Chapitre 1

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Quand un enfant maltraite un animal, on le réprimande. Quand il arrache une branche d'arbre, on lui recommande de faire attention à ne pas blesser quelqu'un. Alors que nous détruisions notre environnement, les plantes l'améliorent. Où donc se situe vraiment l'intelligence du vivant ?
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Ingénieur forestier de profession, écologiste avant la lettre et bourlingueur aussi fantasque qu’imprévisible, mon ami Albert m’avait donné rendez-vous au restaurant Amarante du Jardin Botanique de Genève. Son message, griffonné au verso d’une carte postale représentant un grand arbre du Gabon, ne précisait pas à quelle heure, mais comme je ne l’avais jamais connu porteur d’une montre, ni a fortiori d’un smartphone, cet oubli ne m’avait pas pris au dépourvu. Je m’étais promené dans le parc pour arriver vers midi sur la terrasse ombragée de l’établissement où s’affairait une aimable hôtesse.

– Auriez-vous vu Albert Levert ce matin, nous devrions nous retrouver ici aujourd’hui mais je ne sais pas quand exactement?

– Albert le Vert? Si ma mémoire ne me trompe pas, voilà presque quarante ans que la marionnette a tourné un épisode de ses aventures dans notre serre tropicale. Il vaudrait mieux vous adresser aux archives de la RTS pour retrouver sa trace. Je doute que notre bibliothécaire puisse vous aider, il est sans doute trop jeune pour confirmer mon souvenir d’enfance.

– Oui, en fait non, je cherche un botaniste au nom homophone… Mais je crois bien l’apercevoir dans l’allée, les bras encombrés d’une pile de livres en équilibre instable.

 

De sept en quatorze, nos retrouvailles étaient toujours émaillées d’incidents mineurs qui n’empêchaient pas la reprise de nos dialogues, comme si ils n’avaient jamais été interrompus. De tous mes camarades d’études au Poly de Zurich, Albert était le seul à disposer en fait de quatre prénoms: Albert-Paul-Emile-Victor, les trois derniers en témoignage de l’admiration de son père pour l’explorateur éponyme et ses traversées du Groenland. Son goût de l’aventure n’y était probablement pas étranger, mais un sens aigu de la contradiction l’avait conduit vers les zones tropicales au lieu des régions polaires et les forêts luxuriantes de préférence aux glaciers désertiques.

Pour cette fois, il s’affala sur une chaise en éparpillant ses documents autour de lui. Il me dévisagea d’un air sévère démenti par un demi-sourire.

– Enfin te voilà, heureux de te revoir encore vivant alors que mes amis disparaissent l’un après l’autre en cette année néfaste pour les écologistes et les contestataires…à commencer par Francis Hallé, notre contemporain, infatigable défenseur des forêts primaires. Il est mort le soir de la Saint-Sylvestre, quelle issue symbolique pour un amoureux des arbres. A propos , on ne t’a pas vu à ses funérailles.

– Voyons Albert, je ne le connaissais pas personnellement et tu sais que je suis sédentaire depuis longtemps, à l’image de vos chers arbres je ne bouge pas.

– Comment ça, tu ne bouges pas? Je viens de vérifier ton adresse et je constate que tu as déménagé récemment. Mais pourquoi? J’aimais ta maison dans la campagne genevoise, surtout pour sa belle glycine envahissante, ne me dis pas que tu l’as quittée pour devenir locataire dans un immeuble du centre ville!

– De fait, j’ai vendu ma maison à cause de son entretien, devenu une charge trop lourde pour notre âge; oui, il a bien fallu abandonner la glycine, cette vieille dame n’était pas une option transportable, trop enracinée dans ce lieu qu’elle occupait déjà bien avant nous. D’autre part, ne juge pas sans savoir, je t’invite à prendre de la hauteur pour rejoindre mon nouvel appartement dans un environnement de canopée urbaine, si j’ose cette expression paradoxale pour un botaniste. Allons y, une ligne de bus directe mène de ce Jardin à la Rue Le-Corbusier. Même si tu préfères vivre en forêt, reconnais au moins que notre plus célèbre architecte a toujours privilégié la présence des arbres dans ses projets d’urbaniste.

