Créé le: 22.09.2019
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WAKA HUIA

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© 2019-2021 Frédéric Rongeart

Je suis née sur "l'ile du long nuage blanc", dans le Pacifique, où je suis considérée comme un trésor. Sur Genève ces derniers temps, je vous invite à venir partager mon histoire….
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WAKA HUIA

On dit de moi que j’ai une grande beauté, à laquelle on associe indéniablement un caractère précieux. A cette grande valeur que certains m’attribuent est tout autant attachée mon indéfectible utilité. Ainsi, il est courant qu’on me qualifie de trésor, dans ma communauté, mais pas seulement.

Mes matériaux constitutifs sont le bois et la nacre. Un bois noir foncé dont les très beaux motifs en spirales, gravés, me parcourent intégralement y compris sous moi, sur ma base. Des petites coquilles de nacre sont implantées à l’emplacement des yeux des têtes des deux entités symboliques du passé qui veillent sur moi, sculptées à chacune de mes extrémités. Mes mensurations : huit centimètres de hauteur, huit également de large, pour trente-neuf et demi de longueur. J’ai été créée avec cette forme oblongue en dix-huit-cent-quarante sur l’île d’Aotearoa, « l’île du long nuage blanc », le nom Maori de la Nouvelle-Zélande. Je suis moi-même Maorie. Je suis une boîte à trésors, waka huia dans ma langue.

Avec mes dessous magnifiquement décorés, il me revient rituellement de constituer un élément d’architecture de premier ordre dès lors que je suis élevée, mise en valeur au plafond des plus grandes maisons, souvent, où ma place se trouve.

Je conserve en moi les objets les plus précieux pour mon peuple. J’accueille ainsi des pendentifs, des hei tiki , hommages à nos ancêtres, souvent parés de ce vert lumineux, caractéristique des veines de jade. Je couve des plumes pour orner les cheveux, telles celles noires et blanches de la queue de l’oiseau huia, utilisées naguère jusqu’à son extinction au début du vingtième siècle. J’abrite aussi des peignes à cheveux ou autres décorations

personnelles, tout un ensemble de trésors si intimes, sacrés, tabous au sens qui est le notre.

Je suis également toute disposée à choyer des trésors singuliers, différents, dans la mesure de leur résonance avec notre histoire et notre culture.

 

Je suis rentrée dans sa vie il y a un peu moins de cinq ans, dans de bien tristes circonstances. Depuis le décès de sa grand-mère, je n’ai cessé de l’accompagner, ainsi que nous l’avions choisi elle et moi.

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Sa grand-mère bénéficiait dans la tribu d’un statut social élevé et d’un très haut prestige. Elle en jouissait de par sa lignée ancestrale, la proximité de ses aïeuls avec les premiers découvreurs de notre île, ainsi que par ses qualités humaines propres, emplies d’honneur, de loyauté et de solidarité. Elle était la femme du chef de clan. Elle avait une personnalité ancrée dans la modernité de cette première moitié du vingt et unième siècle. Plus que toute autre, elle disposait notamment d’un fort pouvoir militant pour la cause féminine, dans le clan et en dehors. Celle qu’elle embrassait pour autant davantage, avec une dimension supérieure, et qu’elle savait superbement transmettre également, c’était la nature. Il faut dire que depuis l’origine des temps chez les Maoris, depuis Papa – la mère terre – et Rangi – le père ciel, chaque élément de la nature, déifié, est vivant et doté de grands pouvoirs. Si bien que notre peuple a un très grand respect pour tout ce qui constitue le vivant, tels les animaux, les plantes. Un très grand très respect aussi à l’égard de ce qui ne l’est pas, comme les rochers, les

montagnes, les rivières.

Sa mana, en quelque sorte son aura, rejaillissait au même titre que celle de son époux sur l’ensemble des autres membres de la tribu, et bien au-delà, ce qui n’était pas usuel pour une femme. De sorte que j’ai vécu des moments exaltants dans son intimité, des instants les plus simples aux plus sacrés. Réciproquement, j’ai pu lui faire profiter au maximum de tous mes trésors, en de multiples occasions, en particulier avec son petit-fils.

