Créé le: 24.02.2019
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Des étoiles en chemin

Voyage

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© 2019-2021 Chantal Girard

Des étoiles en chemin

“Quand rien n’est prévu, tout est possible” c’est ce qu’affirme Antoine de Maximy ; je sais qu’il a raison! Et puis j’ai aussi appris, au fur et à mesure des pas qui s’enchaînent sur le chemin, que “Lorsqu’on marche seul on va vite, mais quand on marche à deux on va plus loin.” (Proverbe arabe)
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Cerises

 

          Disséminées çà et là sur la route comme des taches d’encre noires, les plaques de goudron amolli gardent quelques instants l’empreinte de nos chaussures. Preuve éphémère de notre passage que les rayons ardents du soleil ne tarderont pas à effacer.

 

Nous avons quitté depuis cinq cents mètres environ la fraîcheur du bois et la chaleur reflétée par le miroir opaque de l’asphalte devient de plus en plus pesante. Sans nous concerter nous avons un peu ralenti notre cadence. Sur le macadam les pieds s’échauffent vite et la distance parcourue depuis l’aube commence à se faire sentir, les muscles fatiguent un peu…

 

A notre gauche, une rangée de cerisiers ployant sous le poids des fruits vermeils, charnus et brillants, tendent leurs branches jusqu’à terre. Au jardin d’Eden les arbres fruitiers devaient ressembler à ceux de ce verger, à la différence près que nos premiers parents avaient, eux, le droit d’y goûter… à l’exception, bien sûr, de l’arbre “aux fruits défendus”… le plus tentant, évidemment !

 

Tentants, ces cerisiers le sont aussi, et nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’une telle opulence de fruits ne souffrirait certainement pas si nous en cueillions une poignée ou deux. Là encore, sans nous concerter, nous nous rapprochons des arbres dans l’intention – avouée ! – de trouver un peu d’ombre mais surtout dans l’intention – inavouée ! – de chaparder quelques cerises ! Oh deux ou trois, pas plus, juste de quoi apaiser cette envie qui nous titille depuis quelques minutes.

 

A cette heure où le soleil est au zénith il n’y a pas âme qui vive dans les parages. Va-t-on succomber à cette tentation ? Nous en prenons en tout cas le chemin… ! L’air de rien – mais la main agrippant déjà une branche – l’un des deux dit d’un air presque outré: “Tu ne vas pas piquer des cerises ?!” Eh oui ! C’est là tout l’art de se donner bonne conscience ! C’est tellement plus simple de laisser à l’autre la responsabilité d’un larcin dont il sera seul coupable mais auquel on participera, bien sûr, avec délice.

 

Et c’est ainsi que nous succombâmes à la tentation. Il faut dire que ces cerises allaient être perdues, gorgées de soleil, rouges et mûres comme elles l’étaient, il aurait été sacrilège de les laisser car, c’est sûr, personne n’allait venir les cueillir. Quel gaspillage tout de même, laisser perdre des centaines de kilos de fruits sur les arbres !

 

Enfin, peut-être pas… sur le chemin nous venons de croiser plusieurs personnes avec des paniers et des cageots qui, selon toute vraisemblance, se dirigent vers les cerisiers… L’air innocent nous leur avons fait des signes accompagnés de “Bonne après-midi !” et de grands sourires avant de poursuivre notre route tandis que les ouvriers continuaient la leur. A notre air angélique et à notre allure de pèlerins pieux, sûr qu’ils ne pouvaient se douter que nous venions de chaparder des fruits !

 

Ce n’est qu’après un ou deux kilomètres, alors que nous décidons de nous arrêter dans un petit bois en bordure de route, que je remarquais de grandes balafres rouges foncées sur le visage de mon ami. “Qu’est-ce que tu as fait, tu es tout griffé ? Tu as du sang autour de la bou…

 

Et non, “saucisse !” comme aurait dit ma grand-mère, ce ne sont pas des traces de sang mais de jus de cerises !!! Evidemment, les traces se voyaient nettement et ma bouche n’y échappait pas non plus, elle s’ornait, elle aussi, d’une large auréole de jus de cerise…

 

C’est sûr qu’on avait dû avoir l’air malin tout à l’heure en croisant les ouvriers qui s’en allaient à la cueillette !

 

* * *

Un vin de Navarre

 

Nous marchions depuis quelques temps sur le chemin mythique de Saint-Jacques de Compostelle et arrivions, ce jour-là, en Espagne.

L’étape fut difficile, sur bien des points, mais du pire sort parfois le meilleur !

 

Pour la très grande majorité des pèlerins qui marchent sur le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle les étapes les plus marquantes, côté français, sont Le Puy en Velay, Conques, Moissac et Saint-Jean-Pied-de-Port. Puis, la barrière des Pyrénées franchie, on avance désormais sur sol espagnol avec l’incontournable et mythique étape de Roncevaux. Il faut d’ailleurs plus exactement dire: Roncesvalles, puisque nous voilà en terre hispanique. Le lieu est célèbre grâce à “La Chanson de Roland” – mi histoire, mi légende – retraçant l’épopée du preux chevalier Roland qui, au col de Roncevaux, perdit la vie en l’an 778 lors de la bataille qu’il livra contre les Maures.

