23.03.2018 2077 0 Bonsoir, chéri!

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© 2021 Daniel Bovigny

Comment se retrouver nu comme un ver, en plein hiver, en pleine nuit, en pleine ville de Fribourg, un soir où le Carnaval des Boltzes bat son plein...
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L’homme courait. D’un pas décidé, d’une foulée souple et régulière, il courait. Ses bras balançant au rythme de ses pas, il progressait rapidement dans la vallée du Gottéron, en direction de la ville. L’air froid de cette nuit d’hiver ne l’empêchait pas de respirer en cadence, son corps athlétique et musclé ayant l’habitude de l’entraîner sur des parcours divers, sur des pistes parfois bien plus dangereuses que ce chemin du Gottéron recouvert d’une fine pellicule de neige crissant sous ses pieds nus. Il n’avait pas froid, malgré la température qui devait avoisiner les -5 degrés, malgré son état de stress et surtout malgré son habillement ; plutôt son manque d’habillement, car il était nu. Nu comme un ver, nu comme au premier jour… Et il courait, d’un pas régulier. Son sexe, ridicule pantin, se balançant de droite à gauche au rythme de sa foulée, tournoyant parfois au gré du vent tel une samare à la recherche d’un terrain propice où s’ensemencer…Entrant dans rue des Forgerons, par l’ancien portail en forme d’arc aménagé dans le rempart, il consulta sa montre, seul accessoire civilisé, avec sa gourmette en or, sur ce corps de Néanderthalien rasé. Deux heures dix. Il inspecta attentivement les alentours, mais n’aperçut pas son clown.

Il marmonnait entre ses dents serrées : « Ah ! La garce ! Ah ! La salope ! Si je la retrouve un jour…» Mais il savait qu’il ne reverrait probablement jamais celle qui l’avait mis dans ce pétrin. Sans alternative, il décida de poursuivre son chemin jusque chez lui…

Arrivé à la hauteur du pont de Berne, il marqua un temps d’hésitation. Traverser le pont de bois couvert, sur sa gauche, en direction de l’Auge, ou poursuivre tout droit vers le pont de Zaehringen et son passage inférieur ? Les bruits du Carnaval qui battait son plein à la place du Petit-St-Jean l’encouragèrent à opter pour la seconde solution, certainement moins risquée. Il augmenta légèrement son allure, tel un cheval au trot tirant une luge et ses passagers emmaillotés, au son des grelots… Il traversa la place en rasant les murs et se dirigea vers la porte de Berne. Un bruit de moteur et les phares d’une voiture arrivant en face l’obligèrent à se planquer dans un étroit passage entre deux immeubles. Cette pause forcée lui permit de reprendre quelque peu son souffle et ses esprits. Il repensa à cette folle soirée. Tout avait pourtant bien commencé. Comme d’habitude, il avait donné rendez-vous à son ami Franz, au bar de la Rose. Ils sortaient ainsi régulièrement, une à deux fois par mois, depuis qu’ils se connaissaient, c’est-à-dire depuis presque toujours. Après son mariage avec Lilou, ils avaient perpétué cette tradition, en sa compagnie durant quelques années, puis à nouveau à deux depuis peu, la femme de Toni n’ayant plus trop envie de sortir et surtout plus trop envie de tenir compagnie à ces deux foireurs… Cela avait d’ailleurs arrangé Toni, le coureur de jupons, et depuis lors son ami Franz ne lui servait guère plus que de prétexte, de couverture…

Il en aurait bien aimé une vraie, d’ailleurs, pour se protéger du froid qui commençait à l’engourdir. Après le passage de trois voitures, il se lança à nouveau dans sa course effrénée vers la chaleur salvatrice de son appartement de la rue de Morat, là-haut, tout là-haut, si loin encore…

