23.03.2018 1915 1 Amour aéroporté

Amour

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© 2021 Daniel Bovigny

Une lettre d'amour qui franchit la ligne de séparation entre ciel et terre, entre aimé et aimée, entre vie et mort...
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Quelque part là-haut 

 

« Mon amour.

C’est la première fois que je m’adresse à toi en ces mots. Mais il fallait à tout prix laisser une trace. Une trace, une seule, pour toutes ces années… Toutes ces années où l’on s’est croisés, frôlés, côtoyés, rencontrés, parlés, sans jamais oser nous avouer mutuellement notre attirance, sans jamais se regarder plus de 2 secondes dans les yeux, de peur de nous y noyer, en devinant tous deux ce que l’un ressentait pour l’autre. Tous ces petits bonheurs, ces instants de connivences, de joies et de peines partagées furent pour moi les meilleurs moments de ma vie. Et si j’ose enfin t’écrire, te dire tout ce que j’ai gardé pour moi, t’exprimer tout mon amour, c’est que j’ai la certitude que jamais tu ne me liras. Paradoxe… Lorsque j’aurai terminé cette lettre, je vais la glisser dans cette petite poche hermétique, et la garder serrée contre mon cœur. Si j’en réchappe, je détruirai ce message. Si je disparais, dans les abîmes, on ne me retrouvera probablement pas. Si on me retrouve, il sera quasi impossible de remonter jusqu’à toi, mon amour, car il faudrait alors passer par quelqu’un qui ne manquerait pas de détruire ma missive, de te détruire par la même occasion. Et si on devait te retrouver et te remettre ce texte, c’est toi qui te chargerais de le détruire, de peur de détruire ton monde.

Je vais bientôt plonger. Le temps presse. Je voudrais te dire encore tant de choses, mais ça devient de plus en plus difficile d’écrire. Te dire tout ce que j’aurais aimé vivre encore avec toi. T’emmener visiter les hauts-lieux romantiques de notre région. Te faire voir, une nuit sans lune et sans nuages, les étoiles qui se reflètent sur ce petit lac de montagne depuis ce pont couvert qui l’enjambe. Par une nuit d’hiver tempétueuse, parcourir ce sentier perdu, raquettes aux pieds, en brassant la neige fraîche. Prendre un bain de minuit et nager jusqu’à cette île dont les anciennes tours en ruine se détachent en ombres chinoises. Passer une nuit à la belle étoile sur le plus haut sommet de la région pour y admirer les lumières des villes qui se mirent dans les grands lacs. Te prendre par la main et te susurrer à l’oreille des mots de tendresse et d’amour. Te laisser me protéger et te protéger contre les méchants de ce monde, contre tous les dangers que pourrait courir notre amour impossible. Me battre à tes côtés. Sentir ton cœur battre à mes côtés. Etre libre, mon amour… Libre de te regarder, te parler, de vivre avec toi, en toi. Libre de t’aimer.

L’avion ne tangue plus comme avant mais les vibrations de la carlingue ne cessent de s’amplifier et mes oreilles bourdonnent. J’ai mal. Mal au cœur et au cœur, l’autre…. Souffrance de l’âme et du corps. On ne se reverra plus, c’est une évidence maintenant. Finis les regards appuyés échangés en catimini, les frôlements qui nous faisaient vibrer, les petits contacts involontairement volontaires, les légères caresses à peine perceptibles mais emplies d’une chaleur incommensurable… J’ai froid. Mais je n’ai plus peur de mourir. Ma seule tristesse est pour toi, mon amour, qui auras tant de peine.

Finies les vibrations, fini ce bruit insupportable. Les réacteurs se sont éteints en même temps que les lumières. Dehors, la nuit s’estompe et j’aperçois l’aurore, si loin encore…

Les hurlements des moteurs mêlés à ceux des autres passagers ont cédé la place à un calme immense. Béatitude avant le contact final avec la mer qui ne doit plus tarder. Je suis comme en apesanteur, en chute libre. Alors que j’étais coincé dans mon siège avec ce gros gilet de sauvetage et la ceinture bouclée, je me sens bien, calme, ma tête reposant sur ce merveilleux coussin de souvenirs communs qui émergent et défilent à grande vitesse. Je m’en vais donc en te disant ce que tu sais mais que tu n’entendras jamais de ma bouche ni ne liras de ma plume : Je t’aime. Tu es ma vie.

Mon amour. »

 

L’homme resta quelques instants figé, contemplant le bout de papier entre ses mains, ne parvenant pas à s’en détacher. Il essuya la larme qui perlait sur sa joue, puis, levant la tête, observa machinalement les nombreuses traces d’avion dans le ciel. Tournant le regard vers la piste No 5, il contempla l’Airbus qui s’apprêtait à décoller. Puis, lentement, machinalement, il replia la lettre, la remit dans la petite pochette hermétique orange estampillée « Air France » et la glissa dans le vide-poche du dossier de siège, là où il l’avait trouvée. Enfin, il amena le tout dans le hangar et le posa à la place 35 F, poursuivant ainsi la reconstitution de la forme de l’avion à l’aide des nombreux débris qui avaient été repêchés en mer quelques jours plus tôt et qui jonchaient le sol au bout de cette ancienne piste désaffectée.

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