Créé le: 13.08.2013
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Vile tentatrice

Amour, Fiction, Histoire, patrimoine

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© 2013-2021 Renaud de Joux


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J’aurais dû faire marche arrière…

Dès que l’éclat de rire avait retenti, si clair, si joyeux, si rayonnant, si…féminin, j’aurais dû me méfier. Écouter la voix de ma conscience édifiée patiemment par mon confesseur, modulée pieusement par mon maître des novices. Mais ce son si gai, ce chant badin, cette mélodie allègre avaient balayé toutes mes retenues, neutralisé toutes mes réserves. Pourtant, ce n’avait été au début qu’un simple rire, presque un élancement enfantin, sibyllin, avec cependant ce quelque chose en plus, cette immatérialité imperceptible, indicible, insoupçonnable, qui vous pousse à en savoir d’avantage, à aller imprudemment de l’avant, à commettre un improbable mais délicieux écart. Comme un incompressible besoin de goûter à une friandise, à une nourriture proscrite par le jour maigre ou le temps de carême, comme un irrésistible désir de converser ou plaisanter malgré les vœux de silence, comme un souhait intense et incongru de paradis terrestre…

Et maintenant, au milieu de la nuit, pour ne pas avoir su y résister, j’étais là, hagard et ahuri, à me lamenter, à me torturer, parmi les autres moines, semi-endormis pour la plupart… indifférents à mes pensées, insensibles à ma peine, inconscients de mon état.

De toutes les cérémonies monacales, matines était sans conteste la plus ardue. Si l’un ou l’autre cénobite devait s’assoupir, c’était en général pendant celle-là. Même avec la routine, il s’avérait toujours malaisé de s’éveiller en plein milieu de la nuit, de se rendre à l’église et de chanter, de prier avec dévotion, alors que corps et tête étaient encore sur la paillasse du dortoir.

Pour moi, c’était parfois un vrai tourment. L’été surtout, quand les jours étaient plus longs et donc les nuits plus courtes : à peine assis dans les stalles qui bordaient le chœur, je commençais une exténuante lutte contre le sommeil et je me prenais à regretter l’hiver, quand le froid glacial de l’église aurait tenu un mort éveillé. Les cantiques, surtout, représentaient un exercice dantesque : le ronronnement des voix montait vers la voûte de la nef, la cajolait, revenait et se perdait dans les profondeurs obscures… Combien de fois m’étais-je purement et simplement affaissé entre les banquettes, interrompant l’office et déclenchant un éclat !

Je n’étais pourtant pas plus paresseux que les autres ; je faisais mon travail avec la même nonchalante ardeur que tous les moines, peut-être parfois – le père abbé le répétait assez souvent lors des chapitres de coulpe – avec un peu plus d’involontaire maladresse, de gaucherie maladive. Mais je n’arrivais décidément pas à m’accoutumer à ce réveil nocturne. Peut-être était-ce dû à mon intelligence moyenne ; j’avais conscience en effet que je mettais plus de temps que certains à assimiler les longues oraisons et c’était pour cela qu’à près de vingt-trois ans, je n’avais toujours pas été ordonné prêtre. Bien sûr, la prêtrise ne constituait pas un but en soi et la plupart des moines ne diraient jamais la messe. Mais notre ordre avait vocation pastorale et la desserte d’une paroisse – en plus de l’inestimable bienfait éducatif et religieux pour la population locale – permettait à la communauté d’engranger de substantielles rentrées d’argent, indispensables à la bonne marche de l’abbaye et au devoir de charité. Si je n’étais pas le plus brillant, je n’étais pas non plus le plus bête ! C’est vrai que les moines réputés les plus intelligents avaient l’air les plus éveillés durant cet office nocturne.

D’aucuns paraissaient même heureux de se trouver là à cette heure indue… Peut-être avaient-ils un truc ! En tous les cas, s’il y en avait un, personne n’avait voulu me le révéler. Même mon meilleur ami Pierre, qui avait reçu les ordres supérieurs l’année précédente, restait coi à ce sujet…

En été, en punition de mon assoupissement, je recevais une série d’accablantes pénitences et, en hiver, quand il m’arrivait malgré tout de m’endormir, je me voyais contraint de remplir une semaine durant le rôle astreignant pour lequel les moines se relayaient en principe tous les soirs, après complies : je prenais la lanterne, en allumait la mèche et faisais le tour des bâtiments, dedans comme dehors. Qu’il neige, qu’il vente ou qu’il pleuve, – il arrivait même parfois qu’il fasse beau, mais en général, cela ne tombait pas sur moi – je parcourais le cloître, le réfectoire, le dortoir, la cuisine, le scriptorium, l’église, l’infirmerie, les ateliers, longeais les murs extérieurs et vérifiais la fermeture des portes afin de m’assurer que nul ne pût entrer à l’abbaye… ou en sortir. La ronde nocturne restait le châtiment le plus souvent infligé pour ce genre de faute, et, à la mauvaise saison, le plus redouté. Il faisait que l’office des matines était devenu la hantise de la plupart des frères, car, et bien que cela constituât une maigre et pitoyable consolation, je n’étais pas le seul qui succombât de fatigue.

