Sous le marronnier, commence l'atelier. Chaleur vibrante, calme et silence. Une douche glacée, j'en rêve! Conscience en semi veille, première consigne. Je note, je flotte, les idées trottent, m'échappent. Du mélange de tous ces états, voilà le résultat: une drôle d'histoire… rafraîchissante!
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Du quai, il est difficile de se rendre compte de la grandeur du pont, il faut emprunter la passerelle pour y accéder et en mesurer tout l’espace. La coursive, étroite, longe les cabines sur plusieurs dizaines de mètres jusqu’à l’avant du bateau où, là, l’espace s’élargit pour former une plage triangulaire spacieuse. A tribord, la configuration est sensiblement la même, si ce n’est que les larges baies des cabines de bâbord sont remplacées, de ce côté, par de grands hublots vissés aux vitres ovales très épaisses. Le bâtiment s’élève sur plusieurs étages de la cale au cockpit et peut accueillir une centaine de passagers, équipage compris.

Jade fait le tour du luxueux yacht pour la deuxième fois, suivie par l’employé de la compagnie chargé d’organiser avec elle la manifestation. Elle le tolère, sans lui elle ne peut rien faire, mais à la manière dont elle claque des talons – qu’elle porte très haut – c’est sûr que cela la contrarie. Elle soliloque, ignorant totalement l’homme qui lui emboîte le pas. D’un seul coup elle fait volteface et lance :

–        Combien de personnes peuvent prendre place sur la plateforme avant ?

–        Tout dépend de quel espace de présentation vous avez besoin sur l’arc, ou la plateforme avant, si vous préférez…

–        Je ne préfère rien ! Répondez à ma question !

–        Oui. Donc, selon la surface utilisée par les mannequins, je…

–        Artistes !

–        …Par les artistes, j’aménagerais…

–        Nous aménagerons !

–        …Nous aménagerons le lieu en conséquence et…

–        Je ne suis pas sûre que vous m’ayez bien comprise, je veux tout l’espace avant pour l’exhibition. Est-ce bien clair ?

–        Excusez-moi, mais si vous utilisez tout l’espace il n’y aura pas de place pour les invités. Je pense que…

–        Je me fiche de ce que vous pensez ! Tenez plutôt compte de ce que je vous dis !

 

Tournant le dos à son interlocuteur, Jade entame un troisième tour du pont central, laissant l’employé abasourdi.

Tancrède la regarde s’éloigner. « Elle ne perd rien pour attendre, celle-là, je vais lui montrer qui décide sur un bateau ! » Il prend une longue inspiration, se concentre et, d’un pas qu’il rend volontairement déterminé, la rejoint en quelques enjambées. Arrivé à sa hauteur, il lui demande avec aplomb :

–        Savez-vous faire le jet d’eau, madame ?

Surprise par le ton péremptoire et le côté saugrenu de la question, la pimbêche reste coite.

–        Alors ? enchaîne-t-il.

–        Je… je ne saisis pas bien votre question.

–        Je vais mieux vous expliquer.

Il se positionne devant elle et, ouvrant la bouche en plaquant sa langue retournée contre son palais, émet un jet de salive qu’il lui propulse en pleine figure.

Sous le choc de cette giclée, qu’elle n’a pu anticiper, Jade reste stupéfaite. Intérieurement Tancrède jubile. Là, il lui a bien cloué le bec ! Reste à voir comment il va pouvoir gérer la tempête qui va suivre… Mais celle qu’il vient d’asperger ne réagit pas. Aucun tic ou rictus ne l’anime, pas même un mouvement pour s’essuyer le visage. Figée comme elle est, elle paraît déconnectée.

–        Madame… Oh !… Madame !

Sortant de sa torpeur, incrédule, elle jauge le jeune homme et, d’un ton nettement radoucit, l’interroge :

–        Comment faites-vous ça ? C’est absolument incroyable ! Qui vous a appris ce tour extraordinaire ? Vous, je vous veux dans mon show !

 

Tancrède ne s’attendait pas à ce revirement de situation. Jamais il n’aurait imaginé qu’une designer de sa renommée puisse lui faire une telle offre. Qu’elle le choisisse, lui, pour participer en tant qu’acteur à un spectacle qu’elle organise, le sidère. La proposition est tentante, il doit bien le reconnaître, mais la première surprise passée, il met en doute la crédibilité de l’invitation. Se moque-t-elle de lui ? Evidemment !

