Créé le: 08.08.2023
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Amourpsy

Erotique, Fantastique, Nouvelle

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© 2023-2024 H. Sataz

© 2023-2024 H. Sataz

Chapitre 1

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Amour et Psyché remuent au fond de nous les questions assourdies du fantasme. Psyché incarne les efforts de l’intelligence pour interpréter ce que cache l’obscurité, et Amour n’est qu’un dieu, présence ambigüe, sans chair authentique, puérile et lâche.
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amourpsy

 

H. Sataz

 

 

Préface

 

Abraham Bouvier, un Genevois, né et mort à Genève au XIXe siècle, a réalisé un dessin d’Amour et Psyché à partir d’un tableau de François Gérard. On y voit Amour, visage venu de nulle part, confondu avec le vide, embrassant le front de Psyché, une Psyché médusée et inquiète : médusée par la volupté, inquiète du mystère de son origine. Ce dessin a inspiré le texte qui suit.

Le mythe d’Amour et Psyché remue au fond de nous les questions assourdies du fantasme, les déchirements entre le désir d’un amour sublime et la crainte d’une monstruosité. Mais la monstruosité nourrit le fantasme, parce qu’il n’y a pas d’amour sans excès d’imagination… ce que brise finalement Psyché (on la comprend : la jouissance demande une brisure). Le mythe parle de cette interaction : Psyché incarne les efforts de l’intelligence pour interpréter ce que cache l’obscurité, et Amour n’est qu’un dieu, présence ambigüe, sans chair authentique, puérile et lâche.

Cette histoire d’une relation qui s’impose des obstacles inutiles m’a toujours intrigué. Les scènes de la chambre nocturne, magnifiquement écrites par La Fontaine, cristallise ce que ce mythe dit de nos dilemmes internes : le sensuel a besoin d’un corps et l’intellect veut s’en dispenser. Or, chose rare dans les vieilles histoires de yin et de yang, le personnage féminin représente ici le point de vue de l’intellect, tandis que le masculin incarne la sensualité.

C’est à partir de ces quelques pensées – et d’autres – que j’ai écrit ce texte. Ah, et aussi grâce au bizarre bisou d’Amour sur le dessin de Bouvier : un bisou intrusif, qui semble avoir pénétré profondément dans la boîte crânienne de Psyché.

 

 

 

 

Je vous touche, repartit-elle, et sens bien que vous avez une bouche, un nez, des yeux, un visage ; tout cela proportionné comme il faut, et, selon ce que je m’imagine, assorti de traits qui n’ont pas leurs pareils au monde ; mais jusqu’à ce que j’en sois assurée, cette présence de corps dont vous me parlez est présence d’esprit pour moi.

La Fontaine

 

 

Alors qu’elle se faisait sucer le cerveau, Psyché s’interrogeait.

-Qu’est-ce que ça peut bien être ?

-Si jamais, je t’entends quand tu parles, lui répondit-on doucement. Et je t’ai déjà dit que tu ne devais pas connaître mon identité.

-Ah oui c’est vrai… En tout cas, ce n’est pas désagréable. J’ai l’impression d’être heureuse.

-C’est l’idée.

La chambre était plongée dans l’obscurité. Psyché avait l’impression que son cerveau se déversait lentement hors de son crâne dans l’œsophage de la chose, dont la gueule aux petites dents pointues, invisible dans la nuit, semblait adhérer à sa tempe par un long tuyau élastique, une ventouse effilée, comme si on avait formé un cylindre à partir d’un chewing-gum volumineux. C’était agréable.

Un peu plus tôt, la chose lui avait imprimé un baiser profond, très profond, sur la tempe gauche, au point qu’elle la lui avait percée. « Ça va ? », avait-elle alors demandé à Psyché. « Oui oui, tranquillement », « Tant mieux. Si tu as mal, préviens-moi ». Après quoi, une langue recouverte d’épines minuscules, brûlante comme une ortie, s’était infiltrée par le trou pratiqué dans le crâne. Cette langue s’était alors employée, par petites touches circulaires, à chatouiller le cerveau de Psyché. Celle-ci avait éclaté de rire, vibrionnant des jambes et les ramenant brusquement à elle comme pour adopter une position fœtale (elle était couchée sur un matelas dur). Hihihi ça chatouille ! avait-elle signalé. J’aime ça.

