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© 2014-2022 Nicolas Rochey

J’avais vraisemblablement dix ans à l’époque où les oncles s’appelaient encore Joseph ou Fernand.
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J’avais vraisemblablement dix ans à l’époque où les oncles s’appelaient encore Joseph ou Fernand. Mais c’est Alphonse qui avait décidé de me faire une surprise. Mieux qu’une surprise… une première.

 

J’adore les premières. Il y a toujours un mélange d’excitation et d’appréhension.

 

On a pris le bus en fin d’après-midi en direction de la ville. Il m’a offert un sandwich et un Sinalco dans le quartier de Plainpalais, puis nous nous sommes dirigés vers les Vernets. Au fond de ma poche, je caressais mon ticket.

 

Les trottoirs étaient encombrés de motos, des grosses machines chromées. Et les personnes qui nous précédaient avaient toutes des blousons de cuir noir.

 

Quand nous sommes arrivés à la patinoire, le parking était bondé. Du cuir, des franges aux manches, des cheveux longs. Ils étaient agglutinés par groupe ou par bande. J’ai pensé à West Side Story que j’avais vu récemment, et me suis dit que la surprise allait bientôt tourner au gros bordel. Mon premier coup de batte, ma première bagarre au couteau, mes premières cicatrices.

 

Pourtant c’était relativement calme. La seule tension que je percevais était assez joyeuse, festive. Une excitation. L’attente d’un événement qui les unirait tous.

 

A l’entrée, j’ai bombé un peu le torse en présentant mon ticket. Le portier l’a déchiré violement, sans même en respecter les perforations.

 

Nous avons pris nos places, assises et numérotées. La majorité des blousons s’agglutinaient debout devant la scène. Nous étions loin et haut sur la gauche. Entre nous et les premiers rangs, les sièges étaient vides.

 

Tout à coup, la lumière s’est éteinte et j’ai senti la main de mon oncle me taper l’épaule. “Suis-moi” a-t-il dit. Et on a commencé à enjamber les fauteuils de plastique, se rapprochant de la scène sous les beuglements des blousons qui commençaient à jouer sérieusement du coude à franges.

 

Alors a commencé à retentir, super fort ça m’a écrasé au fauteuil, une musique de style wagnérien, ou peut-être le Carmina Burana je ne sais plus. En tout cas un truc qui mord l’estomac et qui me disait que j’allais prendre quelque chose en frontal.

 

Du fond de la scène, à travers un rideau noir, est apparu un poing. Un immense poing ganté de noir, qui avançait vers le public, pouce vers le bas. Avec cette musique lente et assourdissante, j’étais tétanisé. J’étais effectivement en train de me prendre un poing géant dans la tronche, mais au ralentit. Au fond de ma poche, je serais fort la partie restante de mon ticket.

 

Arrivé au-dessus du public, le gant s’est lentement retourné. Puis toujours aussi lentement les doigts se sont écartés, paume vers le haut. Pendant une fraction de seconde, je me suis demandé comment cela pouvait être techniquement possible. Mais l’émotion l’a emporté.

 

Un homme est à présent accroupi dans la main ouverte et les blousons noirs au-dessous de lui tentent de se grimper les uns sur les autres pour l’atteindre. Le mec se redresse lentement et fait face au public. Je crois bien que la musique s’arrête, ou elle est couverte par les hurlements de la fosse qui ricoche contre les murs de la salle.

 

Le gars debout sur le gant, porte un blouson clouté de rivets et toise le public. Mi héros, mi gladiateur. Mon oncle se penche vers moi et me hurle à l’oreille: “Lui c’est Johnny Hallyday”. Moi, j’en avais jamais entendu parler.

 

Les lumières ont explosé en même temps que le premier riff de guitare. C’était mon premier concert, j’ai levé les bras et mon ticket a filé sous la tribune de gradins.

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