Créé le: 30.05.2019
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Ce qui reste adviendra

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© 2019-2021 André Birse

Eva vient me montrer le dessin de feu son grand-père, une hache à tête d’oiseau. Un coup sur la tête, un autre dans le cœur.
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Ce qui reste adviendra

Trois jours après, je suis encore sous le coup de la rencontre. Eva, La petite fille de Fred, a vingt-deux ans. Je ne la connaissais pas. Pas même l’idée de son existence. Je n’ai plus revu ses parents, Sandrine et Simon, depuis si longtemps. 

 

Je regardais un match de football – on dit aussi rencontre mais ce n’est pas la même chose – au pub avec mon frère. Une palpitante demi-finale, Liverpool-Barcelone. Il y avait une passion, que je trouvais très intense, à laquelle je participais sans trop réfléchir alors que, justement, en bons anthropologues que nous sommes, nous pourrions nous poser quelques questions sur ces mythes et ces fureurs. Mais cette curiosité-là, nous ne l’avons pas, nous savons comment, sans rien faire,  y échapper, et, sans rien faire nous y échappons. 

 

Eva est venue vers moi, en forçant son passage dans la foule. Elle m’a dit qui elle était et, surpris, je l’ai saluée aussi aimablement et naturellement que possible. Peu disponible, à vrai dire. Nous entamions le dernier quart d’heure de la rencontre, l’autre, la non-vraie, et toute l’Europe des footballeurs était en transe. « Elle leur ressemble … à tous… bien de la famille » ai-je pensé. Mais ce n’était plus mon histoire et je ne voulais pas donner lieu à de nouvelles émotions issues d’un même et autre temps. Elle s’excusa d’être venue me déranger à cet endroit et à ce moment-là. On lui avait dit, sa mère probablement, qu’elle pouvait être sûr de m’y trouver.

Fred est parti, il y a une année à quatre-vingt-huit ans, suicide assisté. Je l’ai appris quelques mois plus tard. Par vagues émotionnelles, fragrances, et diffluences, ces moments me sont revenus à la pensée et au corps. Sa solidité, sa brillance, sa présence lors de ces soirées dans les années quatre-vingt. Les souvenirs d’antan qu’alors il évoquait, son parcours, ses pays, ce qu’il disait de la culture. Sa façon d’être fort, les répercussions de sa fierté, ses premières lassitudes. Il était le chef de famille. Ami de ses fils, j’ai souvent été convié aux repas des dimanches soir. Une tradition qui a duré quelques années. Je repartais en fin de soirée, en 2cv sous la pluie, en tête de beaux échanges, des vies différentes, même âme du lieu et du moment. En apprenant son départ, sa mort, je me suis senti seul avec une belle brochette de souvenirs profonds et diffus. Tout avait disparu et des liens d’amitié ne restent que les vestiges en nous. Puis, le regard de cette jeune femme, billes noires avec des traits expressifs et lumineux, à l’aise et souriante. Comme issue de l’avenir et revenue vers le présent pour m’y rappeler d’autres existences, dont la mienne. Tranquille et déterminée. 

 

L’endroit est devenu sombre, à mes yeux. Qui avait la balle sur les écrans n’a plus compté. A un moment, nécessairement elle est perdue. Aller rechercher la balle dans ses buts. Une idée de l’échec momentané. Les cris indiquent que quelque chose comme ça venait de se passer trois ou quatre fois. Barcelone a eu les yeux tristes avant le coup de sifflet final et la joie des rouges, dont je me disais pourtant supporter, m’a parue surfaite et ridicule.

Une communion qui renvoie à soi, muscle, artifice, fausses joies, exubérance de vainqueurs sautillants qui ne regardent personne dans les yeux.  L’euphorie rituelle de l’obligé qui a gagné. Un monde dans le monde qui en dit tout mais n’y ajoute rien. J’y retournerai pourtant.