 

Dès son enfance, il passait de longs moments en compagnie de sa grand-mère et de moi pour les activités Maories majeures, qu’elles soient en lien avec la gestion des ressources terrestres et maritimes, avec les apprentissages, culturels et guerriers, ou dédiées à la vie cérémonielle. Il a été initié par elle à notre culture, avec cette oralité qui nous est propre depuis l’obscurité première.

Notamment, plusieurs mois avant et jusqu’au jour précis de son rite de passage de l‘adolescence à l’âge adulte, en ma présence et avec ma participation, c’est elle qui l’avait préparé. C’était une bonne dizaine d’années avant qu’elle ne décède. Il arborait alors en particulier à la tête, cette partie du corps que nous considérons comme la plus noble, un superbe tatouage facial aux formes curvilignes, son ta moko, porteur de son histoire, de la lignée de ses ancêtres, de son statut, de son autorité et de sa force. Un véritable guerrier Maori des temps présents.

Elle l’a aussi progressivement ouvert sur le monde contemporain et ses problèmes essentiels en

rapport avec nos traditions, avec le nécessité de préserver la nature et l’ensemble de ses composantes, tout particulièrement. Il lui avait donné l’assurance qu’il allait oeuvrer en ce sens, qu’il allait s’y consacrer avec ardeur, ainsi que de la profondeur de sa parole et de la sincérité de cet engagement.

 

En hommage à tous ses aïeuls et à la nature, il chantonnait alors quotidiennement cet air transmis depuis la nuit des temps. Ce haka dont il avait largement adapté les paroles pour sa grand-mère, plus spécialement, et que personne n’aurait certainement interprété et personnifié aussi bien : « waka, waka huia, waka Papa. Waka, waka huia, waka ahua. Waka, waka huia, waka kuia. Waka. ».

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Après le décès de sa grand-mère, selon nos coutumes et nos volontés, je lui ai logiquement été remis. Si ses trésors les plus personnels devaient cheminer sur et auprès d’elle jusque dans la mort, je restais quant à moi dorénavant près de lui, animée par les immenses qualités d’âme et de cœur de son aïeule. Les premiers temps, il ne m’a cependant guère été porté d’attention tant l’évocation de ma présence lui était douloureuse, en ce qu’elle me rattachait aussi intensément à elle. Placée dans un sombre recoin de sa maison, il ne m’en a véritablement extraite que trois mois plus tard, un de ces jours marquant pour la célébration de Papa.

En préparation de cette journée, il avait commencé à me nourrir de ses propres richesses ornementales traditionnelles. Entre temps aussi, en silence, il s’était consacré à s’écouter

 davantage afin d’en apprendre encore plus sur lui et il avait veillé à se rappeler mieux, pour pouvoir comprendre plus justement et, surtout, avancer comme il le fallait. En prévision de ce jour précis dédié à Papa, sa tristesse s’était ainsi petit à petit muée en cette force et cette détermination que nous avions su déceler auparavant.

 

A la suite, j’ai pris une place qui correspondait plus correctement à ma valeur, ma vraie place. Suspendue au plafond de son habitation, ma partie inférieure honorait pleinement nos anciens tant elle était en évidence pour les nombreux visiteurs, dès l’entrée franchie. En partageant au quotidien son existence à lui, à présent, je le parais également de ses plus belles décorations. Ce renouveau commun marquait une plénitude certaine : il avait compris quel sens donner aux choses, ce pour quoi il nous avait finalement promis de travailler et en direction de quoi nous allions nous diriger. Cette renaissance personnelle l’a inexorablement conduit vers le projet de mener ensemble un vaste combat pour la nature, auquel il souhaitait à présent pleinement donner vie.

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Il se remémora les récits de sa grand-mère, avec ses ancêtres vénérés venus en pirogues sur Aotearoa en un lointain voyage depuis l’île mythique d’Hawaiki, dans le Pacifique. Sept pirogues toutes porteuses d’une tribu, qui allaient peupler cette île avec une terre à l’odeur douce, riche en humidité, selon les termes exacts rapportés. Une terre dont ils estimaient qu’elle ne leur appartiendrait pas, mais qu’ils lui appartiendraient. Les pirogues, très grandes, à doubles

coques, pouvaient contenir jusqu’à deux-cent membres. Pour un tel périple, elles étaient également chargées de nourritures cuites à bord par un feu entretenu constamment, malgré ces conditions toutes particulières.

