Depuis qu’il m’a invité à rejoindre le cercle bleu, il me fait vivre des hauts et des bas, il m’entraine même voir les ténèbres parfois. Cependant, et il en sera peut-être surpris, je ne le déteste pas. Mon ennemi privé numéro 1, 14 ans et 30 000 coups plus tard, je m’adresse à toi.
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Salut,

 

Ça fait longtemps qu’on se connait mais je n’ai jamais pris le temps de m’adresser à toi. Pourtant t’occupes une grande partie de mes pensées depuis de longues années. Au fait, je me permets de te tutoyer parce que t’es une partie de moi-même et que je juge ça absurde de me vous voyez.

Dans cet exercice on me propose d’écrire à mon ennemi. Le Larousse m’a dit qu’il s’agit d’écrire à celui qui me fait le plus de mal, celui qui cherche le plus à me nuire, celui qui est le plus hostile envers ma personne. C’est toi mon ennemi. Mon pire ennemi. Mon ennemi privé numéro 1. C’est pour cette raison que je t’accorde quelques heures et que je rédige ces lignes pour toi. Mais lis-les attentivement car si elles sont les premières elles sont aussi les dernières, comme pour leur donner davantage de force, de valeur et surtout pour te mettre dans l’impossibilité de les croiser pour les faire se contredire. Alors avec mes mots, j’te présente mes hauts et mes bas, avec leurs maux.

Le jour de mes 9 ans tu m’as invité à rentrer dans le cercle bleu. Je ne me rendais pas encore compte que ça changerait ma vie pour toujours. On m’a dit plus tard que c’est ton mode opératoire : tu te présentes aux enfants, et au niveau de l’abdomen, derrière l’estomac, à l’avant des premières et deuxièmes vertèbres, tu viens déposer avec une précision chirurgicale une bombe à retardement invisible qu’on ne peut de toute façon pas désamorcer. Lorsqu’elle implose, il ne reste pas grand-chose de sa cible, votre corps est marqué à jamais et vous êtes maintenant différent. C’est vrai que j’ai toujours voulu être spécial, remarquable, le numéro 1, mais j’aurais préféré ne jamais être ce type hein !

Depuis, il n’y a quasiment aucune journée où tu ne m’entraines pas dans les abysses hypoglycémiques. Cet antre froid, ce labyrinthe sombre où tu règnes seul, où mes sens me jouent des tours, où mes capacités physiques et mentales sont altérées. J’y chute parfois doucement sans m’en rendre compte, parfois brutalement. Là-bas je ne me reconnais plus. Pessimiste, ma vie et mes objectifs me paraissent d’une vacuité injouable. Irritable, un rien me met dans une colère muette. A fleur de peau, des obstacles insignifiants de mon monde sont pénibles et me ruinent le moral à me déprimer dans ton monde. Et puis t’es malin, tu m’y fais perdre ma lucidité si bien que j’ai du mal à m’en enfuir. C’est de cette manière que tu m’arraches à ma vie et que je deviens ton esclave, contraint de me réorganiser sans cesse pour m’adapter à tes crises. En fait je te subis et je t’obéie : je mange, je ne mange pas, je bois, je ne bois pas, je m’endors, je me réveille, je travaille, je me repose, je cours, je marche, j’écoute, je rêve, je parle, je me tais, je m’énerve, je me calme.

Tu sais aussi te montrer beaucoup plus virulent. Tu sais profiter d’un moment d’inattention ou de l’une de mes mauvaises décisions dans ta gestion pour frapper un grand coup. Là, tout bascule très vite, tu lances au travers de mes muscles des vagues qui me déséquilibres, juste avant le black-out. Car oui, il existe ces zones d’ombre desquelles je n’ai que quelques souvenirs confus : une seringue orange, le reflet flou d’un visage déformé dans un miroir courbé, un liquide qui coule le long de mon cou, de la résistance, une insulte, une empoigne échappée grâce à une force inattendue, puis, plus distinctement, un sentiment d’échec mêlé à celui de la honte. Juste avant que je revienne à moi, pendant quelques secondes qui se dilatent au point d’en paraitre des minutes entières, je traverse les ténèbres. Une tornade de milliers de pensées sombres secoue mon esprit. Les pensées défilent sous mes yeux et sont incontrôlables, je n’ai pas la force pour renverser la situation. Lorsqu’enfin j’en attrape une, chaque solution, chaque étincelle d’espoir ou de positivité, est aussitôt absorbée par l’obscurité de mon esprit. Ces secondes en enfer mental sont pénibles et je ressens alors beaucoup d’empathie pour les esprits qui s’y perdent parfois toute une vie. Lorsque je reviens à moi, je remercie mes proches de m’avoir protégé et peut-être sauvé.
Plus tard, lorsque l’apaisement est retrouvé, je rêve parfois d’îles au loin pour tout oublier et parfois d’Îlot de Langerhans pour tout réparer.

