— Docteur, y a-t-il une seule raison médicale ou légale qui m’oblige à rester dans cet établissement ?

C’est ainsi que Eri Alliskaar avait quitté l’hôpital sans que je ne l’aie revu en consultation. J’avais transmis tous mes doutes et incertitudes dans mon rapport à son médecin traitant, mais c’est par un autre canal qu’il resurgit tout à coup.

En effet, dans les semaines qui suivirent ces événements, je reçus un courriel dans ma boite aux lettres médicale, courriel pour le moins surprenant de son médecin neurologue.

Dr Joseph Charlier, neurologue, mail : Cher confrère, après avoir procédé à un examen neurologique d’un de nos patients communs, Monsieur Eri Alliksaar, j’ai demandé en complément de ce dernier, une investigation cérébrale IRM. Le résultat m’en est parvenu il y a quelque temps déjà et je sollicite votre point de vue à ce sujet. En effet, comme vous pourrez le constater sur les images envoyées, l’injection de contraste met en évidence un nuage de points apparaissant à différentes profondeurs de coupe. Ces points, après analyse approfondie des images, semblent être la trace d’une activité cérébrale puissante voire violente. Je dis « semblent », car je n’ai rien de comparable dans mes connaissances qui puisse m’offrir un début d’explication. Aussi, sachant que votre expérience a largement dépassé le cadre restreint de la psychiatrie, me suis-je permis de solliciter votre point de vue sur le sujet.

 

En vous assurant de ma parfaite considération, Joseph Charlier.

-> vers le chapitre 2

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