Ce soir-là, cependant, j’étais bien réveillé. Mais je me disais qu’il aurait peut-être mieux valu que je m’endormisse en considérant ce qui me tenait alerte. Mes pensées en effet, si elles avaient le mérite de me garder les yeux ouverts, me hantaient, perturbaient ma conscience, et mon confesseur en sera scandalisé lorsqu’il l’apprendra.

Jusqu’à ce jour, je n’avais eu avec les femmes qu’une relation très lointaine et pour le moins…lacunaire.

Entré très tôt au monastère, je n’avais connu auparavant ces êtres apparentés à l’homme – et que certains des moines les plus âgés, voire expérimentés, n’hésitaient pas à traiter de « diaboliques » – qu’à un âge où elles n’intéressent en général pas un jeune garçon. Elles n’évoquaient qu’une source de cris, de pleurs et d’ennuis, comme ma sœur ou les filles de son âge. Ou au contraire un refuge de tendresse et de consolation comme ma mère. Mais il n’y avait qu’une maman, et les génitrices de mes camarades représentaient juste des adultes moralisatrices, plus promptes au sermon et au coup de baguette qu’à un éventuel éveil du désir. Arrivé à l’âge adulte, ma mère et ma sœur me rendaient bien parfois visite. Toutefois je ne les considérais pas vraiment comme des femmes, mais… juste comme ma mère et ma sœur. Parmi la gente féminine, d’aucuns y classaient les lavandières qui travaillaient pour le monastère. Cependant, celles qu’on voyait de loin étaient sans doute choisies pour leur laideur ; en tous les cas, je les avais toujours uniquement considérées pour l’aspect purement utilitaire de blanchisseuses.

Ainsi mon corps, et mon esprit, avaient jusque-là été épargnés par les choses du sexe, et oncques je n’avais eu de pensées inconvenantes à ce sujet. Les journées étaient bien remplies, peut-être justement pour éviter qu’on y pense. La devise du monachisme : « ora et lavora » ne laissait pas l’esprit vagabonder en d’inutiles préoccupations triviales. A l’église, le jubé séparait les ouailles de l’endroit où officiaient les moines, et je n’avais même jamais eu ne serait-ce que l’idée de les observer. C’était incorrect, inconvenant et ce n’était pas dans mon caractère.

Mon ami Pierre, qui allait parfois desservir la chapelle du village voisin, m’avait parlé de la troublante beauté de certaines paroissiennes. Pour moi, elles représentaient un monde à part, insolite, lointain… Plus éloigné encore que le royaume latin de Jérusalem, plus curieux que les infidèles d’Orient, plus incompréhensible que la course des astres dans les cieux. Leur utilité ici-bas, à part celle de la reproduction, mais là encore, c’était un précepte assez flou et dont mon confesseur m’a dit de ne pas m’en préoccuper, ne m’était pas vraiment apparue comme absolument nécessaire. Elles se révélaient comme des animaux étranges, tels les chameaux de la crèche ou les éléphants de la reine de Saba ou encore les licornes de certains bestiaires : inaccessibles, inquiétantes et de plus, sources de péché, pareilles à l’Eve de la Genèse. Celle – et la seule – à qui je m’adressais quotidiennement était la Vierge. Et en pensant à Elle, mes pensées étaient pures, chastes comme Elle… et je songeais à Elle plus comme à un ange qu’à un être de chair.

J’aurais vraiment dû faire marche arrière…

Je comprenais maintenant les paroles de l’Ecclésiaste : « Je trouve que la femme est plus amère que la mort, car son cœur est un piège et ses mains sont des liens. » Ou les propos de certains prédicateurs qui les dépeignaient maléfiques, impétueuses et viles tentatrices. Instigatrices du péché originel, elles ne seraient que bonnes à se prostituer ou mettre bas…

De toute ma vie d’oblat, la gourmandise et la paresse avaient été les seuls péchés qu’avaient dû absoudre mon confesseur. La maladresse et la fatigue n’étaient – heureusement – pas considérés comme des manquements à la vie monacale.