Je te porte responsable de mes petits et de mes grands échecs : de cette honteuse défaite à Fifa, de ce test de langue que j’ai recommencé deux fois, de ce steak cramé, de cet examen pour lequel j’avais beaucoup travaillé, de cette discussion que je n’ai pas su tenir, de cette langue que je n’ai pas su tenir, de ce date gênant avec cette fille qui me plaisait, de cet entretien médiocre pour lequel j’aurais pu témoiger plus d’intérêt, de ce temps incohérent à ce 5 kilomètre, de ce soutien que j’aurais pu être, de cette vanne que j’aurais faite, et de celle que je regrette… Je n’arrive pas à accepter ça donc tu me forces à en faire plus car je ne veux pas me dire un jour que je rate quelque chose par ta faute. Nait alors en moi une envie d’accomplir sportivement, intellectuellement, socialement. Mais je crains tellement d’échouer et de me prouver l’inverse. C’est ainsi que 30 000 injections et 50 000 trous dans les doigts plus tard je perds espoir. Je me dis que le combat est perdu d’avance car je serai toujours une version inferieur à mon moi sans toi.

 

J’ai voulu m’arrêter là. Mais ce n’est pas ce message que je veux te laisser.
T’es mon ennemi mais je ne te déteste pas. C’est vrai que j’ai beaucoup échoué par ta faute, mais sans toi, beaucoup de raté n’auraient même pas été des tenté. Notre rencontre remonte à loin maintenant et au fil des années tu m’as vu grandir, rire, pleurer, crier, détester, aimer. Tu m’accompagnes au quotidien et tu me connais par cœur, ou plutôt par pancréas.
T’as besoin de moi pour exister et à l’évidence je ne peux pas me séparer de toi. J’ai toujours eu du mal à l’admettre mais dans le fond je t’aime bien. J’ai parfois même été fier de t’avoir, cela m’a permis de montrer ma force et mon courage et d’impressionner autour de moi. Souvent même je t’ai défendu car je n’aime pas lire ou entendre des idées reçues à ton sujets, quand ils confondent les 2 types je trouve ces médias bêtes.

Les statistiques veulent que ça tombe sur quelqu’un de votre entourage, si c’est vraiment le cas, alors ça me va que ce soit moi. Parce que je sais que je suis capable de prendre toutes ces peines avec moi et de les transformer en motivation puis en force, puis en succès. J’ai faim de vie, et personne ne pourra éteindre cette envie qui brule en moi. Je veux que cette lettre en soit témoin, qu’elle me permette de formuler et graver ces promesses pour qu’elle en devienne le symbole : que cela te plaise ou non, je finirai ce marathon le 3 avril 2022, je serai major de cette promo et je serai apprécié par toutes les nouvelles personnes que je rencontrerai.

Je ferai tous les efforts que je peux imaginer pour qu’on s’entende mieux. Je t’écouterai pour apprendre à mieux te connaitre. Car quand j’apprends à te comprendre, j’apprends à te contrôler donc les taux se resserrent, l’étau se resserre, et c’est alors que tu t’adaptes à moi. Là je te fais peur et tu te recroquevilles dans ton monde. Mais s’il le faut j’irais jusqu’à t’y retrouver et je nous réconcilierai !

Je ne me plaindrai plus, je ne te cacherai jamais et je m’appliquerai pour te présenter aux autres. Je leur parlerai de toi en toute transparence, sans exagération ni euphémisme. Mon hygiène de vie sera irréprochable, je continuerai le sport, je mangerai mieux, je dormirai plus, je sortirai toujours mais je ne t’oublierai jamais ! Et si ça ne suffit pas je t’offrirai tout ce qui pourra nous aider, j’ai toujours aimé les gadgets, ça ne me dérange pas qu’on m’appelle Tony Stark.

 

Y’aura moins de hauts et de bas, moins de maux et de débats. T’inquiète pas, je prendrai soin de toi.

 

Mon cher diabète de type 1, tout ira bien.

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