19.06.2018 1622 1 Des os et des croquettes

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© 2021 Eloïz

C’est le spectre de la faim qui était venu mettre un terme à ces journées paisibles. Petit Chat, toujours prévoyant, avait été le premier à flairer le danger.
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Petit Chat et Gros Chien avançaient au milieu de la route, suivant la bande blanche usée qui

partageait l’asphalte en deux. A droit comme à gauche, des files de voitures immobiles leur faisaient

une étrange haie d’honneur. Aux carrefours, les feux-rouges clignotaient inutilement, sans montrer le

moindre signe de faiblesse. Les roues des vélos couchés sur le côté tournaient au rythme du vent,

produisant un cliquetis régulier et délicat. Dans les champs, les tracteurs s’étaient tus, leur masse

enfoncée dans une terre craquelée.

 

Petit Chat marchait devant, souple et conquérant sur ses pattes fuselées. Son poil roux et long

ondulait sur ses muscles fins. Ses moustaches, fières, ouvraient la voie. Il se retournait régulièrement

vers son compagnon pour le houspiller :

 

– Mais dépêche-toi enfin !

 

Gros Chien trainait la patte en tirant la langue. Bien qu’il ne fasse pas très beau, il avait chaud sous

son pelage épais. L’aventure le rendait grognon. Il se serait volontiers passé de cette expédition

fatigante, se contentant de demeurer affalé dans le gazon frais du jardin, savourant le désordre des

fleures et des herbes hautes qui poussaient sans gêne depuis que l’Homme n’était plus là pour les

éliminer à coup de tondeuse

 

Il aimait particulièrement mâcher les pissenlits qui lui chatouillaient la langue et laissaient de joyeuses taches jaunes sur sa robe claire. La Femme avait horreur de ça et le baignait à grande eau dès le printemps venu. Mais la Femme, tout comme l’Homme, avait disparu et Gros Chien se délectait de faire voler les pétales colorés en éternuant à plein nez.

 

C’est le spectre de la faim qui était venu mettre un terme à ces journées paisibles. Petit Chat, toujours

prévoyant, avait été le premier à flairer le danger :

– Que va-t-on faire quand nos gamelles seront vides ?

– On s’attaquera aux sacs de la réserve, avait répondu Gros Chien avec assurance. Je sais où

l’Homme les mettait, il suffira d’ouvrir les emballages d’un bon coup de dents.

– Et une fois cette réserve finie ? s’était entêté Petit Chat.

 

– On verra bien, avait répliqué son compagnon. Une chose après l’autre.

 

C’est ainsi qu’ils avaient mangé, et dormi et paressé. Puis ils avaient mangé encore, sans retenue,

sans Homme pour les trouver trop gros, sans Femme pour les forcer à finir leur ration avant d’en

entamer une autre. Cela avait duré dix jours. Le temps lui-même avait acquis une saveur nouvelle, tantôt douce et onctueuse lorsque la chaleur faisait monter du sol une odeur de terre cuite, tantôt amère et crissante, lorsque la poussière portée par le vent s’infiltrait entre les fenêtre pourtant bien fermées.

 

Puis, les paquets éventrés furent vides et la réserve épuisée. Ils avaient attendu encore deux jours, digérant lentement le contenu de leurs estomacs bien remplis.

 

Le matin du douzième jour, Petit Chat avait rapporté deux souris pleines de puces en guise de

déjeuner. Il avait perdu l’habitude de la chasse et n’avait réussi qu’à attraper ces créatures malades,

incapables de fuir, même de ses griffes lentes et maladroites. Gros Chien avait refusé d’y goûter et,

 

après en avoir gobé une demie, son compagnon avait vomi tripes et boyaux.

– Il va falloir trouver une autre solution, avait dit Gros Chien, un peu inquiet.

 

Petit Chat avait approuvé en grattant les papiers éparpillés pour recouvrir les restes de son repas mal

digéré. Même s’il s’améliorait à la chasse, il faudrait des dizaines et des dizaines de souris pour

 

nourrir son compagnon. Autant remplir un lac avec une petite cuillère trouée. Alors, il avait pensé au magasin.

– Allons nous servir à la source, avait-il décidé. Homme et Femme ne chassaient pas, mais trouvaient

 

toujours de quoi nous nourrir. Nous n’avons qu’à faire comme eux.