Grâce aux murs du monastère – et par là, à l’absence de tentations -, j’avais été à l’abri de la jalousie, de la colère, de l’envie et de l’orgueil, vices qui guettaient souvent les vieux moines et, m’a-t-on dit, les laïcs à l’extérieur de l’enceinte. Mais demain je devrai confesser – honte suprême – la luxure. Car même s’il n’y a pas eu de relation charnelle – je n’ai même pas « touché » l’objet de mon désir – mon esprit, mon cœur, mon corps en demeuraient pollués. Le péché par la pensée, typique et flagrant, hantait mon esprit jusque-là si pur, dressait son opprobre sur mon âme désormais pervertie.

Pourquoi a-t-il fallu que ce soit moi qui aie dû apporter des nouvelles à la famille du malade de l’infirmerie ! C’est vrai que le frère infirmier me connaissait bien. Non pas qu’il me chérissait plus que les autres. Mais ma maladresse chronique et ses blessures y relatives m’avaient contraint à le visiter maintes fois bien malgré moi. Oh, le plus souvent, pour de bénignes raisons, de petits bobos, des éraflures légères, des brûlures insignifiantes, des contusions sans importance, que le docte moine soignait méticuleusement à l’aide d’une pommade antalgique ou d’un cataplasme rassérénant. Ce matin-là, il m’avait enlevé une écharde avec habileté et m’avait demandé le service d’incarner le porte-parole du bon rétablissement d’un patient externe au monastère. Le pauvre homme s’était senti mal en y arrivant. J’y étais certes allé de bon cœur, pensant sincèrement réconforter par des nouvelles rassurantes et lénifiantes des proches certainement angoissés par l’état de santé de leur père ou époux. La tâche m’était apparue si facile que je l’avais appréhendée comme un agréable divertissement, une plaisante digression aux habituels, monotones et répétitifs labeurs quotidiens.

Le début de la conversation s’était bien passé. J’avais rejoint l’espace qui était attribué à cette famille dans l’hospice et avais commencé à m’adresser à l’épouse de messire Godefroy, le malade de l’infirmerie. La tenue de la femme était sobre et élégante. Une chemise immaculée, fermée sous la gorge par un lacet enroulé, dépassait modestement de l’encolure d’une cotte au tissu doux, brun clair, aux longues manches serrées. Par-dessus, un surcot d’un brun chaud, plus court, avec des bandes sur les bordures des larges manches et le devant délicatement brodées de rosiers grimpants et de fleurs dorées scintillant parmi des feuilles vertes. Un voile entourait sa chevelure, maintenu autour du front par un filet orné d’une broderie identique à celle du surcot. Ce voile, d’un tissu fin et vaporeux, était très volumineux. L’une des extrémités de sa traîne était ramenée autour de la gorge où elle disparaissait, et l’autre jetée avec nonchalance sur l’épaule gauche de manière qu’on puisse la soulever pour cacher son visage. Elle n’avait pas de bijou et l’escarcelle accrochée à la ceinture de son surcot était presque plate et sans aucun motif. Elle avait levé vers moi un visage minimaliste, aux yeux profonds, lèvres minces, pommettes saillantes, serré dans une guimpe blanche. Elle pouvait avoir la quarantaine. Elle tenait ses deux enfants près d’elle et écoutait gravement ce que je disais. Au fur et à mesure des nouvelles apaisantes que je débitais, son visage pâle et crispé s’était tranquillisé et elle pressait un peu moins fort sur les épaules de ses enfants qui s’en trouvèrent ainsi doublement soulagés.

C’est alors qu’arriva la femme que le frère infirmier m’avait signalée comme étant la servante de la famille.