C’est avec une pirogue qu’il concrétiserait ses desseins, il en serait ainsi. Une pirogue singulière, à construire entièrement, à laquelle il souhaitait voir occuper une place certaine dans l’histoire. Elle serait dotée des meilleurs atouts humains et matériels actuels pour le type de mission à accomplir pour les mers et océans, pour la terre de Nouvelle-Zélande et pour toute autre aussi. Il lui faudrait constituer un équipage composé de marins, de scientifiques, de personnes aux valeurs Maories incontestées. De nombreuses machines, du matériel divers, des instruments, des outils seraient aussi nécessaires.

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Dans le Marae, l’espace commun privilégié, après le rituel des chants et danses, avec les parures de circonstance que je lui ai proposées, lui et les membres de la tribu se sont réunis pour parler, écouter et s’organiser. Dans les autres tribus ensuite, comme cela avait été décidé, et pendant quelques mois, à plusieurs ils ont progressivement porté ce message à travers le pays.

Suite à de longs échanges, le programme précis de la mission a collectivement été arrêté, respectant assurément la mémoire des anciens. Il concernait les écosystèmes maritimes et terrestres remarquables. Il s’agissait pour nous de contribuer à en améliorer la connaissance, à y initier des éventuels projets de reconstitutions au bénéfice avant tout des populations locales,

particulièrement autochtones. Il était fondamental après de remettre nos constats, analyses, conclusions et propositions pour l’avenir à un organisme indépendant, internationalement reconnu.

Pour ce voyage d’une durée d’une année sur l’ensemble de la planète, différentes étapes seraient parcourues. Chacune comprendrait une halte terrestre de quelques jours, variable selon les besoins, avec des rencontres auprès des personnalités, des peuples et des défenseurs de la biodiversité locale, jusqu’à l’arrivée à notre destination finale. Puis il nous faudrait revenir.

S’agissant de ses conditions de réalisation, des moyens et des compétences se sont dégagés, des choix ont été opérés. Financièrement, on pouvait déjà bien évidemment compter sur nos tribus, tout en prévoyant de lancer un appel plus large auprès de la communauté internationale, notamment de l’institution qui nous recevrait à destination. Douze femmes et hommes allaient constituer l’équipage, chaque membre étant globalement polyvalent pour parer aux situations les plus inattendues, avec toutefois une fonction de base attitrée. Toutes et tous étaient d’excellents marins. Chacun était également un scientifique très qualifié dans des domaines tels que la biologie marine et terrestre, la géologie, la géophysique, l’anthropologie ou comme naturaliste, par exemple. Ils maîtrisaient par ailleurs dans leur spécialité le recueil des données, les prises de vues sur tous supports, la robotique, la communication et la plongée, notamment en apnée.

 

La construction de la pirogue a pu débuter.

Face à la complexité et la vocation d’un tel projet, dix-huit mois ont été nécessaires de sa conception à sa livraison. Nos équipes les plus résolument engagées et motivées y ont oeuvré, de nos architectes naval à nos ouvriers, alliant techniques, matériaux et outils des plus traditionnels aux plus modernes.

Elle fut mise à l’eau selon nos cérémonies coutumières. Son nom : waka Papa.

Sa coque était de cette couleur rouge ocre sacrée, comme le sang de Papa et Rangi lorsqu’on tenta des les séparer, lors de leur étreinte divine initiale. Elle faisait une trentaine de mètres de long, un peu plus de sept de large. Des photo-voiles solaires de dernière génération l’équipaient, de même que de nécessaires moteurs, les moins dégradants pour l’environnement. Sa vitesse moyenne pouvait être estimée à sept-huit nœuds. Elle disposait de quarante jours de réserve pour pouvoir assurer la subsistance des personnes embarquées. Dix tonnes de matériel pouvaient y prendre place. Enfin, de nombreux espaces de travail ou de stockage y étaient prévus et elle pourrait regorger de moyens de communication, de trois embarcations annexes et d’un drone tout à la fois sous-marin et terrestre.