Il parvint sans encombres, et sans rencontres surtout, à la hauteur du grand pont au nom du fondateur de la ville et qui relie le Schönberg au Bourg, l’ancienne cité dominée par la tour de la cathédrale. Il emprunta le passage aménagé sous cette immense construction, entre les arches, plus proche de la Sarine dont il ressentait la fraîcheur que du tablier supérieur où passaient quelques véhicules faisant vibrer l’ensemble de l’ouvrage. Se réjouissant intérieurement de n’avoir pas croisé de voiture, il se ravisa aussitôt et poussa un juron. Il venait d’apercevoir des phares qui arrivaient en face, à l’endroit où la route tourne dans la molasse à la sortie de ce petit pont, réplique en miniature de son double supérieur. Il eut juste le temps de franchir la balustrade et se plaquer contre un des piliers de droite. Arrivé à sa hauteur, la Punto ralentit l’allure… « Merde ! ». L’aurait-on aperçu ? Non. Le couple semblait admirer la vue nocturne se profilant à l’est où la pleine lune découpait en ombres chinoises les arbres et la chapelle de Lorette surplombant la falaise. Il pria pour qu’ils ne tournent pas leurs yeux dans sa direction…

Les yeux… C’était ce qui l’avait attiré en tout premier chez cette femme-clown rencontrée un peu plus tôt dans la soirée. Ils venaient de commander leur troisième bière quand il aperçut cette créature, à l’autre bout du bar, qui semblait le fixer intensément. Il fut mystérieusement attiré par ce regard transperçant son masque de gros clown rieur. Abandonnant Franz, qui en avait l’habitude, il s’approcha de celle qui plus tard allait faire son malheur. Habillée d’un collant rouge d’un pantalon à carreaux tombant à mi-mollets et d’une veste trop grande dans les mêmes structures, jaune et vert, cette charmante pouffiasse prit immédiatement les devants et lui susurra d’une voix douce et suave, avec un léger accent italien : « Bonsoir, chéri… ».

Il fut un peu surpris. D’habitude, c’était lui qui devait déballer son traditionnel baratin pour tenter d’embobiner la belle sur laquelle il avait jeté son dévolu. Là, par contre, ça lui semblait trop facile. Ne flairant pas le piège, il lui paya un verre et se mit à l’embobiner tant et si bien qu’une heure plus tard, alors même qu’elle n’avait pas prononcé dix mots, elle se colla un peu plus à lui en lui glissant à l’oreille: « Tu m’emmènes, chéri ? ». Pris de vitesse par sa conquête, il n’avait pas hésité longtemps avant de l’entraîner au dehors, puis jusqu’au fond de cette satanée vallée du Gottéron où il avait garé sa voiture sur un chemin vicinal, légèrement à l’écart de la petite route goudronnée…

La Fiat et son couple ayant disparu au bout du pont, il reprit sa course et entama la longue grimpée des escaliers qui devaient l’emmener vers la ville haute, près de la rue des Bouchers. Entre jardins en terrasse et maisons accrochées au flanc de la falaise, tel Adam dans son jardin d’Eden il ne risquait pas trop d’être aperçu. Hors d’haleine, il déboucha enfin près de la fontaine, en face du Duc Berthold. Malgré le froid dont il ressentait toujours plus vivement les effets sur son corps mouillé de transpiration, il décida de s’accorder quelques instants de répit. Pour reprendre son souffle. Mais aussi pour réfléchir à la suite de son parcours. Les arcades du début de la rue des Bouchers lui convenaient parfaitement, mais la suite était plus critique : le poste de police situé à l’autre bout, près de l’entrée de la cathédrale, était un risque qu’il ne souhaita pas prendre. Il se voyait déjà en tôle pour exhibitionnisme, la nudité n’étant pas acceptée en ville en tant que costume de Carnaval… Un camion se pointant à l’autre bout du pont, il décidé de rester encore un peu tapi derrière la fontaine.

Il essayait encore de comprendre pourquoi l’affaire avait pareillement foiré, se remémorant les dernières étapes de sa vie d’homme habillé. Il avait tourné la clé de contact de sa voiture et tenté de lui ôter ce masque derrière lequel devait se cacher une bien jolie frimousse. Elle l’en avait empêché, lui glissant de sa voix douce mais autoritaire : « Déshabille-toi, chéri ». Et il avait obtempéré, bêtement, même lorsqu’elle lui avait dit en guise d’encouragement « Tout. Enlève tout. ». Il avait tout enlevé, se réjouissant par avance de ce qui lui semblait un jeu. Quelque chose de nouveau pour lui, qui en avait pourtant bien vécu, de ces situations particulières, depuis qu’il avait commencé à tromper sa femme. Doucement, elle s’était penchée vers lui et, soudainement, avait retiré les clés du contact, ouvert la portière et s’était enfuie en courant. Sans trop réfléchir, il avait à son tour quitté le véhicule pour se lancer à sa poursuite et récupérer son bien. Ce n’est qu’après une dizaine de mètres qu’il se rendit compte du ridicule de la situation : un homme complètement nu poursuivant un clown, même dans cette vallée réputée hantée, cela pouvait être mal interprété si d’aventure il devait croiser quelqu’un. Il décida donc de faire demi-tour afin de récupérer au moins une partie de ses habits. A l’instant même où il posait la main sur la poignée, un « schlac ! » caractéristique le fit sursauter. Portières bloquées.

