Des carreaux, ruissèlent des torrents d'attente, jusqu'à la fin.
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Toi.

Froid insidieux qui s’immisce sous cette pile de couettes que mon corps émacié peine à réchauffer. De tes extrémités glacées tu cherches à t’emparer de mon corps qui n’est aujourd’hui plus qu’une enveloppe desséchée d’où plus aucune flamme ne se dégage. Je sens tes doigts grêles se glisser contre mes mollets et rien qu’à ce contact, je tressaille.

Ma tête posée sur ce coussin moelleux d’où s’échappent des odeurs d’antiseptique, je grelote, emmitouflé jusqu’au nez. Mes membres perclus d’arthrite tremblent indépendamment de ma volonté, bientôt, la vie qui s’écoule en eux se tarira, tels ces lambeaux d’eau qui ruissèlent sur les carreaux de cette chambre plongée dans la semi-obscurité. Ils sont chaque grain du sablier qui s’écoule et s’amoncelle dans une éternité de souffrance. Cette souffrance que je ne peux partager. Elle est ma seule raison de croire que je suis encore ici, parmi vous.

Parfois, entre deux siestes, j’entends les pas précipités dans le couloir, je me dis alors : « Encore un.e que tu vas emmener ». Aussitôt après, le visage d’une jeune femme – je ne me souviens pas de son prénom – passe par l’entrebâillement de la porte pour vérifier si je suis encore là. Cet instant-là me libère de ton obsédante présence, cette part d’éternité libératrice qui me tend les bras et me rappelle que je suis dans le monde des vivants.

La jeune femme me demande : « Ça va ? »

J’aurais envie de lui parler longuement, de lui confier le tourment que tu m’infliges, des cris de terreur qui emplissent mon crâne. Mais je ne réponds pas, car je suis seul, alors, je hoche la tête comme un pantin ridicule et lui rend un sourire « tout vas bien ». Dès que la porte s’est refermée sur elle, s’ensuit le cortège silencieux des morts qui hantent le couloir. Et moi, glacé d’effroi, superstitieux, je m’incline respectueusement en silence face à ceux que tu emportes.

Avec Toi.

Car hormis les pas précipités, à toute heure de la journée, tout n’est que silence ici. Il absorbe toute esquisse de bruit, l’annihile, même jusqu’à la pluie qui s’est intensifiée sur les carreaux. C’est un cimetière de silence. De solitude. Là où la joie, les rires, les pleurs sont calfeutrés par l’étouffante horloge de la vie qui s’égrène, encore et encore. On écoute les secondes, les minutes, les heures qui passent. Et on croit qu’elle s’arrêtera une fois passé de vie à trépas. Moi aussi, j’attends. Que l’heure vienne, car oui, tôt ou tard, elle viendra. C’est inéluctable. Et avec elle, dans son sillage, elle m’emportera. Tu m’emporteras.

Toi.

Avec toi.

Cette nuit, je t’ai vu. Dans l’ombre de ma chambre, tu m’observais. Caché par les ténèbres auxquelles tu es destiné, tandis que dehors l’orage crachait de plus belle. Des éclairs zébraient, illuminaient soudainement la pièce. Tu as tenté de te cacher, mais quand j’ai senti ta présence, ombre parmi les ombres, mon cœur a fait un bond. Cela m’a permis de comprendre à quel point tu es précieux malgré ton apparence repoussante. Mais je sais que ce n’est pas encore mon heure. Tu venais en repérages, tel le chasseur épiant sa proie, attendant la meilleure opportunité pour me saisir, t’emporter avec toi dans un tourbillon où mon esprit se diluerait dans les limbes de l’oubli pour l’éternité. Toujours à l’affût de la moindre âme à emporter, jamais rassasié. Un appétit qu’aucun de nous ne pourra combler. Tu te nourris de mon désespoir. De mon attente. Je ne vois en toi qu’un vampire, un parasite qui absorbe le suc de la vie et se nourrit de notre esprit.

Tu dois t’imaginer que je te crains, que je prie pour que tu ne viennes pas. Tu te trompes. Et comme tu ne réponds pas, j’ai prié par dépit un dieu auquel je ne crois pas et lui ai demandé de m’accorder un peu de cette joie maintenant si lointaine. Voir à nouveau le visage de mes enfants et petits-enfants s’illuminer. Voir la vie qui s’écoule en eux et sur lesquelles ton tic-tac n’a aucune emprise. J’ai envie de revoir les miens, leur faire mes adieux. Embrasser ma femme. Lui dire que je l’aime comme jamais je n’ai aimé d’autres qu’elle. La serrer dans mes bras avant que l’horloge ne sonne le glas. C’est la seule chose qui m’est encore importante en ce bas monde.

Hormis Toi.

Le temps.

Je te hais.

Sans âme, sans émotions ni compassion, je t’en conjure, accorde-moi un peu de ton essence. Avant que l’horloge de la vie ne s’arrête et moi, pauvre vieillard insignifiant, ne soit emporté dans le cimetière du silence.

Commentaires (1)

Thomas Poussard
17.09.2021

Ce n'est plus "j'ai le temps", c'est "je hais le temps" ! Mauvaise blague à part, très beau texte.

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