Créé le: 13.08.2023
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Doubles appellations

Histoire de familleMémoires 2023

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© 2023-2024 Frank Desco

Chapitre 1

1

En soulevant le couvercle d'une vieille boîte à biscuits, peut-on savoir ce qui va en sortir
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Au sortir de la deuxième guerre mondiale, ma mère décida que le temps des retrouvailles était venu pour sa famille, en partie dispersée de longue date à l’étranger. La lettre d’invitation à ses oncles et tante, frère et sœur, prenait prétexte du soixantième anniversaire d’Hélène, ma grand-mère, qui n’avait jamais quitté sa région natale et venait de perdre son mari :

Cela ne va pas très fort pour elle en ce moment et je suis certaine que la surprise et le plaisir de votre visite lui redonneraient sa joie de vivre. Au début de l’été, le jardin sera encore bien fleuri et nous y organiserons un pique-nique à l’ombre des arbres du verger. Evitez de lui écrire d’ici là, vous la connaissez, elle se mettrait dans tous ses états à l’idée de la rencontre. De plus, elle refuserait la célébration de son anniversaire ; cela fait belle lurette qu’elle évite par coquetterie d’avouer son âge, en laissant seulement entendre qu’elle est aussi vieille que les petits-beurre.

 

Ainsi l’écrivait ma mère dans sa lettre et ainsi en fut-il.

De sa génération, Hélène retrouva sa sœur Rose qui n’était guère éloignée et deux de leurs frères, Alfred et Georges, qui vivaient à l’étranger ; il n’en manquait qu’un, disparu en Chine depuis longtemps.

L’oncle Alfred arriva d’Angleterre dans une vieille Wolseley d’avant guerre, digne mais brinquebalante, qui avait survécu aux bombardements. Il sortit de son coffre une boîte à biscuits en métal sobrement décorée de la maison Huntley & Palmers, avec à l’intérieur des petits-beurre de la meilleure biscuiterie du monde, dit-il en l’offrant à sa sœur Hélène.

Son frère Georges l’avait précédé, après une traversée mouvementée depuis l’Algérie sur un cargo militaire puis au volant d’une des premières Traction Avant Citroën, dont le compteur kilométrique avait explosé la limite fixée par le constructeur et restait bloqué sur 99999. Coïncidence ou concertation secrète ? Lui aussi avait trouvé en traversant la France un cadeau pour sa sœur : une boîte métallique joliment décorée contenant les véritables petits-beurre de la marque Lefèvre-Utile, évidemment.

Sur la grande table du jardin, les deux boîtes placées côte-à-côte semblaient se regarder en chiens de faïence et cela promettait !

 

Dans la famille, il se trouve que le plaisir des réunions tenait aussi bien à l’excellence des repas en commun qu’à un goût immodéré de la discussion autour de la table. Tout problème, anodin, accidentel ou essentiel, pouvait être sujet de débats et même prendre un tour polémique où le temps de parole n’était pas compté. Cela restait dans le cadre familial et ne tirait pas à conséquence. A l’extérieur, on se montrait plus discret, sachant que le moraliste qui sommeille en chaque Suisse s’accompagne trop vite d’un index levé de donneur de leçons. En particulier après les deux guerres mondiales qui nous avaient épargnés, nos conseils vertueux à des voisins qui ne nous demandaient rien, nous rendaient vite insupportables.

Or donc, cette journée estivale des retrouvailles allait s’inscrire dans mes souvenirs de gamin avec une résonance martiale : BBB, la Bataille des Boîtes à Biscuits. Une péripétie certes anodine dans la grande Histoire des contentieux entre la France et l’Angleterre, mais donnant matière à réflexion.

Au fil du temps, j’ai réalisé que ma mémoire est curieusement sélective, en matière d’industrie et commerce. Elle ne retient que les appellations doubles qui ont fait la réputation d’anciennes maisons, depuis des générations. : Moët & Chandon, Marks & Spencer, Baume & Mercier, Villeroy & Boch, Roux & Combaluzier, Smith & Wesson, Pathé -Marconi, tant et tant d’autres.

Ces noms associés m’inspirent confiance, j’y vois des motivations mystérieuses, coup de foudre romantique ou mariage de raison, sauvetage financier de dernière chance ou alliance d’un ingénieur inventif avec un commerçant visionnaire. Ils me semblent garants d’un certain équilibre, d’une promesse de longévité et de qualité. Si les noms associés sonnent bien à l’oreille, ils convoquent facilement des souvenirs d’enfance particuliers.

Alors, Huntley & Palmers, LefèvreUtile, voilà sans doute l’origine de mon affection pour ce genre de noms composés : j’avais dix ans à l’époque, un âge où la mémoire n’est pas encombrée et reste avide de nouveauté.