Parallèlement à la réalisation de notre embarcation, avec les personnes concernées il a été procédé au choix des machines et des instruments. S’en est suivie leur commande, leur prise en main, de même que l’organisation générale, en particulier la prise de contacts et la sollicitation des autorisations requises auprès des futures destinations.

Puis il a fallu un bon moment pour s’entraîner ensemble dans des conditions approchant celles qui allaient être nôtres ces mois durant.

Trois ans après le décès de sa grand-mère, il fut temps pour nous de prendre la mer. Une grande fête rituelle fut organisée en cette occasion.

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Partis depuis plus d’une semaine de Nouvelle-Zélande, après plusieurs stations sur le Pacifique, nous allions bientôt accoster pour notre première étape en Nouvelle-Calédonie, à Nouméa. Les accueils, coutumiers et autres, précédèrent différents déplacements et études sur la Grande Terre, sur les îles de Lifou, Maré, Ouvéa, Tiga et l’île des Pins. Comme c’était prévu, il fallut bien nous éloigner des lieux, non sans avoir envisagé de partager ensemble à nouveau dans le futur. On embarqua avec ce trésor kanak qui nous fut offert et qui participa au reste du voyage avec moi : un chambranle de porte de case, représentation de la communauté des esprits ancestraux.

Puis nous avons largué les amarres vers notre seconde destination, les îles Marshall, à quelques mille-huit-cent milles nautiques au nord de la Nouvelle-Calédonie. On nous remis également un trésor local pour nous accompagner, moi en particulier : une carte de navigation des archipels Ratak et Ralik.

Le reste du voyage se déroula sans difficultés majeures en progressant successivement par la Chine, le Japon, le Canada, le Pérou, le Gabon, Madagascar, la Roumanie, la Suisse. D’autres trésors nous ont soutenu durant notre mission, tels une brique de la grande muraille, la divinité de la fertilité Ugajin, un chapelet à mille-soixante grains Hyakumanben Juzu, une paire de

lunettes de neige Iggaak, un système de notation Khipu, une hache à « bec d’oiseau», un talisman, un protège-doigts de moisson et, à notre arrivée, une nacelle de traîneau.

 

A destination finale, en Suisse, forts de ces douze trésors, nous nous sommes présentés à l’institution internationale en charge de la biodiversité, la MEG, la Mission Environnementale pour le Globe.

Les commissaires mondiaux à l’environnement de la MEG nous ont reçu avec un très grand respect. Une place de choix nous fut accordée dans leurs plus belles vitrines. Nous siégions ainsi en positions privilégiées lors des nombreuses réunions qui permirent aux membres de l’équipage de waka Papa d’exposer l’ampleur du travail mené sur l’état de la nature et sur les actions envisageables dès à présent. Des conférences professionnelles et publiques, où nous présidions face à la communauté scientifique ainsi qu’au large public, furent organisées.

Tout cela allait prendre fin, ici, pour n’être peut-être aussi qu’un début.

 

Le moment du retour approchait.

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Sur le pont de waka Papa , il scrute au loin en direction de la Nouvelle-Zélande. Ses côtes en sont encore éloignées, ainsi que ses forêts. Parmi les fougères arborescentes argentées, où la douce odeur de la terre humide plane, à cette heure qui voit la nuit disparaître, il imagine le kiwi aller se protéger.

Comme à la fin du ka mate, sur waka Papa : whiti te ra, le soleil brille.

 

Au Musée d’Ethnographie de Genève, le MEG, flânant dans les allées de l’expo. permanente, se laissant errer parmi les vitrines, on en viendrait à songer :

Tous ces trésors, faune, flore, mers, pays et continents,

Tous ces trésors, peuples, ancêtres, dieux et gens,

Tous ces trésors, simples objets ?

Tous ces trésors, cachés, enfouis et retrouvés ?

Tous ces trésors en nous, comme une boîte,

Une boîte à trésors,

Waka huia.

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