Et voilà que la chose suçait depuis quelques minutes le cerveau de Psyché, un gros cerveau. Cette jouissance que n’avait jamais connue la princesse – en effet elle était princesse – lui rappela vaguement une peluche qu’elle possédait (ou qu’elle ne possédait plus, sa mère l’avait peut-être jetée) : une pieuvre indigo, coiffée d’une couronne d’argent, et dont la base s’enfonçait dans sa tête malléable d’invertébré. Un jour, Psyché s’était disputée avec une de ses sœurs et lui avait juré qu’elle demanderait à sa pieuvre de la maudire. Elle pria devant la peluche, la prière fut entendue : la sœur, dans la chambre d’à côté, avait vomi toute la nuit. Par la suite et pendant des années, Psyché s’était identifiée à sa peluche, s’octroyant en imagination d’incommensurables pouvoirs psychiques. Elle se mit à rêver qu’elle pouvait communiquer par télépathie et plier des cuillères par la seule force de son esprit. Parfois, à la fin de ses rêves, elle se voyait immergée dans une eau verte au fond d’une vasque géante, nue, contrôlant en pensée l’univers et portant un serre-tête dont les cristaux lui pénétraient le crâne. Cette l’image la faisait frissonner de plaisir et elle se réveillait toute mouillée, comme si elle venait de sortir de la vasque.

-On dirait que mes fantasmes sont plus ou moins en train de se réaliser. Merci.

-En fait, c’est un peu mon métier, répondit la chose. Par ailleurs, je t’aime.

-Ah bon ? Merci.

Psyché sentait son cerveau tout chaud se faire siphonner dans la ventouse dentée de la chose. À chaque gorgée, une compote de lave traversait sa tête. Les neurones s’électrifiaient, vibraient, se soulageaient, puis se crispaient à nouveau, chaque seconde, fouettés et léchés d’une langue de feu. Une gymnastique extrêmement satisfaisante, songea Psyché. Tant mieux, lui répondit la chose par télépathie, et elle avalait.

-Je sens qu’il y en a encore beaucoup, prévint Psyché. Tu peux y aller plus fort si tu veux…

Slurp. Il n’y eut pas tout de suite de réponse. La chose stoppa son siphon, se décolla tendrement de la tempe (comme un scotch qu’on arrache très lentement) et, après avoir fait un geste dans l’obscurité (peut-être s’être essuyé les lèvres), elle dit :

-J’ai plutôt envie d’essayer autre chose, si ça te va.

-Comme tu le sens, je te fais confiance.

-N’hésite pas à me dire si ça ne te convient pas.

-OK.

-Très bien, allons-y.

Un bruit comme le déploiement brutal d’un parasol se fit entendre. La chose, semblait-il, venait d’ouvrir un nouvel organe et déroulait des filaments qui allèrent s’introduire dans la boîte crânienne de Psyché. L’ouverture temporale accueillit un bouquet torsadé, qui s’épanouit sur le côté gauche du cerveau. Psyché sentit alors ses lobes et son cervelet embrassés par des vermicelles froids : ils infiltraient les méninges, crevant la membrane de la dure-mère, et, noués d’un pôle à l’autre, ayant constitué un réseau dense de filets acérés, ils se mirent à tressaillir avec régularité. Chaque vibration, à la fois rêche et fiévreuse, laissait échapper un peu de liquide visqueux, giclant puis ruisselant dans le cerveau. De nouveaux bourdonnements à la surface des filaments donnèrent à Psyché la sensation de pinces qui lui débrouillait les neurones : des cordons effilochés semblaient y serpenter, défaisant et retissant l’enchevêtrement. C’étaient en fait des faisceaux d’insectes longilignes, aux pattes nombreuses, comme des scolopendres, s’échappant des tentacules resserrés autour des lobes. Ils creusaient des sillons en effectuant des rotations autour de la surface. Leurs pattes minuscules entamaient petit à petit les membranes, puis, ayant parcouru et reparcouru les tissus externes, les scolopendres, à coup de mandibules, foraient vers le centre. Ils pondaient ensuite dans les trous de petites boules pointues qu’ils recrachaient en retroussant leur corps longiligne. L’instant d’après, ces portées d’œufs se brisaient en éjectant leurs pointes pour libérer des araignées microscopiques, dont les pattes commençaient à travailler les parois des puits où elles étaient nées.

-Mmmmh… fit Psyché, jouissant doucement.

Puis, ouvrant des yeux empreints d’une légère inquiétude :

-Tout cela est sympathique et agréable mais… j’espère que je ne risque rien dans cette opération.

-Au contraire, assura la chose. Tout sera remis en ordre à la fin, voire amélioré.