D’un côté, la grande biscuiterie britannique née chez un modeste boulanger de Reading (Joseph Huntley) dont la boutique donne en face de l’arrêt des diligence et qui cherche à vendre ses biscuits aux voyageurs sur le chemin de Londres à Bristol. Pour mieux conserver ses produits il demande à son frère chaudronnier de lui construire des boîtes en tôle de fer ; il s’associe ensuite à un ingénieur (George Palmer) pour étamer la tôle et industrialiser la fabrication des biscuits et des boîtes en fer blanc. Une affaire entre deux quakers d’origine qui connaitra bientôt un succès mondial. L’oncle Alfred, qui s’était remarié récemment, considérait que les ententes commerciales s’imposaient à la longue sur les unions romantiques.

De l’autre, l’essor d’une boutique de Nantes, qui devient fabrique de biscuits après le mariage de Jean-Romain Lefèvre et de Pauline-Isabelle Utile. Cette dernière en assure la gestion commerciale et élève quatre enfants dont le benjamin (Louis) va se révéler un précurseur en matière de publicité et de design industriel. Il faut bien l’union de ces qualités visionnaires pour inventer un biscuit aux allures d’allégorie du temps, qui va effectivement devenir mythique et qu’on trouve encore aujourd’hui. L’oncle Georges défendait les petits-beurre LU par principe, en refusant les contrefaçons.

Leurs deux sœurs ne tenaient pas à prendre parti. Rose déclara simplement qu’elle préférait les biscuits faits maison. Hélène ajouta qu’elle était enchantée de recevoir les deux boîtes : dans la première, elle placerait les bricelets plats ou roulés, sucrés ou salés qu’elle confectionnait elle-même depuis son enfance, dans la seconde elle rangerait les macarons et d’autres spécialités dont elle ne cessait d’améliorer les recettes.

Les oncles n’en avaient pas terminé avec leur dispute. Alfred précisa que Louis Lefèvre-Utile n’avait pas hésité à copier le savoir-faire britannique lors de séjours chez les maîtres du biscuit et de l’emballage industriel, un acte d’espionnage incontestable. Selon Georges, les ressortissants de la perfide Albion ne s’étaient pas privés de copier l’invention du Nantais en produisant des French Petit Beurre avant que l’appellation n’ait été protégée. Et qui donc avait dessiné la première image, à mi-chemin entre le sens interdit et la défense de stationner, représentant le nom de la fabrique dans un cercle de couleur rouge ou orangée, barré du nom du biscuit, apposée sur les boîtes métallique? Les deux oncles n’en sachant rien, la discussion s’éternisait.

Ma grand-mère y mit fin en retirant prestement les couvercles des deux boîtes de petits-beurre et en déclarant ouverte la dégustation, pour décider laquelle contenait les meilleurs biscuits.

— Les enfants d’abord, des plus petits aux plus âgés, puis les parents et les grands
parents à la fin ; un biscuit dans chaque boîte, on déguste tranquillement, on votera ensuite pour le meilleur, à main levée. C’est moi qui compterai les voix.

— Et en cas d’égalité ? demanda l’oncle Alfred.

— En cas d’égalité, ma voix comptera double pour départager, c’est bien mon jour d’anniversaire, non ?

— Et si on n’a pas de préféré et qu’on n’aime ni l’un ni l’autre ? ajouta une petite cousine.

— Dans ce cas ma cocotte, tu ne lèves pas la main, et tu ne remets pas les petits-beurre que tu as mordus dans les boîtes, on les émiettera pour les moineaux.

Le résultat du test n’est pas resté dans ma mémoire avec assez de précision pour lui donner valeur d’enquête de consommateurs. Je me souviens seulement qu’il était plus ou moins équilibré, avec une marge d’erreur excessive, due à diverses irrégularités. Du côté des enfants, plusieurs avaient été distraits par l’apparition des deux chiens de la maison qui leur avaient chipé tout ou partie de leurs biscuits et les  avaient entrainés la marmaille dans une partie de cache-cache autour des arbres du verger. Quant aux adultes, certains trichèrent en mélangeant subrepticement les petits-beurre de leur voisin ou voisine de table par esprit d’indiscipline, les plus âgés se chargeant eux même de confondre la provenance des biscuits qu’ils avaient pris dans la boîte de gauche ou dans celle de droite.

Ma grand-mère, semblait satisfaite. D’une part les boîtes de biscuits étaient largement vidées de leur contenu industriel, elle allait pouvoir les récupérer pour y placer sa production artisanale de friandises. D’autre part, elle n’avait pas entendu de commentaires réellement flatteurs sur ces petits-beurre dont la réputation lui paraissait bien surfaite ; sa renommée de bonne cuisinière pouvait perdurer.

 

Ne pouvant trancher objectivement de l’issue de la dégustation, les oncles, un peu dépités, cherchaient un nouveau thème de discussion.

Au temps de leur jeunesse, Alfred et Georges  ne pouvaient guère espérer suivre un parcours d’études universitaires de longue durée. Au sortir de l’école obligatoire, il fallait trouver un chemin rapide vers l’indépendance financière, au travers d’un apprentissage utilitaire. Ensuite, la débrouille prévalait dans une région qui ne pouvait pas nourrir tous ses habitants. Le hasard (des rencontres) et la nécessité (de voyager), c’était le lot des garçons de la famille.