 

Eva étudie, les relations internationales. « Tu as une idée de la fureur du monde ici », lui ai-je dit en faisant attention à ne pas être lourd dans mes observations. Ni gouaille, ni intello. Trop libre ou retenu, je suis parfois, comme beaucoup d’entre nous, en proie aux difficultés d’usage lorsqu’il s’agit d’adopter la juste focalisation dans mon comportement. Je préfère rester en retrait, mais il m’arrive de me relâcher, voire, « tu te lâches là », en effet, de me laisser aller. Avec cet ami, tout est juste, avec cet autre, j’en ferais trop. C’était vrai avec Fred, plutôt sur la réserve. Quelques saillies pourtant, qui me sont encore profitables par l’élan qu’elles ont créé et dont il ne m’aura pas tenu rancoeur. Eva était moins embarrassée. Contente de me rencontrer pour des raisons que je pouvais comprendre, le passé de ses parents, et pour d’autres dont, depuis trois jours, je fais l’expérience. Quelques mots de son grand père. Je lui proposai d’aller marcher un peu vers le quartier des Pâquis ou le bord du lac. On ne sait jamais comment dans ces circonstances il faut parler du passé et des relations familiales. Elle allait me l’apprendre.

Nous sommes descendus vers le lac. Les lumières de la rade scintillaient dans  le vent froid. En passant devant le buste de Sergio Vieira de Mello, à l’entrée du Palais Wilson, j’ai lu à haute voix la date de sa mort: 19 août 2003 . Eva m’a posé quelques questions, par respect pour ma génération. J’ai vite été dépassé. Irak, certes, des dates et des événements devenus confus dans mon esprit. Mais ce buste, cette immobilité née de la mort, un drame,  ses suites mémorielles et paisibles dans l’esprit du passant.

 

La brillance d’Eva s’est faite évidente, et je m’en suis trouvé ému, sans comprendre exactement pourquoi. Ses questions, ses répliques, sa façon naturellement intelligente de dire et de proposer. Pas dans le ton d’une bienveillance de circonstance, mais dans le vif des sujets. « Je suis content de faire ta connaissance, … surpris aussi … puis-je te demander pourquoi tu es venue? ». Pas très délicat mais, je l’ai demandé ainsi, au moment où nous arrivions vers le lac. Amusée, elle a fait une grimace, « oh là mais vous alors …, je voulais faire votre connaissance ». Quelques pas dans le silence. Je faisais partie des figures présentes dans le discours de ses parents et les années ont passé sans que l’on n’ait pris la peine de se voir encore ou à nouveau.

 

Elle n’aurait pas fait d’elle même ce chemin pour venir me retrouver,  mais une raison singulière l’y avait poussée. « Fred m’a donné un dessin avant de partir. Il était fatigué, diminué, m’en pouvait plus. Il m’a dit que c’est quelque chose dont je pourrais parler avec vous ».

Je lui ai demandé de me tutoyer. Elle a répondu qu’elle allait essayer. Un dessin ? Je me souvenais de copies d’artistes régionaux aux murs, une série d’avions frustement représentés et je réentendais les musiques que l’on passait alors.  Janis Joplin, sa voix, sur la scène-catacombes, quelques notes ancrées en nous de guitare électrique, entre espoir défait et lucidifiante blessure. 

 

« Un dessin? ». Elle s’est arrêtée. A sorti de son sac une copie, « l’original est chez moi ». Elle l’a dépliée sous mes yeux, guettant ma réaction. Oui, j’ai reconnu l’un des dessins que Fred nous montrait à l’époque. Il avait repris une passion de jeunesse et reproduisait finement des objets venus d’Afrique. Il nous en parlait, et voyageait dans le temps, les pays d’Afrique et l’histoire. Pas sûr que nous ayons été aussi attentifs qu’il le souhaitait. Risque d’arrogance rétro-activé. « Il m’a dit que si je voulais en savoir plus, je devais vous … te le demander ».

 

Ce dessin, si bien fait, j’en prenais conscience dans ces nouvelles circonstances, était l’un des objets parmi d’autres que Fred avait représentés : une hache à tête d’oiseau. L’image me fait entendre la voix de Fred, son timbre, l’énergie de son être-là et la volonté de vivre la qualité à laquelle lui donnait accès son passé et celui du monde. Je vois aussi ses yeux briller et leur lumière dire quelque chose, aujourd’hui encore. Ce dessin d’oiseau, me revient, enfin cette hache. Il était sur la table un soir. Il y avait eu une discussion assez tendue et, à vrai dire, fermée sur la fin.

Ce qui était intéressant et ce qui ne l’était pas. « Tu sais, trente-cinq ans après, ces soirées étaient superbes et riches, plus que je ne saurais le dire, mais il y avait des caractères autour de la table ». Et j’en faisais partie, je ne sais pas qui j’étais à vrai dire. Des impatiences, des exigences. Qui j’étais oui évidemment, mais quel a été mon comportement.