Pourtant non, elle a l’air sincèrement subjuguée par ce talent. La preuve, depuis quelques instants Jade semble découvrir son vis-à-vis. Ses yeux, vert sombre, ne le lâche plus. Elle le dévisage avec intensité, curiosité, envie même.

–        Qu’en pensez-vous ? insiste-t-elle

Il hésite. Sera-t-il capable ? Peu téméraire, il choisit de renoncer en prétextant une vie de famille très remplie et malheureusement incompatible avec un tel exercice.

–        Enfin ! Je ne vous engage pas pour faire le tour du monde mais pour une prestation d’un soir devant tout le gratin de la baie ! Imaginez l’ouverture que cela vous procurerait. Pensez à votre avenir ! Bien entendu je vous paierai, ajoute-elle, de la manière qui vous conviendra.

–        C’est à dire ? ose Tancrède.

–        Cash ! En liquide ou en nature. C’est vous qui décidez.

 

L’affaire commence à lui plaire vraiment. Cette femme, menue et racée, perchée sur ses stilettos, ne le laisse décidément pas indifférent. Elle enchaîne :

–        J’aimerais savoir, à part me suivre comme un petit chien, ce que vous faites dans la vie ?

–        Quelle question ! Je suis au service du propriétaire de ce yacht.

–        Ça, je sais, ne me prenez pas pour une idiote ! Je veux savoir ce que vous faites sur terre.

 

Toute aussi étonnante cette question… Il se dit qu’il pourrait répondre qu’il a une femme, des enfants, un caméléon albinos, des poissons exotiques et un élevage de lombrics à compost mais rien n’est vrai et aucun de ces arguments ne tiendrait sur la longueur, aussi choisit-il l’honnêteté :

–        Rien.

–        Rien ?

–        Rien.

Un silence long, très long s’installe. Un silence qu’elle finit par rompre en répétant, d’une voix baissée d’une octave : « Rien… Bien ! »

Fasciné, Tancrède voit se métamorphoser le visage de la maîtresse-femme qui lui fait face. Il observe, médusé, ses narines frémir, ses sourcils s’éloigner et se rejoindre par à-coups successifs et, en un va-et-vient rapide, s’agiter ses oreilles ; dans le même temps, d’un geste leste accompagné d’un brusque mouvement de tête elle retire l’élastique maintenant en chignon serré ses cheveux noirs panthère. L’air de plus en plus ébahi, il la voit s’approcher de lui, féline, pour s’arrêter à quelques centimètres de son torse, le nez contre le troisième bouton de sa chemise : « Alors nous sommes faits pour nous entendre ».

 

Pétrifié, le préposé à l’organisation réalise dans quelle galère il risque de s’embarquer s’il accepte de participer à cette mascarade. Feignant la désinvolture il tente de reprendre le dessus.

–        Madame, votre idée est très intéressante et je suis flatté, vraiment, mais je ne crois pas pouvoir répondre aux attentes d’un tel défi.

–        Mais quel défi ? Il ne s’agit pas d’un défi, il s’agit d’un engagement… entre vous et moi, minaude-t-elle.

–        Justement…

–        Quoi, justement ?

Le ton vient de virer une nouvelle fois à l’orage. Ce n’est plus une femme qu’il a devant lui, c’est une tigresse. Une tigresse qui, d’une manière ou d’une autre, n’a qu’une envie : le lacérer de ses griffes. L’image supporte la comparaison, il a eu le temps d’évaluer les dégâts potentiels qu’engendreraient des ongles aussi longs recouverts de vernis rouge sang. Cette résurgence – dans l’évolution du contexte – le fait reculer d’un pas. Elle tente d’attraper les revers de la veste d’uniforme du subordonné qui, à la vue des griffes écarlates dangereusement proches, recule d’un pas encore. Un pas de trop. Il heurte le bastingage, perd l’équilibre et bascule. La furie ne réalise qu’il lui a échappé qu’en entendant « plouf ! »

Hors d’elle Jade, penchée pardessus le garde-corps, débite une litanie de noms d’oiseaux que Tancrède n’apprécie pas à sa juste valeur, trop occupé à fuir en crawlant à toute vitesse pour mettre le plus de distance possible entre elle et lui.