Un rire franc et gai précéda son entrée et perturba dès lors mon discours, ma mission, mon existence… C’est à ce moment-là que j’aurais dû faire marche arrière. Mais Satan ancra mes pieds dans le sol, paralysa mes membres, embrouilla mes sens et mon entendement. D’immenses yeux, d’un vert foncé d’une infinie douceur, comme une forêt à l’horizon, rencontrèrent les miens. Les sourcils bruns, magnifiquement arqués, étaient presque effleurés par les longs cils, épais et recourbés. Le nez droit, à peine relevé, n’attendait qu’un baiser qui irait ensuite goûter à la bouche pleine, soyeuse, parfaitement dessinée, dont les coins, souriant, s’abaissèrent devant l’intensité du regard qui l’observait. Le cœur battant à tout rompre, je cillai et m’intéressai à son manteau qu’elle avait posé sur le bras, mais ce que je vis surtout fut une poitrine ferme et galbée et, tombant sur les épaules, d’épaisses tresses d’un blond couleur de miel brillant que ne dissimulait pas le voile relevé. Le manteau, me dis-je, essayant de me concentrer sur quelque chose qui ne participait pas de la beauté apparemment sans faille de cette femme. Le manteau d’un brun sobre, modeste, était coupé dans le meilleur tissu et doublé de fourrure. Elle me regarda avec une curiosité mêlée de candeur si amicale que pendant un instant elle m’imposa silence, alors que je parlais avec tant d’éloquence l’instant auparavant. Les jambes molles, je me sentis rougir et perdis complètement le fil de mon discours. Devant le sourire mi-moqueur, mi-compatissant des deux femmes, je m’embrouillai encore plus et me mis à bégayer. Finalement je hurlai presque que messire Godefroy – c’était le malade de l’infirmerie – allait beaucoup mieux et j’évacuai la place quasi en courant, comme pris en faute, pourchassé par un sentiment nouveau, inconnu, effroyable, tenace…

Depuis cet instant, qui me semblait tellement loin, alors qu’il n’avait eu lieu que le matin précédent, je n’avais cessé de penser à ce sourire charmeur, à ce visage enchanteur, à cette ensorcelante silhouette. Oui, c’est comme si on m’avait jeté un sort. Même les prières et les chants, auxquels je me livrais normalement avec une pieuse dévotion, ne me libéraient de cette vision. Et tout à l’heure, au dortoir, ma virilité habituellement si flasque, reposée et insouciante, s’était dressée au souvenir de la jeune fille dont je ne savais même pas le nom. De combien d’heures de mortification devrais-je avoir besoin pour retrouver la sérénité ?

Quoi que je fasse, inlassablement, la pensée de cette femme m’obsédait, comme un air de musique dont on se souvient, ou comme le goût d’un fruit mûr d’un été lointain, plus sucré que jamais, d’une douceur irréelle sur la langue. Je ne voulais pas penser à elle, mais elle se rappelait à ma mémoire. Notre rencontre n’avait duré qu’un instant, mais ce temps fugace avait été volé sur celui qui m’était accordé pour accomplir mon devoir. Je me voyais déjà, les bras en croix, allongé face contre terre sur le sol nu et froid de l’église, priant pour que ce souvenir me fuie et me laisse en paix, pour que le temps, inexorablement, fasse son long travail de sape d’effaceur de souvenirs, de pourvoyeur d’oubli…

J’aurais dû faire marche arrière…

Commentaires (2)

We

Webstory
03.05.2015

Renaud DE JOUX, webwriter, participant au concours Webstory 2013 avec son magnifique VILE TENTATRICE Présent au Salon du Livre 2015 sur le stand République et canton du Jura. Renaud de Joux écrit surtout des romans d’historiques: LE CLOCHER DE L’ABBAYE, paru en 2012 / LE FILS DU TANNEUR, paru en 2013 / LES SECRETS DU CLOITRE, paru en 2014. L’action se déroule au Moyen-Âge, principalement dans l’ancien évêché de Bâle, mais avec des incursions en Helvétie et même dans toute l’Europe…

We

Webstory
01.04.2015

"Renaud de Joux nous fait pénétrer dans l’univers particulier d’un monastère avec un champ lexical riche qui offre au lecteur la nouveauté de l’expérience. Lors de cette balade austère et parfois glacée, on se surprend à continuer le chemin tout en explorant ses contours comme l’on visite un monument religieux: on n’est pas obligé d’aimer ce que l’on voit mais on apprécie la signification des peintures, des sculptures ou la finesse des vitraux peut être parce que l’on est en visite justement! Encore faut-il entrer dans le sanctuaire pour en apprécier les richesses…Renaud de Joux se tient à la porte pour persuader l’indécis en amorçant l’intrigue dès le début. Que le cadre de l’histoire nous séduise ou non, il sait nous donner envie de le traverser jusqu’au bout. Et si le dénouement reste sobre, le voyage en vaut toujours la peine. L’essentiel est là: raconter un fait anodin tout en captant l’attention du lecteur. On remercie presque le guide de nous avoir préservé du scandale. En tous les cas, la cohérence du thème nous maintient dans le récit comme un wagon de train bien clos, nous menant en sureté à destination. Renaud de Joux, vous qui semblez détenir la recette du romancier, à quand le prochain voyage?" Lou J. Halle

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