Créé le: 19.05.2021
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Café noir

Balade des webwriters, Fantastique, Nouvelle

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© 2021 Kurt Fidlers

Au Café Slatkine, l'inspiration peut surgir à tous moments, mais pas toujours de la manière dont on le souhaiterait.
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« Le Café Slatkine est l’endroit où l’écrivain doit se rendre. Cependant, n’y cherche pas fortune, car de fortune tu n’en trouveras point. Peut-être y trouveras-tu l’inspiration, qui sait ? Une bonne histoire à raconter… pas un de tes poèmes mièvre, non, une vraie histoire, que les gens auront envie de dévorer. »

Voilà qui était dit. D’une fatalité ahurissante. Ce conseil n’était pas sorti de la bouche d’un contemporain, mais étonnamment, d’un éditeur que la notoriété fuyait. Un original, me convainquis-je.

Je me suis rendu au Café Slatkine par un jour de février, où le froid mordant s’insinuait depuis la Place Bourg-de-Four, léchait les façades patriciennes jusqu’à se saisir de mon corps d’une main striée de pics devant la façade du 5, rue des Chaudronniers. Balayés les fumeurs impétueux de la terrasse, maintenant déserte.

Des encorbellements de fenêtres en pierre naturelle des étages, au soubassement en pierre de bocage qui encadrait l’enseigne, j’eus soudain l’impression de pénétrer dans le Saint des Saints.

Je suis entré au chaud et ai pris place loin de la porte d’entrée. Le café était vide en cette heure matinale. Quelques tables de deux étaient alignées, côte à côte, évitant ainsi une trop grande liberté de paroles.

Le café était large de quatre mètres. Un bar massif prenait une place prépondérante dans l’espace et ne laissait qu’un couloir de circulation entre le comptoir et le mur. Intérieurement, je fustigeais l’architecte.

Contrairement aux cafés littéraires miteux que je connaissais de Fribourg et Lausanne, celui-ci avait plutôt l’air d’un local témoin pour magazine de déco suédois. Oublié l’écrivain écorché, perdu l’auteur qui cherche vainement un auditoire pour ses « essais », ici, tout y était parfaitement léché. Tout y semblait neuf, à l’image de ce Conte de Noël de Dickens, sur lequel mon regard venait de se poser.

Parfait pour le genre d’endroit, me suis-je dit, à des années-lumière du genre que j’affectionne.

Le mobilier y était de style « Terre & Nature » selon l’expression consacrée, à savoir, une couleur taupe aux murs, un parquet en chêne massif au sol, et des tables en bois ornées de chaises feutrées dans l’une desquelles mon séant s’accommodait pleinement.

En consultant la carte, je m’étouffais à la lecture des prix pratiqués. Cette fois, c’est le propriétaire des lieux que je brutalisais mentalement.

J’en étais à mes considérations bassement capitaliste, lorsqu’elle me tira de mon apoplexie financière.

— La carte vous convient ?

Elle se tenait debout, son plateau contre sa poitrine, un sourire en coin dessinant ses lèvres fines et élégantes. Ses cheveux, couleur de feu, étaient légèrement ébouriffés alors que ses yeux verts pétillaient d’un millier d’étoiles.

Elle était apparue sans que je m’en rende compte. Comme ça. A l’improviste. Surgie d’un néant abscons où les ténèbres se disputaient à la lumière. Et de cette apparition naquit en moi un sentiment étrange de béatitude. C’était comme si je venais d’être envoûté.

Je bafouillais quelques paroles inintelligibles paraissant encore plus grotesque.

Pourtant, elle me sourit. Et ce n’était pas tant de la moquerie qu’un besoin irrépressible de paraître aimable avec ce type incapable d’aligner des mots cohérents.

Dieu qu’elle était belle ! Elle avait de l’allure, une présence surréaliste qui auréolait le café d’une lumière nouvelle à mes yeux.

Je sentais l’air devenir plus lourd. Suffocant. Le rouge courrait sur mes joues, remontait jusqu’à mes oreilles.

Que devais-je dire ? Était-ce si difficile de commander un café ?

Malgré moi, mes lèvres remuèrent et articulèrent des sons inaudibles :

— Un… un ca-fé, si’ou plaît… noir…

— Merci, dit-elle sur le point de retourner derrière le bar.

J’aurais voulu la retenir, lui demander son prénom, si elle travaillait ici en permanence, ou encore, si elle était libre après son service (oui, malgré l’heure matinale, j’aurais attendu toute la journée s’il avait fallu), mais tout ces mots restèrent étouffés au fond de ma gorge.

Elle disparut de mon champ de vision.

Je me fis la promesse de lui demander son numéro de téléphone quand elle réapparaîtrait avec mon café noir. J’aurais certainement eu le temps de reprendre mes esprits, et me serais éveillé de cette torpeur qui m’avais saisi lorsqu’elle était apparue.

Je m’encourageais intérieurement. Je pouvais le faire. Même si habituellement j’étais à cent mille lieues de l’individu impétueux, sûr de lui, je sentais que j’allais y arriver. Il suffisait d’aligner quelques mots pour attirer son attention. Après tout j’étais écrivain, et les écrivains, ça sait parler.

Un jeu d’enfant en somme.

Mais je me l’avouais, elle m’avait laissé une impression déstabilisante. De celle que je n’avais jamais éprouvée auparavant.

Mes pensées s’envolèrent lorsque j’entendis des pas provenir du fond de la salle. Mon cœur se mit à battre. Mes mains devinrent moites. J’étais presque prêt.

A mon grand étonnement apparut dans l’angle du comptoir un jeune homme débraillé, aux épaules avachies, à la tignasse en bataille, qui venait dans ma direction. Il ne souriait que d’un sourire forcé, l’aventure de ce travail devait lui peser. Il traînait les pieds, marchait sur son jeans trop grand. Et moi, je trainais ma déception.

A quelques mètres de ma table, il me jeta :

— Qu’est-ce que j’vous sers ?

— Euh… j’ai déjà passé commande à votre collègue.

L’ado se retourna en direction du bar, y lança un bref coup d’œil et me dit :

— Quelle collègue ? Y a personne d’autres que vous et moi ici.

Cette affirmation me glaça le sang. Soudain, le café parut se rétrécir pour ne devenir plus qu’une indicible peur au creux de mon estomac.

Mon esprit n’assimilait pas les paroles de l’ado.

— Mais… il y avait bien quelqu’un ici avant ? Une femme rousse, avec des yeux verts… vous voyez ? fis-je en mimant une coupe de cheveux de style afro.

L’ado souffla bruyamment, fit non de la tête et enchaîna :

— Bon vous voulez quoi ?

Ma tête prise dans un écheveau de questions, je n’eus d’autre d’alternative que de recommander un café noir. Que l’ado me servit quelques minutes plus tard.

J’avais vécu un moment étrange dans ce Café Slatkine. Le lieu ne me laissât pas une expérience immémorable, mais je dois avouer que les paroles de mon ami éditeur étaient empreintes d’une certaine vérité. En quelque sorte. Faute d’y avoir trouvé fortune, j’y avais trouvé l’inspiration : une bonne histoire de fantôme.

 

FIN

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