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© 2022 Eloïz

Alice se voit en train de poursuivre un lapin blanc mythique et tombe sans fin dans un terrier sans fond. Les branches auxquelles elle s’accroche n’ont pas de racines. Les corniches où se posent ses pieds s’effritent et disparaissent. Une mélodie sans parole est portée par le vent qui la fait tourno
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Ça ne vient pas. Ça ne veut pas venir. Rien ne vient.

Qu’elle s’assoie à son bureau, au café du village ou dans son jardin, partout la suit le poids de ces histoires sans début ni fin. Des images, des scènes, des scénettes. Un océan de mots qui menacent de la submerger, mais qui filent entre ses doigts comme l’eau d’une passoire dès qu’elle tente de s’en saisir.

Les pages se couvrent d’encre inutile qui n’aboutit à rien. Elles ne sont même plus blanches. Juste inutiles, inutilisables et épuisantes.

Alice se voit en train de poursuivre un lapin blanc mythique et tombe sans fin dans un terrier sans fond. Les branches auxquelles elle s’accroche n’ont pas de racines. Les corniches où se posent ses pieds s’effritent et disparaissent. Une mélodie sans parole est portée par le vent qui la fait tournoyer sans repos.

– Si seulement je pouvais apprendre à voler ou m’écraser pour de bon! soupire-t-elle à chaque nouvelle turbulence.
Mais la chute se poursuit et la valse continue sans pitié.

Alice n’est pas seule prisonnière de la chasse au lapin blanc. Des hommes, des enfants et des ombres se démènent autour d’elle. Elle ne sait pas s’ils sont tombés dans le terrier avant ou après elle. Volontairement, inconsciemment ou naïvement. Certains hurlent, chantent ou pleurent. D’autres restent muets, terrassés. Alice les voit et les entend, mais chacun reste seul, et son lapin blanc lui échappe encore et toujours.

– Attrape-moi! Attrape-moi, Alice! siffle-t-il espiègle et cruel.

– Je t’aurais! bouillonne la jeune fille, repartant cheveux au vent, en piquée vers le fond de ce terrier qui semblait ne jamais devoir arriver.

Plus elle s’enfonce, plus la foule se resserre. Il y a des vieilles et des mélancoliques qui la regardent passer, indifférents. D’autre lui lancent des sourires tristes, comme pour s’excuser de ne rien pouvoir faire pour elle. A un moment, une femme hurle :

– Arrête-toi!
Elle a quelque chose de familier. Alice pense à sa mère, sa sœur ou la voisine croisée la veille sur le palier. Tout s’estompe trop vite. Le vent couvre le cri. Alice continue sa chute.

Ce n’est pas un impact meurtrier avec le sol qui la stoppe enfin, mais une surface étrange, molle et inégale. L’instant d’avant, elle avait la tête en bas, croyant avoir aperçu du coin de l’œil un lapin bondissant, celui d’après, elle s’immobilise dans un nœud de jambes surprises. Le vent qui mugit à ses oreilles continue à l’attirer vers le bas, mais un barrage l’empêche désormais de sombrer. Les papillons, emmêlés à ses cheveux, se mettent à se disputer de plus belle. Mais la chute s’est arrêtée.

Alice tâtonne d’un doigt, d’une main, puis de deux le sol étrange qui l’a accueillie. Un cri se forme dans sa gorge nouée :

– Des cadavres! Des centaines de cadavres!
Sous ses fesses, ses jambes et dans son dos, une digue de corps bouche le terrier. Identiques aux dizaines qu’elle a croisés dans sa chute, mais entrelacés en une masse solide et glauque. Çà et là, entre les têtes et les membres éparpillés, yeux brillants et dents acérées, des lapins blancs se délectent, toute innocence perdue.

Alice serre convulsivement une main, pinçant une épaule habillée de soie bleu-nuit.

– Aïe! gémit une bouche écarlate non loin de là.
Alice sursaute et fouille d’un œil ébahi la masse de chair qu’elle avait pris pour des cadavres. Elle s’était trompée. Aucun des corps n’est à proprement parlé mort. Immobile, impuissant et impassibles, certes. Mais bien vivant. Les yeux, les bouches et les poitrines frémissent d’un souffle lent et résigné.

– Qui es-tu? demande Alice au visage à qui appartiennent les lèvres maquillées.

– Je suis la femme qui sort de l’opéra. Celle dont tu as rêvé un soir d’octobre, il y a à peine une année de cela.

Et Alice se souvient. La robe étincelante, les souliers vernis et la femme parfumée qui descendait gracieusement les marches du grand escalier éclairé par un lustre baroque.