 

Je regarde cet oiseau. J’entends Fred en parler. Sa belle voix chaude et assurée. Il avait été question d’amour. Je m’étais lancé dans une tirade maladroite qui a dû blesser Mireille, l’une des amies de la famille. Je me souviens du malaise, mais plus des causes exactes de celui-ci. Ce n’est guère agréable de repenser à cela, de ressentir le malaise autant de temps après. Ce qui reste intéressant et ce qui ne le serait plus. Je l’ai dit à Eva, joliment présente, décontractée et souriante. Nous parlions comme si elle avait toujours été à table, elle n’y était pas, et comme si, cette table, je ne l’avais pas quittée. Je n’y suis plus allé.

 

Depuis trois jours j’écoute Fred nous parler de ses objets. Je ne sais pas si j’invente, je ne crois pas. Nous ne nous sommes plus revus depuis le début des années nonante, pour cause d’extension de l’univers et de dilatation des amitiés. Hasards et nécessités. Fred aimait enseigner et le faisait à table en forçant un peu son discours. Il faut se battre pour avoir la parole et l’attention, en toute circonstances. Fred n’avait pas à livrer bataille. Nous l’écoutions, avec des degrés d’attention qui divergeaient. Certains regardaient sans entendre au bout de la table, d’autres fascinés, n’ écoutaient qu’en apparence.

Je faisais ce que je pouvais, attentif par moments, plus superficiellement le reste du temps. Puis je me reprenais ou le réécoutais, dans ma tête les jours d’après. Cette hache à tête d’oiseaux était, à ce que j’avais compris, l’objet qui confirmait que son détenteur avait pris la tête d’un groupe ethnique, en était devenu l’élément dominant. Fred l’était pour nous.

 

Souvent emprunté, au cours de ma vie lorsqu’il fallait s’imposer dans le groupe, être celui que l’on écoute, j’ai gardé cette image de hache à tête d’oiseau. Parfois, sans me faire comprendre, j’ai tenté de la nommer. Aigle à deux têtes, ça parle. C’est un signe un symbole, un discours, que j’ai, comme tant d’autres laissés de côté. Une toute personnelle désuétude des savoirs ambigus. Mais hache à tête d’oiseau. Pour capter, il fallait s’y être intéressé, être allé au musée ou avoir pris part aux repas chez Fred.

 

On ne sait pas qui regarde quoi, ni quoi regarde qui. Cela peut paraître stupide, mais il est vrai que   plus récemment, lors d’une assemblée vivante et disputée, l’élection d’un président, j’ai murmuré, sur mon banc, « il lui manque sa hache à tête d’oiseau », comme je peux dire, je le fais parfois, avoir « perdu mon combat de cerfs ». Cette image et ces mots sont resté logés dans mon savoir inconscient. Mon voisin s’est retourné surpris de cette référence pour lui incompréhensible et s’est étonné. Je ne m’en suis pas expliqué. Pour le combat de cerfs, c’est différent.

A l’une ou l’autre reprises, hors assemblée, en plus petit comité, j’ai précisé ce que ces combats représentent à mes yeux et comment je me les figure intérieurement. Défaites publiques et intimes. La hache a gardé en moi cette force symbolique imagée et langagière. Aujourd’hui, on utilise une autre expression, dépourvue de beauté et qui agresse : avoir « le lead », le prendre ou le laisser. Et c’est la hache toujours, la même. Le sceptre ou le bâton. Pour quelle raison Eva devait-elle me montrer ce dessin? J’y vois une remarque spontanée de Fred et non le fruit d’une réflexion approfondie. Il était épuisé et aura prononcé mon prénom par hasard. Allons ! Je me déresponsabilise en pensant cela. Pourquoi ne pas donner de l’importance à cette transmission, ce message ? Le considérer comme tel ? Eva a sauté dans un bus qui, nous nous sommes interrogés, pouvait être le dernier et nous nous sommes quittés. 