 

En arrivant devant la collégiale Santa Maria d’Orreaga, le pèlerin a accompli la moitié du chemin et, pour la plupart, cette étape est marquée d’une pierre blanche.

 

Pour nous, il n’en fut rien. Au contraire ! Ce jour qui nous mena de l’autre côté des Pyrénées ne nous laissa pas un très bon souvenir. Au cours de tout notre périple ils sont rares les jours où nous pouvons dire cela, mais là, franchement, rien n’avait été comme nous l’espérions. Partis le matin sous une pluie battante, nous avions abordé le col de Roncevaux – en espagnol Puerto de Ibaneta – dans un brouillard si épais que nous ne voyions pas les moutons dans les pâturages que nous longions ! Le froid était si glacial que nous étions rentrés dans le sanctuaire marquant le col ou “port” pour nous réchauffer. A l’abri dans la chapelle, claquant des dents, mon compagnon avait tiré de son sac un gros pull qui le protégerait un peu mieux du froid.

 

Un peu ragaillardis, habillés plus chaudement et quelque peu abrités sous nos pèlerines, nous étions repartis… dans un mauvais sens ! Lui était sûr de la direction, moi pas; pour une fois j’avais raison ! Cependant comme, en général, l’orientation n’est pas mon fort, la direction choisie n’avait pas été celle que je préconisais… J’étais fâchée, énervée contre lui et je faisais la tête quand, au bout d’un grand moment, derrière nous tel un écho dans la vallée, très loin en contrebas nous entendîmes des cloches sonner à toute volée. Intrigués, nous demandâmes à un berger, ce que c’était. Nous ne comprenions pas l’espagnol mais son geste, dans la direction opposée de notre marche, et le mot Roncesvalles nous firent réaliser que nous nous éloignions de ce lieu… où nous étions sensés nous rendre ! Après avoir fait demi-tour dans une ambiance froide, au propre comme au figuré, le chemin se déroula sous nos pieds – en sens inverse – pour rejoindre le village par un raidillon glissant et abrupt qui serpentait dans un bois jusqu’à nous amener directement derrière la collégiale.

 

Gelés et trempés jusqu’aux os, dès que nous eûmes contourné l’église, notre première escale se fit dans le bistrot d’en face ! Un café et un croissant plus tard, les cloches se remirent à carillonner tant et plus. C’était un dimanche et l’angélus répétait son appel aux fidèles pour la seconde messe, sans doute. En bons pèlerins, désormais réconciliés, nous répondîmes à cette invitation. Était-ce vraiment une bonne idée ? Pas sûr ! Bref, nous y étions, nous y restions ! Là, coincés entre un battant colossal du portail d’entrée, les escaliers et des dizaines de personnes debout qui nous écrasaient au point qu’on ne pouvait même pas faire un signe de croix tant nous étions pressés les uns contre les autres, nous avons assistés, debout derrière un pilier, à un office en allemand (oui, oui !) dont on ne voyait rien et dont, bien évidemment, on ne comprenait rien non plus !

 

Dans ce lieu, le moins que l’on pouvait attendre était que la messe soit dite en espagnol ! D’accord, nous n’aurions pas mieux compris, mais les mots auraient chanté à nos oreilles et nous en aurions saisis les intentions ! Mais rien de tout ça ! Les touristes, déversés par cars entiers, venaient du Nord et c’est pour ces gens-là que l’on officiait. Les pèlerins eux, ce jour-là en tout cas, ne comptaient pas !

 

La messe terminée, nous avions tenté de nous frayer un chemin parmi les touristes qui, avec leurs petites chaussures de ville, choisissaient tous les endroits un peu à l’abri pour s’y tasser en grappe.

– Et nous, pauvres pèlerins ?

Nous ? Et bien nous n’étions pas dignes de nous réfugier dans un endroit sec ! Enfin ! On ne mélange pas les marcheurs crottés avec les touristes endimanchés, non mais tout de même !

 

Le seul endroit abrité pour nous les “vilains” était la salle d’accueil des pèlerins qui jouxtait la collégiale et où nous avons été accueillis comme des chiens dans un jeu de quilles. Le temps, exécrable, déteignait nettement sur l’humeur des religieux du lieu !

 

C’était la soupe à la grimace partout ! Mais ne pouvant décemment pas repartir sous les torrents de pluie déversés par un ciel en colère, nous nous assîmes, chacun dans un coin – il n’y avait que deux places éloignées l’une de l’autre – sur les bancs de ce fameux “accueil” (!) Et pour prendre notre mal en patience, entre des randonneurs trempés, encombrants, bruyants et affamés, nous avons sorti de nos sacs quelques petites choses à grignoter, mais l’appétit n’y était pas !