– Là, je suis d’accord et curieux de voir comment se portent les graines et les plantes que je t’ai rapportées à chaque retour de mes voyages en Amérique latine ou en Afrique équatoriale. Même si tu n’as jamais eu la main verte, le réchauffement climatique devrait faciliter leur adaptation.

Jamais eu la main verte? Je croirais entendre ma femme et c’est pourquoi je lui laisse le choix des plantes de nos terrasses et la direction des opérations d’entretien. En ce moment elle voyage en Toscane avec des amies qui partagent sa passion des jardins. Tu me feras tes commentaires de professionnel sur l’état de nos plantations. Je n’assure que l’arrosage en ces jours pénibles de canicule!

– Oh mais il s’agit d’une tâche délicate. Tu te souviens sans doute que notre illustre Augustin-Pyramus de Candolle, appelé le souverain pontife des plantes par Honoré de Balzac en personne, avait débuté sa carrière au Jardin des Plantes de Paris au tournant des années 1800. Ses collègues le surnommaient à l’époque « le jeune homme à l’arrosoir, du fait de sa capacité à rester assis des heures sur l’ustensile à observer les plantes et à prendre des notes ».

– En effet j’ai lu cette citation dans un document de la très sérieuse Université de Genève. Tiens, voilà notre bus, tu m’expliqueras en route comment un botaniste en herbe, aussi génial soit-il, pouvait supporter si longtemps la position assise sur un arrosoir! J’ai cherché dans de nombreuses brocantes et des vieux catalogues d’outils de jardin d’anciens arrosoirs en zinc de contenances diverses, sans jamais en trouver un qui ne comporte au moins une anse pour faciliter le portage et le contrôle de l’eau qu’il contient. Par essence même, un arrosoir ne peut guère servir de siège et l’arroseur officie debout. Je conçois que ce dernier puisse se reposer de temps à autre, accroupi sur ses talons ou assis à même le sol quand rien d’autre ne se présente. Mais sur une anse étroite, gare à ses fesses…

 

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Dixième étage. L’immeuble ne saurait prétendre à l’appellation de tour dans la silhouette genevoise. Mais quand l’appartement du dixième est en attique, traversant, avec deux terrasses continues au nord et au sud, la vue est spectaculaire, sur le lac et son jet d’eau d’un côté, le Salève et les Voirons de l’autre. Une trentaine de mètres au dessus du sol suffit ici à dominer les frondaisons qui cernent un peu partout les constructions urbaines : on dirait un paysage boisé qui conserve encore sa supériorité sur les trouées qui gagnent pourtant du terrain.

Mon ami Albert semble impressionné par la variété du monde végétal qui subsiste où que l’on tourne son regard. Il reconnait qu’en prenant un peu de hauteur, notre vision gagne aussi en largeur et ouverture d’esprit. Il me complimente à sa façon

– Au raz du trottoir, tu m’inquiétais par tes remarques de vieil ingénieur civil, toujours prêt à démolir et reconstruire pour améliorer la mobilité et le prétendu confort de tes concitoyens. L’utopie majeure du vingtième siècle, mon pauvre ami. C’est la planète qu’il faut sauver si il en est encore temps. Mais je devine maintenant que tu as  perdu tes illusions et pris du recul en gagnant de l’altitude. Je te suis pour la visite de tes plantes et arbustes, j’éviterai le sujet des grues de chantier qui percent quand même un peu partout.

– Commence par écouter les bruits environnant: celui du trafic est très atténué, dominé par le chahut de la cour de récréation pendant les pauses des écoles en contrebas. J’adore cette rumeur qui éclate à chaque sonnerie libératrice et s’atténue beaucoup plus lentement au rappel en classe. Et de cette hauteur l’observation des élèves n’est pas moins instructive. Regarde bien les déplacements des enfants : soit ils courent en trajectoires hasardeuses, soit ils se tiennent plus ou moins immobiles en groupes de taille variable. Ils ne marchent jamais, au contraire de leurs surveillants adultes, il doit bien y avoir des fonctions de corrélation à chercher.

– Si tu me parles d’écoliers au lieu de végétaux, je devine que tu as des arrières-pensées. Et j’observe que certains élèves isolés restent tranquilles et isolés au pied des grands arbres qui bordent la cour, souvent le nez en l’air comme à l’affût.