 

Elle a mes coordonnées et n’en restera pas là. Son grand-père n’a manifestement pas eu de peine à lui proposer quelques pistes culturelles pour la vie, à l’intéresser. Ce n’est pas si fréquent. Me voilà quelque part dans ce processus, sans avoir compris pourquoi exactement. Pour un rôle, pour un temps. Avant de la revoir peut-être, je la lirai volontiers. Attentivement, elle a noté mon adresse courriel. De façon générale, une fois l’adresse donnée, l’intrusion consentie, on se sent engagé par avance et tenu de lire et de répondre. Cette soirée, ces souvenirs, anciens et nouveaux, Eva et ce bel objet resurgit d’on ne sait exactement où, et qui valide le tout, font que je me réjouis de voir apparaître bientôt son adresse et son message sur l’écran.

Depuis quelques temps, je croise Mireille aux heures de midi dans le quartier. On change, on devient plus massif, le visage, le corps, la jeunesse sourit ailleurs en nous. Et quand on parvient à défier le corps, le laisser sans surpoids, c’est celui des ans qui se fait souriant. Parfois méchamment, parfois non. Nous nous faisions signe, pas plus. Ni elle ni moi ne voulions refaire le chemin dans ce passé en nous et moins encore celui depuis lors parcouru. Le vivre soit, mais ne pas avoir à le dire, comme une déclamation de soi dont on ne veut pas.

 

Mais l’épisode Eva m’a fait regarder Mireille autrement. Ça n’a, pas manqué, elle a aussitôt compris et nous avons pris un café. « Elle était très proche de son grand-père. Elle a beaucoup parlé avec lui, jusqu’à la fin. C’est une jeune femme qui va très loin, surprend son monde avec cette curiosité … « en éveil » comme on dit. Elle est venue vers toi, et vers Luc aussi, Véronique et Nicolas, vous ces personnages disparus ».

 

Je suis un personnage disparu, qu’une âme nouvelle vient retrouver. Il n’en subsiste rien que de rares évocations dans les dires de ses parents. L’immuabilité tient tout entière dans ces objets. « ça tient aussi dans nos cœurs et dans nos têtes. Mais tu le sais bien nos réalités ne sont pas superposables, c’est vrai – n’est-ce pas ?- pour une personne … alors tu vois, des amis, une famille, des amis autour des branches de la famille ». J’ai demandé à Mireille si elle se souvient des propos échangés, un soir alors que le dessin de la hache était sur la table. Si elle l’a comme moi, gardé en mémoire : « les dessins oui, pas l’un plus que l’autre …».

Ce dont elle se souvient avec précision, se sont les thèmes de nos discussions. C’était riche bien sûr, chaleureux, « et intéressant, mais il y avait de la testostérone ». Elle a joliment parlé de la vie d’hier et d’aujourd’hui en société. « On s’écoute peu les uns les autres, et quand l’on s’écoute, c’est que l’un d’entre nous a pris le dessus ». Il y a différents moyens pour ça. Ces objets ont tous un rapport avec un rite initiatique, une perpétuation de génération. L’objet est toujours là, c’est nous qui ne le sommes plus. «Nous y sommes, autrement, et ça changera encore». Mireille m’a demandé comment j’allais. Elle me qualifie de « toujours très gentil » et ça me gêne. La gentillesse n’est pas une donnée fixe.

 

Elle se souvient « assez bien » de la discussion qui avait dérapé à propos d’amour et de sexualité. C’était nos « me too » d’alors. « Tu m’avais choquée sur la définition du viol conjugal ». J’étais si sûr de mes doutes à cette époque et des définitions qui en résultaient. Aujourd’hui, je ne suis plus sûr de rien sinon de cette absorption continue de réalités, uniques, les unes après les autres, et singulières, que la vie sans égards nous impose. Les bateaux ont tangué, la terre a bougé, le climat s’est défenestré. Mireille ne sait pas pourquoi Fred m’a relié à ce dessin. « Il n’y a pas nécessairement une raison », a-t-elle ajouté en défiant du regard l’expression de ma déception. Elle m’a invitée à revoir Eva. « Elle cherche à faire le tour de certains non-dits et tu l’aideras. C’est toi qui tiens la hache maintenant ».

Je reçois le courriel d’Eva, à l’instant.

Le texte s’étend, surgit, d’un seul coup, d’un éclat, sur l’écran qui nous avale. Parfois on n’aime pas ça, on ne sait pas ce qui, par écrit, nous sautera à la figure. Il faudra nécessairement répondre. Là, je me surprends. Ma curiosité est en éveil, s’étire après son sommeil. Besoin de l’intelligence d’autrui.

