Chapitre 1

1

Gaïa a fait comme pour un vrai début de fin du monde, elle a filé dans sa chambre pour se cacher sous son lit. Moi, je suis descendue à la cuisine pour voir si on pouvait encore sauver quelque chose.
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Hier, j’ai retrouvé des petits bouts de maman jusque dans le jardin. Elle avait explosé dans la cuisine, juste après que mon père soit parti au travail. Je ne crois pas qu’il s’en est aperçu, mais Gaïa et moi on a mis la journée entière à la ramasser à la petite cuillère et à essayer de faire se recoller ses morceaux. Ça nous a d’ailleurs coûté par mal d’échardes dans nos petits cœurs mous.

On était en pyjama en train de se disputer à la salle de bain quand c’est arrivé. Un grand bruit aigu suivi d’une dégringolade retentissante.

– C’est maman, j’ai soufflé.

Gaïa a fait comme pour un vrai début de fin du monde, elle a filé dans sa chambre pour se cacher sous son lit. Moi, je suis descendue à la cuisine pour voir si on pouvait encore sauver quelque chose.

Maman était assise par terre, le dos contre le frigo et des couverts partout autour d’elle. Les fourchettes renvoyaient en lambeaux la lumière du matin qui entrait par la fenêtre au-dessus de l’évier. Dans les cuillères à café, elle faisait des lacs. Dans celles à soupe, des océans.

Maman était calme. Ses cheveux flamboyants bien tenus dans une queue de cheval haute. Ses habits légers dessinaient les contours de son corps épanoui. Je me suis dit que si papa l’avait vue à ce moment, dans ces éclats de lumière, il l’aurait relevée et emportée pour un nouveau tour de manège. Et peut-être que maman aurait trouvé un moyen de ne pas redescendre. De garder papa là-haut avec elle.

Mais il y avait toujours quelqu’un qui avait besoin d’elle ici bas. Gaïa et moi pour commencer. Puis le jardin, la lessive, le chat,… La place de maman était sur terre, les pieds bien ancrés et les bras chargés en permanence. Je pensais à tout ça quand elle a pris conscience de ma présence. Elle a souri, d’un sourire qui m’a planté la plus grosse écharde de la journée dans le coeur, et elle a dit:

– Tu es déjà debout?

– Oui, j’ai répondu bêtement.

– Et ta sœur?

– Encore au lit.
C’était un si petit mensonge qu’il en devenait presque inexistant.

– T’as laissé tomber tout ça? j’ai enchaîné en pointant les débris argentés.

– Ho! Oui, désolée pour le bruit, j’étais distraite…
Deuxième sourire. Deuxième écharde, épaisse comme un pieu de pré à vaches.

On s’est mises à ramasser ensemble les cuillères, les fourchettes et les couteaux. La lumière est retournée à sa place, dehors, à voleter entre les feuilles et les fleurs.

Maman nous a fait notre petit déjeuner. J’ai dû m’énerver pour que Gaïa sorte de sa cachette et avale ses céréales. La queue de cheval et les vêtements légers ont continué à s’agiter comme si tout allait bien. Mais maman est restée friable comme une sculpture de sable et on est sorties rapidement pour ne pas être ensevelies.

Commentaires (2)

Starben CASE
29.03.2022

La densité d'un drame dont on ne sait rien, décrit avec tant de finesse dans un jeu de lumières qui participe à la scène familiale. Ca m'a donné des frissons. Je suis impatient de lire la suite.

Eloïz
30.03.2022

Merci pour votre lecture! Il n'y a pas de suite prévue pour le moment je dois dire... mais je garde cette idée en tête :-)

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