Armand restera un mystère. Son apparition hasardeuse semblait être le fait d'une puissance supérieure. Sa disparition fut ma naissance.
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364 livres

C’est mon ami et c’est mon maître

Je le vouvoie encore aujourd’hui

Et quand j’ai mal dedans mon être

Je passe une heure ou deux chez lui

L’air qu’on respire à sa fenêtre

C’est l’air le plus pur de Paris

Serge Lama

Je n’ai pas de souvenirs d’Armand dans une autre maison que celle-ci. Quand je l’ai ramené chez lui

il y a douze ans, nous n’étions, ni lui, ni moi, en bon état. Lui parce qu’il avait une pommette fendue

et qu’il était ivre à dix heures du matin, moi parce que j’étais en manque. Quand l’énergumène à qui il

avait piqué la placede parc avait commencé à le cogner à coups de pieds dans la tête, j’étais intervenu

sans réfléchir en disant :

— Tu crois pas que ça suffit ?

Il s’était retourné vers moi l’œil très mauvais. En levant les mains j’ai juste lâché:

— Ce n’est pas une bonne idée. N’en rajoute pas.

Et là, sans un mot, il a tourné les talons et est remonté dans sa voiture. Il y avait du monde qui passait

en s’écartant de nous comme si nous étions contagieux.

— Comment vous appelez-vous ?

— Armand.

Il m’avait répondu avec effort et je lui dis qu’il était peut-être préférable de l’emmener voir un toubib.

Mais il avait violemment secoué la tête et après avoir fouillé ses poches, m’avait tendu un trousseau de

clés.

— Ramenez-moi chez moi, ce sera mieux.

Chez lui, il avait consciencieusement vidé une demi-bouteille de cognac, m’avait remercié puis s’était

endormi. Je le laissais récupérer et sortis pour me procurer ce que j’étais allé chercher une heure plus tôt. J’étais revenu dans l’après-midi après avoir pris deux lignes coup sur coup, mon flash de bonheur était passé et je me noyais dans mes bas-fonds. J’aimais la cocaïne et elle ne m’aimait pas. Et de rupture en tentatives de délivrance, je m’éteignais. Sans un mot, il m’avait étendu sur son canapé encore tiède et m’avait laissé m’endormir à mon tour.

Depuis ce jour, je passais le voir régulièrement. Pas tous les jours, mais au moins toutes les semaines. Si les conditions le permettaient, on buvait un verre au jardin. Armand habitait un appartement de plain-pied dans un ancien immeuble. On y accède par une petite cour intérieure pavée après avoir passé une porte cochère. Là, il avait savamment disposé des pots de toutes tailles et de toutes formes où poussaient des fleurs et des buissons. Le tout formait un arc de verdure intime et bucolique. Contre le mur était installé un vieux banc de métal sur lequel il arrangeait sa réserve de coussins et de couvertures. Dans ce bosquet improbable, on se racontait. Je lui parlais de mes études moribondes et lui, me parlait de sa bibliothèque. C’est lui qui m’a appris Faulkner, Hesse, Vian, Hemingway, Céline et tous les autres.

 

Et puis un jour que je butais sur la compréhension de «Zararathoustra», je sentis son regard clair venir

fouailler dans derrière mes yeux troubles et il dit:

— Tout est, et sera toujours un choix. Pour toi, vient le moment et tu ne peux plus reculer. Soit tu tentes l’avènement désespéré du surhomme nietzschéen qui est en toi, soit tu acceptes le sous-homme qui est en train de prendre sa place. Et tu ne comprendras jamais Zararathoustra. C’est à toi de décider qui sera le Maître.

Je n’avais rien répondu et au bout d’un long silence, il me congédia:

— Va-t’en. Ne reviens pas sans une réponse.

Cela avait duré plusieurs semaines. Il n’y avait pas eu de combat. Seulement le temps nécessaire à la petite graine qu’il m’avait plantée dans le cœur pour commencer à verdir. Alors je suis revenu. En passant la porte cochère, j’avais eu le sentiment de rentrer chez moi.

Installé dans ses coussins, Armand fumait silencieusement sa pipe. Il ne prononça pas un mot. Il attendait. Je n’ai rien trouvé d’autre à dire que « Voilà, c’est fait ». Il avait répondu comme on poursuit

une conversation qui ne s’est jamais interrompue: « Bien ». Puis: « Nous en étions donc à Nietsche ».