 

Eva a fait l’inventaire des dessins de Fred. Au dos de presque tous, il avait écrit la source. Ceux qu’il avait copié, et sur quelle base. Un catalogue, une carte postale, une photo, prise par lui quand on l’y avait autorisé. Les gardiens dans les musées. Les dessins sont là, une trentaine, empilés dans un dossier. Elle est allée voir la hache dans sa vitrine. La décrit fort bien : « Grande et fine, elle donne un sentiment de vitesse et de puissance. Le regard moulé dans le vide de l’oiseau métallisé est très expressif ».

 

Elle parle du Gabon, des cultes initiatiques, de sociétés « lignagères », dont je ne fais que deviner la définition. En consultant le dictionnaire, les jeux que nous faisions ces soirs là, à table avec le dico justement, me reviennent. Je ne crois pas avoir retrouvé ce plaisir en société, lignagère ou non. Question d’anthropologie, de rites et de lignées. La hache dès lors ne peux être mienne et je comprends de moins en moins ce qui dans l’esprit de Fred a pu me relier à cet objet.

Après tout, ce n’est peut-être pas l’objet, mais le souvenir, les personnes que nous étions et que nous sommes. C’est une façon de dire bonjour à travers le temps. Voilà un épisode de vie auquel il me revient de donner toute son importance en l’abordant aussi simplement que possible. Toujours très tôt, souvent bien tard. Je serai peut-être avisé de lire cet assez long courriel jusqu’au bout. 

 

Une mauvaise manipulation, un peu nerveuse, et je le perds.

 

Manquait une deuxième page. Pourquoi nerveux ? Du coup, j’ai perdu son adresse. Je vais aller me balader, dans cette forte bise au bord du lac. Faire face à elle et tenter de m’apaiser. Il n’y a pas de souvenir sans douleur. Une relation qui en rappelle d’autres porte en elle de nouveaux périls. La force des vents n’efface rien.

 

Cet objet est là. Il me rappelle la cruauté de la vie et l’inéluctable lenteur de son écoulement. Repenser, nouveaux pansements. Faire disparaître ce courriel était un acte manqué. Faire face à la bise rafraichit et permet d’éprouver ses forces. Je retrouverai l’adresse d’Eva, par Mireille. Il sera bien aussi d’appeler ses parents. Et nous verrons si un repas peut être organisé, où et avec qui. Nous regarderons les photographies. Nous parlerons avec mesure. J’irai en train. Ça se fera peut-être et peut-être que ça ne se fera pas.

C’est à mon indifférence de jadis, m’invitant à la surmonter, ainsi qu’à mon intelligence, que Fred en appelle par-dessus les ans. Marchant dans la bise, je le comprends en visualisant tous ces visages, vivants dans une danse temporelle, corps vacillants. J’étais alors partiellement présent, je le suis imparfaitement aujourd’hui. Il a dû percevoir de mes forces et de mes fragilités une part qu’il me renvoie désormais. L’essor des unes et des autres. Il aurait pu faire référence à un livre, à un tableau de son ami peintre, à un objet de son inoubliable salon. Mais ce dessin lui a paru le plus puissant de tous les témoins. Il l’interrogeait, au-delà de nos indifférences, et me demande de l’interroger encore au-delà de son départ. C’est ainsi que j’en parlerai à Eva. Ce n’est qu’une idée, une approche, un oubli de mes anciennes arrogances. C’est ainsi que je le reçois. 

 

Là, je refais le chemin inverse, au bord du lac. Dimanche soir. La bise a faibli. Elle se ferait caressante. J’ai souvent parcouru ce nord de la rade depuis près de trente ans, parfois avec Sandrine et Simon. Je ne parviens plus à penser à grand-chose et fais l’inventaire des objets qui comptent dans une vie, personnelle ou sociale. Il y en a tant. Un coupe papier, une règle, un dictaphone, une tasse à thé. Et cet oiseau de fer, mi ami mi ennemi, fausse arme, vrai symbole – chose conçue, silencieuse et parlante – devient vivant en moi comme il a dû l’être dans l’esprit de celui qui l’a créé et de ceux qui l’utilisaient, le brandissaient. On ne naît pas ethnologue et je ne le deviendrai pas. Eva peut-être.

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