 

Gros Chien n’aimait pas l’idée de s’éloigner de la maison sans une laisse pour le guider, mais il avait

dû capituler. Maintenant que l’Homme n’était plus là, personne ne viendrait lui servir un bol de

croquettes fraîches. C’était ça ou mourir de faim.

 

Ils s’étaient mis en route au début de l’après-midi. Le soleil, voilé depuis l’explosion, brillait d’un éclat

terne et brumeux. Pourtant, Gros Chien avait chaud et s’appliquait à raser les voitures pour profiter de

leur ombre bienfaisante. Il savait que dans la plupart d’entre-elles, les ceintures de sécurité encore

bouclées retenaient des squelettes crispés à leur siège. Des petits et des grands. Sans un lambeau

 

de peau sur leurs os calcifiés. Les habits pendant tristement, vides et inutiles.

Gros Chien avait reniflé le tas d’os qu’avaient été Homme et Femme. Il les avait trouvés dans le

garage, prêts à fuir dans leur voiture étincelante. Des sacs mal fermés s’entassaient pêle-mêle sur les

sièges arrière. La porte du coffre, débarrassé de la cage dans laquelle il se laissait transporter, était

encore ouverte. Les squelettes n’avaient pas d’odeur. Gros Chien n’avait même pas eu envie d’en

 

ronger les os immaculés.

 

En avançant le long de la route immobile, Gros Chien se dit que même s’ils avaient fui à temps,

Homme et Femme se seraient retrouvés coincés dans les embouteillages qui avaient paralysés la

ville. Ils n’auraient pas échappé à leur sort. Personne n’y avait échappé.

 

L’explosion avait mangé la chaire humaine en quelques heures à peine. Uniquement la chaire

humaine. Rien d’autre. Un grondement de tonner. Un éclat aveuglant. Un grand souffle tiède. Puis

plus rien. Les humains avaient disparu. La ville entière débarrassée de ses habitants. Le pays,

peut-être. La planète ?

 

Gros Chien et Petit Chat avançaient prudemment, les oreilles, les griffes et les crocs aux aguets. Le

silence bienheureux des premiers jours avait fini par se transformer en une absence de bruit

angoissante. Leur respiration rythmait leurs pas et le moindre bruissement de feuille ou de métal les

faisaient sursauter. Ils savaient que les autres animaux avaient survécu, tout comme les plantes, les

immeubles et les néons perpétuellement allumés des commerçants. Ils avaient vu les chats et les

chiens du quartier errer sans but entre les maisons, renverser les poubelles et se battre pour des

 

déchets périmés.

– J’ai peur, souffla Gros Chien.

– Avance, ordonna Petit Chat. Il nous reste une longue route à faire.

Le soleil était encore haut dans le ciel lorsque Petit Chat décréta une pause. Hors des murs

protecteurs de leur maison, la poussière qui flottait dans l’air avait transformé son poil en une masse

grisâtre qui le démangeait. Ses moustaches pendaient maintenant, fatiguées, au bout d’un museau

sec. Il repéra une fontaine d’où s’écoulait une eau relativement claire, s’abreuva longuement, puis

entrepris de faire une toilette minutieuse, à grand renfort de pattes et de langue.

 

Gros Chien regarda faire son compagnon, puis hésita un instant à sauter dans la fontaine pour

immerger son corps fatigué. Il se rappela que l’Homme entrait dans une colère sombre lorsqu’il

revenait détrempé de ses vagabondages et s’ébrouait joyeusement de la queue aux oreilles, maculant

ses vêtements, la voiture ou le tapis de milliers de gouttelettes crasseuses. Bien entendu, l’Homme

n’était plus là pour le sermonner, rien ne l’empêchait maintenant de s’abandonner aux plaisirs d’une

baignade prolongée. Mais un souvenir de son ancienne fidélité, l’aspect verdâtre de l’eau qui stagnait

au fond du bassin ou une fatigue soudaine le retinrent. Gros Chien se contenta de laper à grand bruit

le jet régulier qui continuait à alimenter la fontaine, puis il s’étala de tout son long à l’ombre de la

 

construction de pierre.

 

– Dis, est-ce que tu crois que tous les humains ont disparu ? demanda-t-il à Petit Chat, pour la

millième fois. Est-ce qu’ils reviendront un jour ?