 

La pluie diminua un peu en début d’après-midi, nous quittâmes donc cette fameuse place réputée et convoitée par tous les marcheurs du Chemin, sans aucun regret ! Nous avons repris le chemin sans nous retourner et en secouant – non pas la poussière de nos sandales – mais la boue qui collait à nos godillots !

 

Roncevaux ? Un souvenir un peu maussade avec un goût amer et l’impression d’avoir raté un rendez-vous…

 

Mais nous étions déjà dans la descente qui mène à Burguete. La route était en lisière d’un bois et la balade aurait pu être splendide sans cette pluie incessante. Les choses s’arrangèrent pourtant lorsque nous prîmes la route qui menait à Espinal, étape de notre journée. En moins d’une heure nous y étions et, cerise sur le gâteau, le soleil avait refait son apparition !

 

Notre chambre d’hôte se situait dans une belle demeure, au bout de la rue principale du village. Notre hôtesse nous accueillit très chaleureusement bien que nous ne parlions pas sa langue et qu’elle ne connaisse pas un seul mot de la nôtre ! Qu’à cela ne tienne, avec un sourire et quelques gestes nous ne rencontrèrent guère de difficultés pour nous comprendre !

 

La chambre était à l’étage de cette ancienne maison rénovée. De l’extérieur il n’y paraissait pas mais, de l’intérieur, on se serait cru dans un château. La salle de bains – où il n’était pas un luxe de faire un passage – était pour le moins baroque ! En effet, la baignoire trônait au milieu d’une grande pièce était entourée de rideaux de voilage blanc, à baldaquins et à volants ! C’était certes très kitsch mais également très touchant. Redevenus frais, propres dispos, nous étions allés nous promener dans le village sans y rencontrer âme qui vive en ce milieu de dimanche après-midi. Sous le soleil redevenu particulièrement brûlant, les autochtones faisaient la sieste ! Que pouvions-nous faire ? Pas grand-chose ! Alors nous prîmes nos bouquins et, installés sur la terrasse du bistrot de la place, nous profitâmes du calme de l’après-midi.

 

Vers 18 h 30 nous décidâmes de manger afin de pouvoir nous coucher assez tôt. Un seul hic: nous avions oublié qu’en Espagne avant 20 h 30 personne ne sert à manger !

 

A l’heure dite, nous étions donc revenus dans l’unique bistrot restaurant du bled. Lieu qui, ce soir-là, s’était transformé après le calme de l’après-midi, en un lieu fort prisé par une gente masculine déchaînée, hurlante et gesticulante ! Quelle était la raison de ces invectives et de ce remue-ménage ? Peut-être s’agissait-il d’une bagarre… Pas du tout ! Il y avait simplement un match ! Et un match de foot dans un village espagnol c’est toute une affaire ! Devant notre air un peu déconcerté le patron compris très vite que nous ne venions pas pour voir le match! Il nous installa donc, au calme, dans une toute petite salle à l’arrière du restaurant. La carte ne nous parla pas beaucoup… ! aussi nous commandâmes des plats dont nous ignorions totalement de quoi ils seraient faits ! Le hasard fît plutôt bien les choses: nous avions choisi du poisson ! Mais surtout, ce jour-là, nous prîmes un pichet de vin.

– Rioja ? Valdepenas ? Navarra ?

Bien sûr nous n’y connaissions pas grand chose en vins espagnols et, toujours par gestes, le patron compris que nous lui faisions confiance.

 

Il apporta aussitôt une bouteille, munie d’un fond en verre d’une épaisseur de 3 à 4 cm, rempli d’un breuvage grenat foncé, mais alors grenat très foncé ! On leva nos verres avec un petit sourire au coin des lèvres en se disant que, comme piquette, nous allions être servi !

– Santé, amour !

C’était toujours par ces deux petits mots et les yeux dans les yeux que nous trinquions. Et là, tandis que nous portions les verres à nos lèvres, quelque chose se passa…

 

La première gorgée qui imbiba nos papilles produisit un effet totalement inattendu; ce vin était des meilleurs qu’ils soient ! Incroyable ! Bien charpenté, vif et généreux, il emplissait notre palais par son côté équilibré et ample. Une merveille ! Quel cépage était-ce ? Nous ne l’avons jamais su et peu importe, ce vin de Navarre était un cadeau du Chemin. Rarement nous avions goûté un vin aussi succulent, aussi étonnant. Nous étions subjugués par ce cru – tellement improbable – qu’il en devint extra ordinaire !

 

Roncevaux se perdra dans mes souvenirs mais l’intensité de ce vin de Navarre, dégusté dans la simplicité de l’unique bistrot d’un village de 200 habitants, restera à jamais dans ma mémoire.

 

 

 

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