-Excellent !

Endolorie, Psyché coula dans une profonde rêverie, un état réconfortant de paralysie : elle s’écrasait, songeait-elle, dans des failles de son cerveau, là où une pression invincible l’empêchait de bouger, la confortant dans son rêve, accrochée comme une perle à son huître… Elle se rappelait ce jour tempêtueux où son père l’avait attachée à un rocher au sommet d’une colline. La pluie, le vent, le froid qui la transperçait, tout cela lui avait beaucoup plu, et la perspective d’une mort tragique, d’après cette image où elle se voyait elle-même, immortalisée par son martyre, l’avait fait tomber amoureuse de son propre destin. Elle pensa à Andromède, puis s’évanouit, rêvant d’un monstre gigantesque, émergeant sur une plage, couvert de milliards d’yeux, la chair déchirée de gueules obliques, vomissant des tentacules… ses ventouses aspiraient continuellement la mer dans des gros bouillonnements de succion, écumant de partout. Il poussait des hurlements venus d’autres mondes, de plusieurs voix simultanées, sifflant et hurlant, et il assombrissait le ciel de ses ailes draconiques, parcourues d’éclairs, il broyait des villes avec ses pinces et ses crocs… Une créature des profondeurs, qui l’aurait ravie puis encapsulée dans un espace interdit. Et Psyché s’était réveillée le lendemain matin dans une chambre d’un palais inconnu, comme téléportée.

-Tout va bien ? demanda la chose.

-Oui oui, fit Psyché à moitié consciente… je repensais au moment où j’ai été ravie. C’était toi ou un de tes serviteurs ?

-Alors : d’abord c’était un ami qui t’a transportée quelque part, dans un endroit intermédiaire, puis je suis intervenu. Mais j’ai supervisé toute l’opération.

-Ah d’accord… Peu importe en fait. Hihihi !

Psyché se tourneboulait sur son matelas, pleine de plaisir.

Travaillé de toute part, son cerveau s’épanouissait continuellement, comme une floraison accélérée. Le filet de vermicelles semblait à présent soudé au méninges. Les puits pratiqués par les scolopendres ou leurs éclosions dans la matière grise se multipliaient et s’harmonisaient, dessinant une rosace. Au milieu, dans le siège de la pensée, une lente explosion commençait. Psyché sentit qu’un soleil métallique se formait à cet endroit, aux rayons zigzagant symétriquement, froissant les tissus autour du thalamus : une éruption et une agglomération dont elle appréciait chaque seconde. L’explosion réagençait autour d’elle une nouvelle architecture : un sanctuaire du futur, tout nervuré, un terrarium peuplé d’insectes, d’animaux impossibles, ni morts ni vivants.

C’est comme quand j’ai une bonne idée, se disait Psyché, mais en plus intense.  Je vais rapidement apprendre à recréer cette sensation en l’analysant dans le détail, ce sera très bien. Je n’en doute pas, répondit la chose. Tu n’auras pas besoin de machine ni de moi. Psyché pensa alors : est-ce que tu peux me laisser un peu d’intimité mentale s’il te plaît ? J’ai besoin de m’évoquer une image secrète et je n’ai pas envie que tu la voies. D’accord, fit la chose. Puis Psyché pensa : j’ai quand même envie de savoir à quoi il ressemble. Il y a peu de chances qu’il soit aussi sublime que le monstre de mon fantasme, mais s’il l’est… je pourrai mourir de bonheur, ce serait parfait. Or : il a l’air doué dans son genre. C’est évidemment une divinité, il devrait être intéressant. D’ailleurs, les rêves nous viennent des dieux et des déesses. Ce monstre de mon rêve, j’espère que c’était lui.

D’un geste soudain et précis, elle appuya sur un interrupteur fixé au mur (elle avait eu l’occasion d’e l’effleurer auparavant). Une lumière écrasante s’alluma, qui rendit visible toute la chambre. Psyché réprima un cri d’horreur.

Debout devant elle se tenait un angelot, petit et grassouillet. Son ventre frôlait le sol comme celui d’un poney. De part et d’autre d’un arc accroché à son dos, deux ailes minuscules, sans doute trop faibles pour le faire voler, tombaient piteusement sur des épaules, elles aussi tombantes. Un visage rougissant de bébé écarquillait des yeux gênés, le regard d’un enfant honteux. Après un long silence, ayant perdu tout plaisir, Psyché déclara :

-Je suis un peu déçue.

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