 

Le félin ne répondit pas tout de suite, appliqué à se curer les griffes en les mordillant vigoureusement.

Puis, devant les yeux suppliants de son compagnon, fini par répéter ces mots rassurants.

– Je ne sais pas. L’explosion n’a pas eu l’air si terrible. Sûrement qu’une fois que la poussière sera retombée, quelqu’un viendra voir ce qui se passe.

– Et on nous emmènera dans une nouvelle maison ? Ou on prendra soin de nous ? Avec des

croquettes et une laisse neuve pour aller se promener ?

 

Petit Chat semblait ne pas comprendre les soucis de Gros Chien. Il ne voyait pas le problème de vivre

sans Homme et sans Femme. La nourriture était un peu plus dure à trouver, pour le reste, rien ne lui

paraissait manquer. La compagnie des hommes s’était révélée généralement plaisante, mais de loin

 

pas indispensable.

 

Gros Chien, lui, avait un sentiment diffus de tristesse lorsqu’il repensait à ceux qui avaient été ses

maîtres. Comme quand il avait enterré un os et qu’il ne parvenait plus à le retrouver. Ou lorsque

Homme et Femme se disputaient et qu’il se terrait dans un coin de la cuisine, attendant que leurs voix

redeviennent douces. Il regarda encore un moment Petit Chat qui était retourné à sa toilette, puis

posa sa truffe humide sur ses pattes fatiguée et sombra dans un sommeil lourd.

 

Il rêva d’une large main qui le grattait entre les oreilles, un point magique qui le faisait gémir de bonheur. Mais lorsqu’il levait la tête pour remercier d’un regard doux son bienfaiteur, il ne voyait qu’un nuage tourbillonnant derrière lequel dansait une silhouette floue. Plus il tentait de percer la brume, plus elle s’épaississait, devenait compacte, s’élargissait jusqu’à emplir l’entier de son champ de vision. A un moment, le nuage et la main volèrent en éclat et il ne resta plus qu’une nuée de particules qui retombaient en paillettes. Gros Chien prit peur.

 

Quelque chose n’allait pas. Un grand malheur. Une menace. Il voulu aboyer, mais la poussière lui

emplit les narines et les poumons, menaçant de l’étouffer. Il suffoquait. Sombrait dans le sol qui

devenait sableux.

Un coup de griffe le réveilla brutalement. Il se redressa sur ses quatre pattes, tremblant, et aspira une

 

goulée d’air avec tant d’empressement qu’il ne réussi qu’à couiner un cri désespéré.

– Hé, ça va ? lui demanda Petit Chat, l’air soucieux. Tu devais faire un cauchemar, tu gémissais

 

comme un diable en pédalant dans le vide. J’ai pensé que c’était mieux de te réveiller.

 

Gros Chien lécha avec précaution sa truffe endolorie. Son compagnon n’avait pas griffé fort, aucune

goutte de sang ne perlait.

– Oui, j’ai fait un mauvais rêve, articula-t-il finalement. Je ne me rappelle plus très bien, mais il y avait

 

une ombre menaçante, quelque chose de terrible qui allait tous nous anéantir…

 

Petit Chat ne sut quoi répondre. Ce n’était pas la première fois qu’il sortait Gros Chien d’un de ses

cauchemars. Celui-ci avait juste eu l’air plus intense. Peut-être que l’eau de la fontaine n’était pas une

bonne idée. Il refusa de penser aux conséquences d’une eau devenue imbuvable. Ils n’avaient pas le

choix que de faire avec.

 

– Remettons-nous en route, s’ébroua Gros Chien. Le soleil commence à décliner et j’ai faim.

 

Il attendit que Petit Chat ouvre la marche et cala son pas sur le sien.

Ils trouvèrent le magasin au coin de la 8ème rue. Devant ses façades vitrées, serrant encore de leurs

doigts trop minces des caddies luisants, des squelettes jonchaient le parking. Ces humains avaient dû

ignorer la menace de l’explosion, ou vouloir faire des réserves avant de s’enterrer dans un quelconque

bunker. Tous avaient sous-estimé la rapidité de ce qui s’était abattu sur eux.

 

– C’est triste quand même, soupira Gros Chien.

Petit Chat ne répondit pas. Il s’était arrêté, les oreilles dressées et la queue battant la poussière.