Alfred avait suivi une filière commerciale et s’était retrouvé au Congo, associé à une plantureuse belge qu’il avait épousée pour gérer toutes sortes d’affaires improbables et éphémères. La mort prématurée de sa femme l’avait conduit à quitter l’Afrique pour l’Angleterre. Tirant souvent le diable par la queue, au point, disait-t-il, d’en avoir contracté une tendinite chronique, il avait  abouti dans  le comté du Kent.  Remarié avec une jeune anglaise il s’employait depuis à repeupler les îles britanniques à la cadence soutenue d’un enfant par année, pour rattraper le temps perdu.

Georges avait étudié l’agronomie dans une école d’agriculture bernoise où il s’était taillé une réputation et une carrure flatteuses de lutteur au caleçon. Faute de trouver dans la famille des terres à exploiter, il avait rejoint l’Algérie chez un entrepreneur français qui installait des dispositifs de pompage et d’irrigation pour fertiliser les plaines semi-arides de l’arrière-pays oranais. Il avait appris sur le tas l’hydrogéologie et la mécanique des systèmes hydrauliques. Plus stable que son frère, il avait fondé sur place un foyer avec femme et enfants.

Se retrouver côte à côte au pays de leur enfance les incitait à l’apitoiement.

— Tu vois, mon cher Alfred, si j’avais pu faire des études d’ingénieur, j’aurais gagné beaucoup de temps et ouvert ma propre entreprise au lieu de courir les chantiers pour un patron qui m’aurait bien confié son affaire si son fils ne lui avait pas succédé.

–   Et moi, mon petit Georges, j’aurais aimé faire une carrière de banquier pour financer de grands projets au lieu de me voir refuser les crédits que je sollicitais pour lancer des idées nouvelles que d’autres m’ont piquées plus tard.

— Tiens, prenons l’exemple de ces deux boîtes à biscuits, tu vois qu’elles n’ont pas la même hauteur, il est évident que l’une des deux n’est pas bien conçue, si on veut que son prix soit le moins cher possible pour un volume de biscuits donné. J’ai mis longtemps à trouver comment dimensionner un bac de récupération d’eau sous mes pompes en Algérie. Je savais découper de petits carrés aux angles d’une tôle rectangulaire et replier les côtés pour former un récipient de collecte de l’eau refoulée par les canalisations. Mais j’ignorais comment optimiser les dimensions du bac pour utiliser le moins de surface de tôle possible.

— Oh, dis-donc ! Je repense à ce qu’il  m’est arrivé il y a des années quand j’ai été trouver le petit fils d’un des fondateur de Huntley & Palmers qui venait de reprendre la direction de la biscuiterie. A l’époque, j’étais magasinier chez Marks & Spencer et je devais stocker toutes sortes de boîtes de leur production pour la vente en grande surface. J’avais fais miroiter à ce Palmer junior qu’on pouvait économiser de l’argent sur le packaging en optimisant ses dimensions. Le nouveau boss l’avait pris de haut. Il faut avouer que j’avais un peu bluffé en prétendant maîtriser les calculs correspondants.

— Oui, voilà ce qui arrive quand on n’a pas les connaissances mathématiques nécessaires.  J’ai lu récemment le traité de calcul différentiel de mon fils qui étudie au lycée français d’Oran et j’ai compris à quoi peuvent servir les vieilles théories de Pascal ou de Fermat.

— Tu veux dire les méthodes d’analyse de Newton  ?

— Ah non, on ne va pas commencer à se disputer sur l’origine des découvertes et les querelles de clocher de ces vieux savants.

— Bon, d’accord, nous autres Suisses devrions plutôt jouer les médiateurs et l’entente cordiale! Buvons une bière pour chasser les miettes de petits-beurre qui nous restent en bouche. Et ce soir on demandera à ton fils et à ses cousins de calculer la hauteur optimale de ces boîtes à biscuits, avec ou sans couvercle.

— Bonne idée, ça leur fera un devoir de vacances, ils ont l’air de s’ennuyer un peu en nous écoutant.

 

Ultime questionnement.

 

Et ma mémoire  dans tout ça ?  Qu’ai-je conservé de cette rencontre, alors que des décennies ont passé et que ses acteurs ont quitté le décor les uns après les autres, me laissant seul sur scène dans le rôle involontaire de doyen familial?

De la nostalgie bien sûr, le goût des petits beurre j’en doute fort, le plaisir de la découverte de l’utilité des mathématiques, certainement. Et peut-être cette manie infantile de retenir les doubles appellations. Mes proches me surprennent parfois  en arrêt devant certaines vitrines : Vacheron & Constantin, Van Cleef & Arpels, Bang & Olufsen ?

Qu’est-ce que vous voulez que je leur dise ?

 

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