Il ne m’avait donné que son prénom et je l’ai toujours appelé Armand. Pendant toutes ces années, ma famille, c’était lui. Aujourd’hui, ma famille c’est moi tout seul. Armand est mort ici, dans sa maison.

Je suis un peu triste et en même temps je me dis que c’était le moment. Il commençait à avoir vraiment à avoir de la peine à traîner ses presque quatre-vingts ans.

L’année passée, il avait décidé de ne plus conserver que 365 livres des quelques 3000 qu’il entassait dans tous les coins. « Un par jour que Dieu fait » avait-il décrété.

Le tri qu’il avait fait n’avait rien d’académique. Dans une émission de télévision il avait entendu cette question: « Si vous deviez choisir une œuvre pour partir sur une île déserte, laquelle prendriez-vous avec vous ? » Il s’était interrogé. Et lui ? C’est ainsi qu’il avait décidé de garder un livre pour chaque jour de l’année. «Et un de ces jours, Quentin, tout ça sera à toi » et il montrait sa bibliothèque d’un

geste large et fier. Pensif, il avait murmuré : « J’y veillerai ».

À son enterrement, nous n’étions pas beaucoup. Madame Genest, quelques voisins et un frère

d’Armand que je ne connaissais pas. Devant l’église, je m’étais avancé vers Madame Genest pour la saluer. Elle m’avait pris dans ses bras en me serrant sur elle.

— Bonjour Quentin. Je t’attendais. Reste à côté de moi tu veux bien ?

Je lui avais pris le bras et ne l’avais plus quitté jusqu’à la fin de cérémonie. Armand et elle, c’était le couple de l’immeuble. Elle veillait sur lui et il lui rendait son affection. C’est elle qui m’éclaira sur les personnes en présence.

Henri, le frère qui habite en Allemagne, est venu me parler à la sortie du cimetière. Pressé, il m’avait demandé si je pouvais m’occuper de vider la bibliothèque d’Armand. De son côté, il prendrait en charge toutes les tâches administratives concernant la succession.

— Vous comprendrez que je ne peux m’éterniser ici. Hors il se trouve que mon frère, par testament, vous a légué sa bibliothèque. Enfin, et il m’avait regardé avec un sourire plein de commisération, ce qu’il considérait comme sa bibliothèque.

Je me souviens avoir regardé du côté du cimetière. Les employés municipaux avaient commencé de combler le trou de la tombe. Henri m’avait pris par le bras et m’entraînait vers la sortie. C’est là que tout a dérapé. Je me dégageai de son paternalisme affecté avec brusquerie et me tournai vers lui:

— Vous n’avez pas le temps ? Armand, lui, a l’éternité devant lui ! Et vous n’avez pas quelques jours,

quelques heures de votre vie à lui consacrer ?

— Mais voyons, ne le prenez pas ainsi…

— Je le prends comme je vous sens. Mal.

Ces derniers mots avaient claqué comme la gifle qui titillait ma main et c’est Madame Genest qui avait repris mon bras avec douceur.

— Venez, dit-elle, ramenez-moi chez moi. Je vous offre un café. Et puis, en murmurant, vous savez, j’ai une clé de l’appartement d’Armand.

En sa mémoire, nous avons laissé le café pour partager nos souvenirs et la bouteille de bourgogne.

Nous avons un peu pleuré ensemble mais je suppose que c’était nécessaire pour tous les deux.

— Allez chercher les livres d’Armand. Sa bibliothèque est son patrimoine, je suis contente qu’elle vous revienne. Assis sur le fauteuil d’Armand, en face du meuble qui contient ses livres, je reste pensif. Curieux, je les ai comptés. Il n’y en a que 364. Ça ne colle pas. Connaissant Armand, c’est surprenant. Ça fait une année qu’il passait son temps à mettre de l’ordre et à tout étiqueter comme

s’il avait décidé de partir en voyage pendant longtemps. Je pensais avoir là, sous mes yeux la totalité de ce qu’Armand avait soigneusement sélectionné et il en manque un. Mon idée de lire tous ces ouvrages est déjà amoindrie.