– Tu as raison: ce sont ces gosses un peu rêveurs et solitaires qui pourraient infléchir le comportement insensé dont nous faisons preuve pour aggraver chaque jour un peu plus l’état de notre planète. Comment les aider à devenir des pionniers vraiment actifs dans le sauvetage du climat et de la biodiversité, voilà ce qui me tracasse, mon cher Albert.

– Eh bien!, je te vois venir. Comme l’écrivait Nicolas Bouvier dans une de ses petites nouvelles si pertinentes (Histoires d’une image, Ed. Zoé 2001) « Oui, nous Suisses, sommes d’incurables pédagogues », moins poliment je dirais d’incorrigibles donneurs de leçons. Tu prépares une formation parallèle à leur intention.

– J’essaie tout au moins, en mettant l’accent sur les sciences du vivant, l’expérimentation et l’intelligence  des plantes, que la majorité de nos contemporains ne soupçonne même pas.

– Bravo, je croirais entendre Francis Hallé. Se pourrait-t-il que tu sois devenu un disciple de ses théories, dont je te parle à chacune de nos rencontres? J’aurais voulu te le faire rencontrer mais hélas il s’est envolé à jamais vers son radeau des cimes des forêts primaires tropicales.

– En fait, j’ai déjà entrepris de vérifier deux de ses observations.

 

1-Les plantes disposent d’une mémoire

Voici une sensitive (Mimosa pudica) aux feuilles joliment découpées, qui se replient presque instantanément quand on les touche. Je l’ai gardée longtemps à l’intérieur près d’une fenêtre. A sa première sortie sous une averse, elle a refermé ses feuilles, surprise par le choc des gouttes, puis les a rouvertes en constatant que la pluie était bénéfique. Je l’ai rentrée à l’abri pendant plus d’une année et ressortie enfin sous la pluie. La plante n’a pas refermé ses feuilles, alors même qu’un feuillage nouveau avait remplacé celui de la sortie initiale!

 

2-Les plantes ont une capacité d’apprentissage et d’adaptation

J’ai acheté une passiflore (Passiflora caerulea) aux belles fleurs bleues et blanches, facilement trouvable dans la région. En parallèle, j’ai réussi à faire germer les graines d’une autre espèce de passiflore (Passiflora candollei), graines que tu m’avais offertes il y a quelques années au retour d’un voyage en Bolivie, en hommage à Augustin Pyramus. Suivant les conseils de Hallé, j’ai placé une tige de bambou inerte à proximité de chacune des deux lianes qui ont besoin d’un support où s’accrocher pour grandir. Elles envoient une vrille vers le bambou pour s’y enrouler mais juste avant qu’elle l’atteigne je le déplace de 5 cm à droite. Les passiflores envoient alors une deuxième vrille et je répète l’opération plusieurs fois jusqu’à ce que la plante vise 5 cm à droite du bambou, ce qui démontre qu’elle est capable d’anticipation.

 

– Ne trouves-tu pas que l’expérience est un peu cruelle? intervient Albert. Et quelle est la passiflore qui a réagi la première?

– J’avoue qu’il vaut mieux que les plantes ne parlent pas après quelques répétitions! Dans mon cas, la passiflore bolivienne a remporté le challenge de la rapidité d’adaptation. Cela ne m’a pas étonné, chez les humains aussi certains sont plus vifs et intelligents que d’autres. On ferait peut-être bien d’appliquer les tests des botanistes à certains politiciens !

– Tu prêches un converti. Et pour en revenir à notre souverain pontife des plantes genevois, tu sais que d’autres plantes portent son nom, du petit orpin des Pyrénées (Sedum Candollei) à l’immense kosipo africain (Entandrophragma Candollei) qui culmine à plus de 50 m et dont certains spécimens vivants sont nés plusieurs siècles avant notre compatriote.

– Voilà qui prouve que Augustin Pyramus avait bien fait de renoncer à la médecine pour vivre sa passion. Les grands botanistes sont honorés à jamais par leurs pairs dans l’appellation latine de certaines plantes.

– Pour les médecins, la célébrité s’avère moins plaisante. On leur attribue une maladie, généralement grave ou mortelle: Charcot, Parkinson, Hodgkin, Addison… et Alzheimer, je me demande bien pourquoi j’allais l’oublier celui-là!

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