Deux êtres vivants s’affrontent: l’un vient du nord, l’autre du sud. Toute l’intrigue repose sur cette dualité. Un duel singulier dont le suspense final n’est révélé qu’à la toute fin.
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ELLE
Je regarde au dehors et je me souviens encore de la chaleur de mon pays. Cette chaleur-là, vous vrillait au sol, vous brûlait sans vous tuer. Elle vous terrassait aussi mais vous donnait en même temps la vie. Là-bas, tout semblait simple, presque évident. La terre vous nourrissait sans effort, le soleil et la pluie s’alliaient pour vous permettre de vivre. J’ai grandi dans cette chaleur, persuadée qu’elle ne me quitterait jamais. Je vivais simplement, entourée de ma famille. Depuis la nuit des temps, nous étions installés sur ce territoire, tous ensemble, génération après génération. Nous vivions là-bas, tranquillement, puissant notre énergie dans ce sol sec et généreux au cœur de mes origines.
Je croyais à cet éternel, pour toujours.
Puis un jour, tout a basculé. ELLE est arrivée dans ma vie sans prévenir. Je ne comprenais pas encore ce qu’ELLE cherchait, ni pourquoi ses regards s’attardaient sur moi avec autant d’insistance. Il y avait dans ses gestes une maladresse tendre, une curiosité brûlante. ELLE venait de loin, ça se sentait. ELLE n’appartenait pas à cet endroit. ELLE y était étrangère.
ELLE m’a choisie. Ou peut-être est-ce moi qui l’ai laissée faire.
Le voyage a été long, angoissant. J’ai quitté ma terre sans vraiment lui dire adieu.
Je n’ai pas regardé en arrière.
– À quoi bon ?
Ce qui m’attendait était inconnu, mais étrangement, cela ne m’effrayait pas. Il y avait dans ce départ quelque chose de grisant. Aucun membre de ma famille n’avait jamais quitté notre terre. Partir si loin, nous ne nous en étions jamais souciés. J’étais la première. Je ne savais pas ce qui m’attendait et d’ailleurs comment aurais-je pu même imaginer ce que ma vie allait devenir.
Les débuts ont été… très durs et parfois violents. ELLE ne savait pas encore comment m’approcher. Moi, je ne savais pas comment me laisser apprivoiser. Nos rencontres étaient faites de cris, de gestes brusques, de blessures évitées de justesse, ou non. ELLE s’approchait trop vite, je me défendais. ELLE insistait, je résistais.
Nous étions deux êtres incapables de douceur.
Je me souviens de ses larmes. De ses blessures. De ses soupirs exaspérés. Et pourtant, ELLE revenait toujours. Avec passion, encore et encore. Jusqu’au jour où ELLE a compris.
ELLE a appris à me contourner, à me respecter. À garder une distance et à ne plus me saisir brusquement. Ses cris, face à mes sorties piquantes, se sont tus peu à peu. Le calme a pris sa place, mais ce n’était pas un silence lourd — plutôt des respirations communes. ELLE avait une vraie passion à mon égard, son regard était empli d’amour.
Le temps a passé sans que je ne m’en aperçoive. Les saisons ici n’étaient pas les miennes. Le froid me saisissait, l’humidité s’infiltrait jusqu’au cœur. J’ai cru ne jamais m’y faire.
À maintes reprises, j’ai cru que ma fin était proche, tant le froid me pénétrait dans ce pays lointain. La saison des pluies semblait interminable, et puis ce vent glacial qui me gelait sur place arrivait sans prévenir. La plus grande des trahisons, dissimulée sous un magnifique manteau cotonneux, commençait avec l’arrivée de la saison suivante, qui s’installait pour plusieurs mois. Même lorsque le soleil perçait son épaisse couverture blanche d’une lumière éclatante, ses rayons obliques ne parvenaient jamais à me réchauffer.
Mais ELLE était là. Toujours. ELLE me protégeait du mieux qu’elle pouvait. ELLE m’a déplacée quand le froid devenait trop présent, en construisant un habitat adapté à ma sensibilité. ELLE me surveillait, me cajolait, me parlait parfois. Et contre toute attente, je me suis adaptée. J’ai survécu.
Ensemble, avec patience, nous avons résisté.
Et puis, il y a eu des enfants, les miens.
Ils sont apparus sans prévenir, comme des fragments de moi-même cherchant leur place dans ce monde. ELLE les a accueillis avec une joie surprenante. Devenus trop envahissants, ELLE a choisi de les détacher de moi avec un soin extrême, une infinie précaution. ELLE les a installés ailleurs, leur a offert un nouveau départ dans un espace à eux, plus adapté, plus confortable.
Certains n’ont pas survécu. Le climat était dur, trop rude. Cela m’a brisée plus que je ne l’aurais cru. D’autres ont tenu bon. Ils grandissent aujourd’hui et certains sont restés autour de moi.
Je les vois vivants. Et cela suffit à apaiser mes pertes.
Je ne reverrai jamais ma terre natale. Je le sais maintenant. Parfois, le souvenir du soleil brûlant me traverse comme une nostalgie douce. Mais ce n’est plus une douleur, juste une simple cicatrice comme peut laisser la morsure du froid. Cette morsure, je l’ai aussi domptée, adoptée à force d’y être confrontée.
Parce qu’au fond, j’ai eu une vie que je n’aurais jamais imaginée.
Avec ELLE.
ELLE a changé aussi. Je l’ai vue grandir, douter, aimer, pleurer, s’épuiser, puis se relever. Ses gestes sont devenus plus sûrs, son regard plus profond. Des plis, des marques sont apparues sur son visage, ses mains.