« Merde !». Il aperçut au loin, sous un candélabre, la fille qui tenait ostensiblement les clés de sa voiture et qui semblait jubiler, avant de se fondre dans la nuit et courant. Impossible histoire : elle allait revenir, lui rendre ses clés. Ils allaient poursuivre ce qu’ils avaient commencé dans sa merveilleuse BM aux vitres blindées et équipée d’une saloperie d’alarme sophistiquée qu’on entendrait dans toute la ville s’il lui prenait l’envie de tenter de péter une vitre pour récupérer ses habits…

Il posa le gros caillou et attendit quelques instants avant de se rendre à l’évidence : elle l’avait roulé et ne reviendrait pas. C’est alors qu’il décida de se lancer tout de même tel quel à sa poursuite afin de la rattraper, si possible. On connaît la suite.

Il grelottait, à présent, en remontant cette Grand-Rue qu’il trouvait pour une fois bien trop éclairée ! Tout était calme, heureusement. Il aperçut un homme en pyjama fumant une cigarette à la fenêtre d’une des maisons d’en face. Celui-ci le regarda passer, haussa les épaules et s’en retourna dans son appartement sans trop se soucier de cette apparition en pleine nuit. Tout est possible, à Carnaval.

Arrivé à la place de l’Hôtel-de-Ville, il alla se réfugier quelques instants sur les premières marches de cet imposant escalier qu’il a si souvent gravi en sa qualité de député, le bâtiment abritant le siège du gouvernement cantonal. Après le passage de quelques véhicules sur la route des Alpes et d’un groupe de gens masqués s’engouffrant dans la rue de Lausanne, tout étant redevenu calme, il s’élança hardiment, sans trop se soucier des bruits qu’il entendait du côté de la Grenette où des fêtards parlaient fort et riaient malgré les heures avancées de la nuit. Place du Tilleul et enfin rue Pierre-Aeby, où il se sentit plus en sécurité, et surtout proche de la fin de son périple. Pourvu que la porte de son immeuble ne soit pas fermée ! Et que sa femme n’ait pas tourné le verrou. Ce serait le comble, elle qui d’habitude ne fermait jamais. Pas envie de sonner et devoir inventer une histoire abracadabrante pour expliquer à son épouse que tout va bien et que c’est tout à fait normal de retrouver son mari à trois heures du matin sur le palier, à poil et grelottant…

Son plan était simple : enfiler sans bruit quelques vieux habits qui se trouvaient dans le placard du hall d’entrée, une paire de souliers, décrocher les clés de réserve de sa voiture au tableau d’entrée et retourner récupérer son bien, ni vu ni connu.Laissant le Musée d’Art et d’Histoire à sa droite, il traversa le fond du Varis et se retrouva en quelques enjambées à l’entrée de son immeuble, cette imposante construction patricienne située juste en face du couvent de la Visitation. Il se mit à rire nerveusement : « Pourvu qu’il n’y ait pas de bonne sœur qui fume à la fenêtre de sa chambre… Elle en avalerait son mégot ! »Il poussa simultanément la porte et un ouf ! de soulagement. Il escalada doucement les deux étages et s’arrêta devant son appartement, l’oreille collée à la porte. Pas le moment de se faire prendre… N’entendant rien, il pesa doucement sur la poignée qui céda, comme prévu. Sans allumer, il traversa le hall. Mais juste avant d’arriver à son but, la lumière du salon, à sa droite, s’alluma. Ses pieds cuisaient, ses oreilles chauffaient et le bruit de ses battements de cœur semblait emplir la maison toute entière. Il tourna doucement la tête et aperçut, assise dans le fauteuil, sa femme en collant rouge, un costume de clown à ses pieds, tenant du bout des doigts les clés de sa voiture. Elle sourit doucement et lui susurra d’une voix douce et suave, avec un léger accent italien :

« Bonsoir, chéri… ».

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