Créé le: 25.08.2026
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Vive la rose et le lilas

Contes, Musique

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© 2026 Septembre

Une histoire de coeurs brisés et d'harmonies perdues : les fées se donnent la main pour recoller les morceaux... en musique.
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Vive la rose et le lilas

 

La fée des lilas se faufila dans l’appartement du rez-de-chaussée par la porte-fenêtre laissée entrouverte.
Elle comprit aussitôt que quelque chose n’allait pas.
Une assiette ancienne, souvenir de famille, gisait en éclats sur le sol. Elle se rappela avoir entendu, depuis le jardin, un bruit de porcelaine brisée, en écho au claquement d’une porte.
La fée soupira.
Le chat poussa un miaulement bref en passant entre ses jambes comme une ombre pressée. Elle l’entendit se blottir dans l’étui du violon resté grand ouvert dans le salon, comme une coquille vide.
Sur le piano, une quinzaine de trombones désarticulés côtoyaient une bouteille de whisky à moitié vide. Une partition : la marche funèbre, Chopin.
Dans la chambre, la fée ouvrit l’armoire : les vêtements d’Elena avaient disparu…
Ce n’était pas son domaine. Les affaires de cœur relevaient d’ordinaire de la fée des roses — mais ces temps-ci, les cœurs se brisaient plus vite que la porcelaine et la pauvre n’y suffisait plus.
La fée des lilas avait été appelée en renfort. À cause de la musique, surtout … Les notes mauves, celles qui embaument.
Elle observa les lieux encore une fois.
Le violon envolé. Les trombones. La marche funèbre.
L’accord était rompu, définitivement.

La fée soupira, pour la deuxième fois, et un souvenir affleura : Elena et Julien, côte à côte sur la même portée. Elle au violon, lui au piano.
Un soir d’été, lors d’un concert, leurs regards s’étaient croisés, la musique un temps suspendue.
Puis elle avait repris, plus secrète, plus intense.
Ils s’élevaient en dansant sur les gammes, parfaitement accordés.
Leur musique retombait en pluie douce, faisant naître fleurs, matins et chants d’oiseaux.
Comme au premier jour.

 

Ensuite presque rien, une fêlure à peine audible : une fausse note qui s’égare, une hésitation, un coup d’archet maladroit.
De dissonances en discordances, les frottements montèrent en crescendo. Puis ce furent les disputes, les reproches, l’harmonie vola en éclat, jusqu’au claquement de porte, accord final avant le silence.

Elena et Julien séparés, la musique n’irriguait plus le monde. La source était tarie, la discorde s’enracinait. Les voix s’élevaient, dures, rancunières, vibrant de colère. Elles couvraient le chant des oiseaux. Les cœurs battaient désormais au rythme sourd des tambours. On se terrait, on se recroquevillait, on s’enténèbrait.
La fée des lilas alla trouver son amie la fée des roses. Elle la trouva esseulée, à l’ombre d’un mûrier, les pétales perlés de rosée.
— Je n’arrive plus à rien, murmura-t-elle. J’ai beau recoller les cœurs, ils se brisent tout aussitôt.
— Je sais, la consola la fée des lilas. Elena et Julien, tout vient d’eux. Ils ont rompu, elle est partie.
— Avec le tromboniste ? demanda la fée des roses en sursautant.
La fée des lilas hocha la tête :
— Tout le laisse à penser.
Songeuses, elles gardèrent le silence puis la fée des lilas poursuivit :
— Ils étaient de ceux qui accordent le monde. Leur musique jaillissait comme une source d’harmonie. La clé de voûte.
— La clé de sol, reprit la fée des roses en écho.

Les deux amies poursuivirent leurs échanges, cherchant des solutions. En vain.
Elles décidèrent de demander conseil à la fée Morgane qui vivait retirée en Forêt de Brocéliande.

 

Elles s’y rendirent, portées par le vent sur des aigrettes de pissenlit.
Ébouriffées, intimidées, elles se frayèrent un chemin jusqu’au Val sans Retour où se trouvait Morgane, leur avait soufflé un renard.
Elles progressaient d’un pas léger dans des odeurs de sous-bois.
Au détour du sentier, une musique ensorcelante s’éleva d’entre les fougères tandis qu’une brume diaphane les enveloppait. Elles se surprirent à danser, le cœur soudain léger, laissant jaillir un rire cristallin.

Elles s’immobilisèrent, la fée Morgane se tenait devant elles drapée de voiles mouvants, à la fois proche et lointaine.
— Parlez, mes petites sœurs, fit-elle d’une voix grave modulée de tristesse.
La fée des lilas et la fée des roses lui confièrent les cœurs déchirés, la musique tarie, le monde asséché.
Morgane les écouta longuement :
— Les humains, dit-elle enfin, me lassent. Ils détruisent plus qu’ils ne réparent. Mais la musique… elle mérite d’être sauvée. Venez.
Elle les conduisit dans sa demeure et leur révéla ce qu’elle seule savait encore  — des formules oubliées, des gestes anciens, qu’il n’est pas permis de dévoiler ici.

Les deux fées repartirent comme elles étaient venues.
La fée des lilas soupira — de joie cette fois-ci — tandis que la fée des roses recueillait une larme parfumée sur sa joue.
À l’abri des regards, elles accomplirent les rituels sacrés et attendirent, cachées derrière le mûrier.
Le temps passa dans un fracas de vaisselle brisée et d’éclats de voix irritées. Elles se tenaient la main.
Puis un matin, deux silhouettes enlacées se dessinèrent devant l’appartement du rez-de-chaussée.
Julien le pianiste et Flora, violoncelliste.
La fée des roses pâlit :
— Flûte… un violon géant ! J’ai dû me tromper dans la formule.
Le temps hésita, marquant un silence.
Mais déjà une musique nouvelle s’élevait en volutes par-dessus les toits. Plus grave, plus ample, elle se répandait dans l’air comme une onde apaisante. Les notes s’égrenaient en cascade. Les oiseaux y mêlèrent leur chant mélodieux. Les fleurs redressèrent leurs corolles. Des rires éclatèrent, tandis qu’on recollait ici et là tasses et assiettes.
Dans le salon, le chat, étiré de tout son long dans l’étui du violoncelle, ronronnait en taquinant un grelot, ajoutant à la symphonie un discret carillon.
Les deux fées échangèrent un regard.
La paix revenait sur les ailes de la musique.
Autour d’elles, les abeilles butinaient en fredonnant :
« Oh gué vive la rose, vive la rose et le lilas. »

Le monde s’en souvient encore.

 

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