 

– Etonnant, mais je crois que nous sommes seuls, murmura-t-il.

Gros Chien écouta le silence et approuva. Apparemment, les autres animaux n’avaient pas encore eu

l’idée d’aller se ravitailler au magasin. Ou alors ils étaient déjà repartis. Quoi qu’il en soit, Gros Chien

se rappela son estomac vide. Les coquettes promises le firent saliver. Cette fois, c’est lui qui se remit

en marche le premier.

 

Entrer fut facile. Plusieurs fenêtres étaient cassées, là où les humains s’étaient précipités à l’assaut du

magasin. Des paniers débordant de bouteilles et de paquets de biscuits secs se mêlaient aux

étalages renversés et aux os éparpillés, enrobés de vêtements inutiles. Gros Chien et Petit Chat prirent d’abord soin d’éviter ceux qui, il y avait à peine deux semaines encore, étaient les maîtres

incontestés de la ville. Cependant, très rapidement, leur réalité s’effaça. Les dents luisantes, les

crânes polis, les phalanges crispées. Même pour Gros Chien, l’image des corps bipèdes palpitants

s’effaçait devant ces amas immobiles.

– Tu crois qu’ils ont souffert ? chuchota Petit Chat.

Pour la première fois depuis la catastrophe, il semblait ébranlé, presque craintif. Ses pattes

tremblaient légèrement au contact des os qui s’effritaient sous son poids. Ce fut à Gros Chien de le

rassurer.

 

– Non. Je pense qu’ils ont eu peur, mais pas mal. On n’a rien entendu, tu te rappelles ? Pas de cris.Pas de pleurs. Juste un choc sourd et, quelques heures plus tard, un grand silence.

 

Petit Chat hocha la tête, rassuré. Il se remit en route, son compagnon sur les talons. Après avoir erré

de rayons en rayons, ils trouvèrent enfin, au fond du magasin, entre les produits de nettoyage et les

surgelés, la réserve de nourriture tant convoitée. Ils restèrent un instant bouche-bée devant les

rangées de croquettes, des boîtes, des pâtées. Au poulet, à la dinde, au saumon, aux légumes. Avec

ou sans vitamine. Pour les jeunes, les vieux, les stériles ou les incontinents. Un garde-manger

inépuisable qui leur assurerait de longues années d’abondance.

Ni une, ni deux, Petit Chat bondit au sommet d’une étagère copieusement chargée, poussa trois

boites de pâtées qui tombèrent dans un bruit sourd et répandirent leur contenu sur le carrelage

brillant. Il redescendit aussitôt pour se régaler à grand coups de langues, sans se soucier de se

blesser une patte sur les bords de métal tranchant, ou de laisser une dent dans un morceau de

plastique égaré.

 

De son côté, Gros Chien attaqua à pleine dents un immense paquet de croquettes fourrées à la

viande hachée. Il prit d’abord un énorme plaisir à secouer le sachet et à répandre des croquettes sur

le carrelage luisant. Elles raisonnaient comme une pluie de clochettes en tombant, emplissant le

magasin vide d’une musique étrange. Puis, une fois qu’il fut satisfait de sa chasse, il plongea son

museau frémissant dans le tas le plus proche et avala à pleine gorge les biscuits croquants.

 

A un moment, Petit Chat eu l’idée d’aller se servir d’une brique de lait dans un des réfrigérateurs du

rayon d’à côté. Il y perça deux petits trous d’un coup de canine décidé et se délecta du liquide frais et

onctueux. Gros Chien, tiré de son festin par la douce odeur, le rejoignit bien vite et fit la fête à une

brique de beurre qu’il lécha à grand bruit.

Lorsqu’ils furent rassasiés à s’en faire éclater la pense, Petit Chat et Gros Chien se rendirent au rayon

textile. Le premier sauta sur une pile de pull en laine et s’y roula en boule, un oeil ouvert, l’autre

dormant déjà. Le second décrocha d’un cintre trois manteaux matelassés, les éventra de quelques

coups de griffes expert, et s’assoupit avant même d’avoir posé le museau sur ses pattes.

 

Cette nuit, aucun Homme ni aucune Femme ne vinrent troubler ses rêves. Il n’y eu que du vent

portant une odeur entêtante de pluie, d’herbe et de soleil.

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