Créé le: 24.04.2026
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Deux chaises près d’une tombe
Ici une vague de pierre débordant de la stèle, la un oiseau en plein vol figé dans le marbre. Des noms, des dates, quelques promeneurs, des arbres majestueux, des bancs. Et puis le silence…
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Un verre à la main, ils bavardaient tous les deux. Elle était assise en face de lui, penchée en avant, les coudes sur les genoux et la tête légèrement relevée. Elle l’écoutait du regard. Elle avait oublié de porter à ses lèvres le liquide jaune doré qui oscillait dans son verre, préférant boire les paroles de son vis à vis. D’où je me trouvais je n’entendais pas ce qu’il lui disait.
A un moment elle s’est redressée, s’est appuyée contre le dossier en même temps qu’elle renversait la tête et posait ses coudes bien en arrière sur le haut de la chaise comme pour s’ouvrir toute entière aux derniers rayons du soleil couchant de ce dimanche d’automne.
Un couple âgé passa dans la grande allée juste derrière eux. Je remarquai qu’ils étaient deux parce que de temps en temps la femme posait doucement sa tête sur l’épaule de son compagnon et la relevait. Tout habillé de noir, ils ne formaient qu’un, accrochés l’un à l’autre ils avançaient d’un même pas, unis, accordés, soudés. A la fois accablés et aériens ils marchaient vers un avenir qu’ils savaient restreint. Je les suivis du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent de ma vue.
Pendant ce temps le premier couple s’était levé. Au moment où je regardais à nouveau dans leur direction la femme avalait d’un trait le breuvage de son verre, elle l’essuya avec un mouchoir et le rangea dans son sac. L’homme, lui, prenait le temps de savourer la dernière gorgée du nectar doré avant de reposer son verre par terre et de claquer la langue avec satisfaction. Le vent avait probablement tourné, j’entendis nettement ce claquement. En écho la jeune femme éclata de rire et j’eus l’impression d’entendre tinter un jeu de grelots avant que son rire ne se fissure et s’éteigne dans un sanglot.
– Papa claquait toujours de la langue comme tu viens de faire
– Il paraît!
– Ça me fait bizarre que tu l’imites.
Elle s’essuya furtivement les yeux avec le mouchoir qu’elle tenait toujours à la main. Il laissa passer quelques secondes avant de conclure:
– Ça fait un an. Déjà! Il doit être content de nous voir réunis, toi et moi. Dommage que nous ne nous soyons rencontrés que le jour de son enterrement.
Elle ne répondit pas, elle pleurait. Il s’approcha et l’attira contre lui. Ils restèrent quelques secondes immobiles avant qu’il se mette à balancer doucement de droite à gauche entraînant dans cette danse lente la femme qui sanglotait dans ses bras.
Le soir n’allait pas tarder à tomber, je devais penser à rentrer. Le frère et la sœur se détachèrent l’un de l’autre. Il était plus grand qu’elle et déposa sur les cheveux bouclés de sa compagne d’infortune un baiser léger et aussitôt partit à grands pas, remontant l’avenue jusqu’au portail majestueux marquant la sortie. En chemin il agita la main sans se retourner et cria « Rentre bien ! A l’année prochaine, même heure, même endroit ». Elle agita la main à son tour et resta ainsi, main en l’air, un long moment puis ramassa le verre posé par terre et s’éloigna à son tour.
Il faisait froid maintenant. Je quittais le banc où j’avais savouré ce moment d’automne particulier. Il n’y avait plus personne dans les allées et, d’un commun accord, les oiseaux s’étaient tus. En partant je permettais au silence de reprendre ses droits, lui, le maître des lieux. Je laissais derrière moi les stèles alignées et deux chaises près d’une tombe.
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