– Que fais-tu ici? ne peut-elle s’empêcher de demander.

– Rien, répond la femme. Je suis ici, c’est tout.

– Mais comment es-tu arrivée?

– C’est ici que nous arrivons tous.

Elle ne semble pas comprendre la question. Ses sourcils finement épilés se froncent et lui donnent un air de petite fille boudeuse.

– Comment ça « tous »? insiste Alice.

Ses yeux scannant les corps amoncelés croient reconnaître un nez bossu, un ventre débordant d’une ceinture usée et une multitude de chats endormis.

Elle a peur, soudain, de comprendre. Elle veut se relever pour s’enfuir, mais ne parvient qu’à trébucher. La bouche peinte s’est remise à parler, mais Alice refuse de l’entendre.

Elle a repéré, à quelques mètres sur sa gauche, l’enfant ébouriffé qu’elle avait imaginé un soir de solitude. Il porte le manteau rapiécé dont elle l’avait vêtu et son regard, perdu et triste, n’attend plus personne. A peine plus en avant, Alice reconnaît le chien roux qui avait essayé de sauver son maître de l’incendie de sa cabane. Il n’avait rien pu faire contre les flammes. Sa truffe sèche repose maintenant sur ses pattes immobiles. Sur son poil rugueux, la poussière de dizaines d’explosions grandioses forme une croûte boueuse et verdâtre.

– C’est moi qui vous ai envoyés ici, murmure Alice, horrifiée. Moi qui vous ai donné la vie, ait joué avec vous, puis vous ai envoyés au fond de ce trou!

De centaines de pupilles la fixent en silence, résolues à cette évidence. Alice ferme les yeux pour ne plus devoir les affronter. Longtemps, elle bloque ses pensées et les voix qui chantent à ses oreilles. Elle chasse les papillons de ses cheveux et n’ose plus imaginer la moindre phrase, le moindre visage, de peur de voir s’agrandir la montagne au fond de sa tête.

Puis, lentement, sans décoller ses paupières, elle murmure:

– Et les lapins blancs?

Une voix, masculine cette fois, lui répond :

– Ils nous mangent, nous grignotent, font en sorte de faire de la place pour les nouveaux-venus.

– Pourquoi me narguent-ils?

– Ils ne te narguent pas. Ils t’avertissent. Si tu ne t’occupes pas de nous, eux le feront.

– En vous mangeant?

– Il n’y a pas assez de place pour toute le monde, Alice. Tu nous crées plus vite que ce que ta mémoire peut supporter. Alors ses agents s’occupent de nous effacer.

– Ma mémoire a des agents en forme de lapins blancs?

– Tu as toujours eu de l’imagination Alice…

Il y avait comme un sourire tendre dans cette dernière réponse. Alice comprend que l’homme ne lui en veut pas. Il est un peu triste de mourir alors qu’il a si peu vécu. Il aurait sûrement aimé qu’elle lui invente mille et une aventures. Qu’elle le fasse voler à dos de dragon ou tomber amoureux. Qu’il devienne virtuose de cornemuse ou découvre la Chine. Mais Alice ne le reconnaît déjà plus. Elle l’a oublié. Les lapins finissent de ronger son chapeau en feutre vert.

Lorsqu’elle ouvre à nouveau les yeux, Alice se sent plus calme. Le vent est tombé et ses pensées, apaisées, lui laissent le temps de se ressaisir. Elle remarque alors que les bords du terrier ne sont ni lisses, ni friables, comme elle l’avait cru. Striant de haut en bas les parois de cet abîme étrange, du lierre et des plantes grimpantes prennent racine quelque part sous les corps empilés. Les feuilles et les tiges entrelacées forment une liane solide qui se perd dans les hauteurs. Alice décide de s’en servir pour remonter.

Elle jette un dernier regard aux visages et aux vêtements entassés sous ses pieds. Avant de se mettre à grimper, elle leur lance une ultime promesse :

– Lorsque je serai sortie, je viendrai tous vous chercher! Je vous ferai vivre de mon stylo, et vous connaîtrez les vies merveilleuses que je vous inventerai! Moi, Alice, votre créateur, je ne vous laisserai pas vous effacer dans l’oubli!

En gravissant échelon par échelon les plantes vivaces, Alice y croit dur comme fer. Dans sa tête, des histoires nouvelles naissent et s’envolent. Ses doigts fourmillent. Le vent s’est remis à souffler et les papillons à voltiger. Mais derrière son dos, au fond du terrier, les lapins blancs sourient en dévoilant leurs petites dents acérées.

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