 

A bout de souffle il rejoint le bord et remonte sur le quai. Quelques mètres plus loin, l’autre folle emprunte la passerelle après avoir martelé à coups de talons dévastateurs le bois précieux de la coursive. Pas d’échappatoire, il doit l’affronter. Il n’a pas le choix, fuir risquerait de lui faire perdre son job. Déjà elle est là. Rouge, fulminante, face à lui qui, tête nue – sa casquette flotte au loin – dégouline jusqu’aux chaussures. La seule arme qui lui reste pour restaurer sa dignité : lui faire le coup du jet d’eau. Il se met en position, langue au palais, prêt, il active son jet. Rien ne se passe. Plus étonné qu’inquiet, il se recentre et recommence, sans succès.

A cet instant précis la Terre s’arrête de tourner, le monde s’écroule, Tancrède connaît la plus grande humiliation de sa vie. Pour une fois, la seule, il n’est pas à la hauteur. Ses épaules s’affaissent, ses orteils s’agitent occasionnant des « splash », « sploush » à répétition dans ses chaussures détrempées. Le verdict, muet et sans appel, est asséné par le regard vert sombre de la femme au nom de pierre : déshonneur.

 

Le pauvre homme, éclate en sanglots et tombe à genoux, amplifiant par cet affaissement les gargouillis émis par l’uniforme gorgé d’eau.

–        Pardon ! Pardon !

–        Relevez-vous ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous écraser d’un coup de talon !

–        Oh non ! Je vous en prie ! Je vais vous expliquer.

–        Alors vite ! J’ai d’autres choses à faire.

L’homme agenouillé, en se relevant, tente de retrouver un peu de prestance, desservit, hélas, par les « gloups » et « pfuitt » de ses habits imbibés. Tant pis, il assume. Jade, campée sur ses jambes, bras croisés, attend.

–        Vous allez comprendre pourquoi, il y a quelques minutes, devant vous, j’ai perdu mon talent. Pour cela il faut remonter à mon enfance…

–        Vous ne remontez nulle part si ce n’est sur le yacht ! L’heure avance et que vous soyez ou non capable de faire le jet d’eau, je m’en moque !  Vous êtes ridicule ! Vous entendez ? Ri di cule !

Piqué dans son orgueil Tancrède se ressaisit et, bombant le torse, assène d’une voix de stentor :

–        Ça suffit maintenant ! Vous allez vous taire et m’écouter.

Déconcertée par la véhémence du propos, son interlocutrice n’ose répliquer.

–        Je reprends. Petit, j’ai été élevé au Tibet par un oncle bouddhiste lama, du courant Vajrayana, autrement dit « voie de diamant ». Cet oncle, dans sa bonté, avait recueilli un petit animal abandonné, un lama, aussi étrange que cela paraisse pour la région. Et c’est ainsi que le lama m’éleva en même temps que le lama

–        Euh… Je ne vous suis pas très bien là. Quel lama éleva l’autre ? demande pertinemment Jade.

–        J’entrerai dans les détails plus tard, rétorque le narrateur, pour l’heure ce qui compte est que je rétablisse mon éclat à vos yeux et si vous m’interrompez sans cesse je ne vais pas y arriver ! « Splash », « ploc », « pfuittt »…

Impressionnée par la superbe de Tancrède, malgré les bruitages incongrus qui l’accompagnent dans sa gestuelle, Jade l’invite d’un sourire à poursuivre.

–        Ce qui importe est que vous sachiez que mon talent je le dois à un lama. Point, barre. Et que ce talent, sous l’emprise d’une émotion forte, peut disparaître et réapparaître un peu plus tard… mais ailleurs.

 

Un temps.

–        Ailleurs… Qu’est-ce que vous voulez dire ?

–        Eh bien, qu’il peut s’exprimer… autrement.

–        Par exemple ? s’informe la jeune femme visiblement très intéressée.

–        C’est impossible pour moi de le savoir avant qu’il réapparaisse. La dernière fois qu’il m’a échappé je crachais par l’oreille gauche.

–        Ah bon ?

Tancrède n’a pas l’occasion de développer, une déflagration assourdissante suivie d’une pluie de météorites s’abat sur la baie stoppant nette son explication.

Des cris, des pleurs, des hurlements, des appels au secours fusent de partout tandis que badauds, touristes et valises à roulettes, joggeurs, propriétaires de pédalos, de chariots à glaces ou de chiens s’éparpillent en courant.