Sa prière secrète de survivre dans toutes les émotions transmises par ses livres ne pourra pas être respectée. En y réfléchissant plus posément, je me dis qu’il doit se trouver là où il l’a laissé parce qu’il était en cours de lecture. Et Armand avait l’habitude de lire à table quand il mangeait. À la cuisine, tout a été proprement rangé par Madame Genest, sa voisine et sa copine. Près de la porte, un petit guéridon était utilisé par Armand comme meuble pense-bête. Il y empilait ses notes et ses factures.

Il était là, sur ce fatras de papiers et de coupures de journaux. Un exemplaire de « Pilgrim » de Timothy Findley. Ému de tenir dans les mains l’ultime lecture d’Armand, je me mets à relire les dernières lignes que ses yeux ont suivies. Le livre s’ouvre de lui-même à la page où Armand a laissé un marque-page.

Je ne relis rien du tout parce que mon regard est attiré par le signet qui est une reproduction très réaliste d’un billet de banque. En le saisissant entre le pouce et l’index, je sens immédiatement que ce n’est pas une reproduction. Armand utilisait en guise de marque-page, un billet de mille francs plié en deux. Je reste là à rigoler un peu en me rappelant les diatribes d’Armand contre ces vautours

de banquiers. Mais une pensée fulgurante me fait bondir en direction de la bibliothèque. Et là, méthodiquement, j’examine un à un chacun des 364 livres contenus dans les deux meubles d’Armand.

À la fin, devant moi, j’ai un petit tas de billets de mille francs. Toutes les économies d’Armand sont là.

Une bibliothèque de 187000 francs. Les paroles d’Armand me reviennent à l’esprit : « Tout cela sera à toi ». Oui, mais il n’avait jamais parlé d’argent. Mon premier réflexe est toujours méfiant en présence de l’argent. Qu’est-ce que je dois faire ? Avertir son frère Henri?

Quelque chose de sauvage me retient. Puis, lentement, une jubilation un peu immorale me fait sourire. Henri voulait vider la maison au plus tôt ? Mais comment donc, cher Monsieur. Et je vais commencer ce matin même, par la bibliothèque. Je mets le petit tas de billets dans une enveloppe et je glisse celle-ci entre la Bible et Ainsi parlait Zarathoustra. Je suis allé emprunter le break de mon ami Cyril pour tout transporter chez moi. Dans des sacs de papier, je place soigneusement chaque volume. En trois heures, j’ai transféré tout le contenu des mondes d’Armand dans la petite pièce qui me sert de bureau fourre-tout.

Depuis, je n’ai rien fait et rien dit. J’ai lu. En commençant au hasard par « L’Ombre du vent» de Zafón. J’ai aussi remplacé le rituel des rencontres avec Armand par celui des visites à Angèle Genest.

C’est elle qui m’a appris la mise en vente de l’appartement d’Armand.

Pendant quelques jours, cette nouvelle est restée tapie dans un repli de mon esprit puis comme réveillée par Zafón, l’ombre d’Armand s’était mise à remuer. Alors j’ai dit oui. Pour Armand. PourAngèle. Pour moi. Pour la nique à Henri.

Trois mois ont été nécessaires pour légaliser la situation. Le plus difficile a été d’obtenir une copie authentifiée du testament d’Armand. Mais c’est maintenant chose faite et je suis propriétaire des lieux.

Béat, je baigne dans la douce lumière et les bruits de cette cour intérieure. Assis dans la verdure des fleurs et des buissons en pots, je contemple le grand bac qui vient d’être livré et dans lequel sont disposés trois plants de vigne, trois cépages qu’Armand affectionnait. Un Pinot de Bourgogne, une Syrah de la Côte du Rhône et un Sangiovese de Toscane.

J’y ai aussi enterré la pipe qu’il suçotait constamment. Je l’ai fait avec le secret espoir que les fruits, lorsqu’ils viendront, porteront en eux quelques molécules de son ADN. Ainsi resteront les traces infimes de la vie d’un éveilleur récalcitrant. Et qu’importe que cela soit vrai, moi j’y crois.

Commentaires (2)

Jacques Defondval
23.10.2017

'Merci pour ces mots, c'est toujours un étonnement de constater qu'un écrit poursuit sa propre vie au delà de toute volonté de l'auteur...'

Starben CASE
22.10.2017

'J'ai eu beaucoup de plaisir à lire cette relation complice et originale entre Armand et l'auteur. Quelle manière astucieuse de léguer son amitié à un ami de fortune...'

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