Ses connaissances, son savoir, se sont affutés. ELLE sait beaucoup de choses que je n’apprendrai jamais. Je m’en moque car je n’en ai pas besoin là où je suis.
Je la connais bien maintenant mais ELLE me connaît mieux que quiconque.
Ces derniers jours, ELLE s’agite davantage. ELLE me regarde avec inquiétude. ELLE sait.
Je ne suis plus tout à fait la même.
Quelque chose grandit en moi. Lentement. Inexorablement. C’est une force que je ne contrôle pas, une nécessité qui me dépasse. Je sens que cela va tout changer. Sans le savoir, je compte les jours. Ceux qui me restent avant la grande célébration.
Je voudrais la rassurer. Lui dire que c’est normal. Que c’est même… magnifique. Magique. Inéluctable.
Mais ELLE ne comprend pas. Pas encore.
Bientôt, ELLE verra.
Et ELLE saura.
Car ce sera mon dernier geste.
Le plus grand de tous.
Une élévation. Une offrande. Une fin.
ELLE se tiendra là, sans doute, les yeux levés vers moi, partagée entre émerveillement et chagrin. Et alors, elle comprendra que je suis en train de partir. Que je suis en train de jouer mon dernier acte. Ma sortie de scène: brillante et glorieuse.
Mais aussi que je laisse derrière moi bien plus que mon absence. Un ultime cadeau : une descendance.
Dans ce jardin qu’ELLE a construit patiemment durant de longues années, qui est devenu aussi le mien, entourée de mes enfants et d’autres parents plus ou moins éloignés, je m’élève une dernière fois.
ELLE m’a rapportée du Portugal, au retour d’un voyage de jeunesse, cachée au fond d’une valise. Emballée délicatement dans du sopalin humide comme un trésor précieux, j’ai été transplantée du sud de l’Europe vers le nord, dans un pays étranger où je ne me sentais pas à ma place. J’ai eu froid, j’ai eu soif et j’ai eu peur dans ce cocon de papier froissé, cachée dans la soute d’un avion.
Au début, ELLE ne savait pas comment prendre soin de moi, a eu peur de me perdre, m’a nourri avec une terre étrangère mais bienveillante, m’a protégée du froid et de la pourriture. Elle a construit des maisons de verre pour m’aider à m’adapter au changement des saisons. ELLE a suivi avec passion chaque nouvelle pousse, chaque petit drageon qui pointait le bout de ses tiges.
Mille et une petites attentions qui m’ont permis de me retrouver à cette étape charnière de ma vie avec suffisamment d’énergie pour accomplir cette ultime mission.
Cela fait quinze ans que je vis à ses côtés et qu’ELLE prend soin de moi. ELLE, cette homo sapiens, de la famille des hominidae, du genre féminin, passionnée de botanique mais plus spécifiquement de la famille des agavaceae. Étrangement, ELLE vit seule, entourée d’un nombre impressionnant de mes semblables, ses plantes comme elle aime le dire, bien que nous n’appartenions qu’au sol qui nous nourri. D’autres humains passent parfois admirer sa collection. ELLE fait toujours attention de leur fournir des gants pour leur éviter les douleurs lancinantes qu’ELLE a connu en s’approchant trop près de mes épines. Fascinés par mon espèce autant qu’ELLE l’est, certains ont emportés un drageon ou un plant dans leur demeure respective.
Un felis catus, mammifère comme ELLE mais appartenant à la famille des félins, partage sa vie depuis de nombreuses années. Méfiant, il ne s’approche jamais trop près, conscient que mes épines ne sont pas de simples ornements. Il habite ici, sans aucun doute, mais jouit d’une liberté que je lui ai toujours envié.
ELLE m’a arrachée à ma terre natale sur le bord d’un muret où la terre sèche s’envolait dans le vent. Sans me demander la permission, ELLE m’a cueillie. En m’enlevant, ELLE a scellé son destin avec ma famille, déterminant ainsi son avenir. Cette appropriation a éveillé en ELLE une passion pour la botanique. Elle a étudié avec acharnement et est aujourd’hui une référence scientifique mondiale sur mon espèce.
Des fois je me demande aussi ce qui se serait passé si ELLE ne m’avait pas ramassée. Aurais-je survécu sur ce muret poussiéreux ? Personne ne le sait. Tout ce que je sais vient de cette transformation, de cet accomplissement qui m’emporte en hauteur. Je réalise ce à quoi ma vie est destinée et je me sens comblée. Ici ou là-bas, peut m’importe maintenant.
Aujourd’hui, ma hampe florale s’élance vers le ciel — unique, immense, irréversible. Cette tige a poussé si vite, une sorte d’immense asperge verte qui m’impressionne par sa hauteur et sa beauté. Du haut de ses huit mètres, elle domine le jardin. Ses multiples petites fleurs jaunes attireront de nombreux pollinisateurs qui participeront à disperser mes nombreuses bulbilles aux alentours. À ce moment-là, ma descendance sera assurée et je continuerai ma longue vie aidée par ces mini-clones dans ce nouveau territoire. Mes graines seront peut-être distribuées dans d’autres mains intéressées, semées dans d’autres pays, qui sait ?
Je fleuris pour la première et dernière fois de ma vie. Je me réjouis de ce moment, de ce final en pétales de lumière jaune.
Puis je m’éteindrai, je sécherai et je retournerai à la terre. Cette terre que j’ai adoptée et qui à son tour nourrira d’autres plantes comme moi.
Je suis une agave americana.
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