 

Ainsi, la pluie d’aérolites, prévue de longue date par les spécialistes, venait de s’abattre au large de la baie où le yacht, loué par Jade, était amarré. Le côté spectaculaire, extraordinaire même, du phénomène n’entraîna cependant aucune conséquence hormis un chaos indescriptible.

 

La pagaille est à son comble lorsque Jade réalise qu’elle recouvre de son corps celui de Tancrède – oui, enfin, elle le recouvre du cou aux genoux – et que celui-ci ne bouge plus. Ainsi allongée, elle n’ose remuer, elle attend, espérant un « shebam, pow, blop ou wizzzzz »* capable de la rassurer sur l’état du gaillard étendu sous elle. Pas très patiente, elle finit par se relever et tapote l’épaule de Tancrède.

–        Tout va bien ?

–        Ça va, merci, acquiesce-t-il en se redressant à son tour.

Maintenant debout face à elle, il s’immobilise, bouche bée.

–        Mais vous… Qu’est-ce qui vous arrive ?

–        Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ? s’affole-t-elle.

–        Incroyable !

–        Quoi ? Quoi ? Vous me faites peur.

Perplexe, il la scrute, captivé par ce qu’il est en train de découvrir.

–        Non !… Dites-moi que ce n’est pas vrai. ?

–        Mais quoi ? Quoi ?

–        Ce jet d’eau sur votre tête. Il est artificiel ?

–        Quel jet d’eau ?

En hâte elle se tâte le crâne et constate, en effet, qu’un filet d’eau jaillit en continu et retombe, formant une sorte de geyser.

–        On dirait votre chignon, mais transparent.

Contre toute attente Jade abandonne son arrogance, rougit et bredouille :

–        Eh oui ! Vous avez compris. Je suis nantie d’un talent semblable au vôtre.

 

Tancrède n’en revient pas. Comment aurait-il pu se douter que cette nana, haute d’un mètre cinquante-cinq à peine lorsqu’elle est juchée sur ses escarpins, ait ce talent, somme toute assez rare ? Sans lui laisser le temps de cogiter sur la chose, elle reprend :

–        Vous savez, maintenant, pourquoi vous m’intéressez beaucoup, tout à coup ? Cette curiosité qui nous habite est à la base du défilé de ce soir.

–        Mais non ?!

–        Mais si ! Tous les modèles présentés ce soir dévoileront ma conception de l’art dans la mode et chaque mannequin, pardon : artiste ! trié sur le volet, agrémentera son look du talent particulier qui le caractérise. Le style que j’imposerai dans quelques heures est inspiré de l’élément « eau », d’où le nom donné à ma collection : « Art – Eau – Sage ». Donc, poursuit-elle en empruntant la passerelle qui mène sur le yacht, le premier modèle sera « Cascade »…

 

Deux pas derrière la créatrice, Tancrède prend des notes comme il peut sur son carnet encore très humide et passablement gondolé. Elle enchaîne :

–       … Ce drapée, bleu saphir, devrait en séduire plus d’un. Porté par Océane qui, dès qu’elle lève les bras éclabousse son entourage, je suis sûr qu’il sera du plus bel effet. Ondin suivra en tenue de jardinier. Il portera le modèle « Noyer » agrémenter d’arrosoirs miniatures très inventifs. En troisième position Triton proposera la tenue « Cache à l’eau » et défilera avec sa lance à incendie zébrée rouge et noire assortie à son casque, son short et ses brodequins. Vous suivez ?

Oui, Tancrède suit, il note, mais l’encre du stylo diffuse sur les pages délavées et les mots s’étalent en étoiles.

–        De toute façon je vous remettrai la liste au moment voulu, c’est inutile de noter.

Jade s’arrête net, Tancrède, le nez dans son carnet, la percute. Il s’excuse. Elle en profite.

–        Je vois que vous ne perdez pas de temps, mon cher.

–        Non… non, je ne vous ai pas vu…

–        Tatatata ! J’ai très bien perçu votre petit jeu, mon ami ! Décidément vous me plaisez. Et, comme convenu, ce soir vous défilerez avec moi. Nous clôturerons le spectacle, ensemble, vous en poisson-clown et moi en sirène, munis, bien sûr, de nos talents respectifs… Si toutefois le vôtre réapparait dans un endroit que la décence vous autorise à montrer.

 

 

 

Extrait emprunté à la chanson « Comic strip » de Serge Gainsbourg

 

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