Créé le: 05.12.2020
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Variations

Aphorismes

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© 2020-2021 Omar  BONANY

© 2020-2021 Omar  BONANY

Il a fait ses adieux à la scène. / Et comme elle représentait tout pour lui, et qu’il répugnait à endosser un autre rôle, fût-ce celui de sa vie d’homme, il a gagné les coulisses et n’en est plus ressorti («Sous les planches», numéro 15)
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V A R I A T I O N S

 

Omar  Bonany

 

 

 

Le dire en aussi peu de phrases qu’Héraclite.

Élias Canetti, Le territoire de l’homme (1973)

 

 

 

1. Ailleurs

Au royaume d’Ailleurs, vit un monarque dénommé Michaux; et au pays de l’In­tranquillité, qui y touche, règne un roi du nom de Pessoa.

Or ces contrées présentent ceci d’étrange que leurs sujets s’ingénient à les déserter.

Les citoyens du pays de l’Intranquillité se transportent chez leurs voisins; et ceux-ci, cédant au même mouvement, délaissent leurs foyers et gagnent le royaume d’en face. Ce qui donne à croire aux gens de passage, étrangers à l’esprit du pays, que les habitants d’Ailleurs sont natifs du royaume de Pessoa; et inversement.

Consultés là-dessus, les deux souverains eux-mêmes ne semblent pas éloignés de le penser; mais l’un comme l’autre avance que cela tient à la nature même de leurs deux États.

À les entendre, quiconque préfère à tout autre les possessions de Pessoa est de l’inquiète lignée de ce roi, dont tout l’empire descend.

Et toute personne chevillée aux cités de l’Intranquillité, tous ses élans étroitement délimités à leurs contours, ne laisse pas de hanter, à demeure, les libres contrées d’Ailleurs.

 

2. Le dépotoir universel

Instituée par un Nicolas Hulot du troisième millénaire en vue de mettre à l’amende les pollueurs des mers, la taxe «Clocéan» a tôt fait de toucher l’ensemble des contribuables du globe.

Inspiré de l’impôt* destiné aux offices de la voirie romaine, ce tribut a bonne presse et se voit dûment acquitté en tous lieux; mais avec la bonne conscience que donne l’écot apporté au bien commun (et l’illusion que d’autres y veillent), les bonnes habitudes finissent par s’en ressentir.

Et l’espace marin, qui assiégeait désormais les rares terres émergées, de se muer, au gré de nos entorses, en tout-à-l’égout sans frontières assignables…

*«Impôt levé pour l’entretien des cloaques à Rome, le cloacarion» (Dictionnaire National, I, p. 676, 1845)

 

3. Un quotidien sans vagues

Stanislaw Jerzy Lec, Pensées échevelées (1957): «Une revue de province me fit cette proposition: que je leur fournisse, pour un prix moins élevé, des pensées meilleur marché.»

Bon an mal an, à l’enseigne du Calme plat, le Rédacteur appointé fait le bonheur des abonnés à grand renfort de considérations sans fond ni relief; mais qu’il s’essaie à prendre de la hauteur, et le paisible quotidien se doit de faire relâche afin que son penseur étalonné retrouve son niveau contractuel.

Et les lecteurs du Calme plat, le juste étiage rétabli, de reprendre sans remous le cours introublé de leur vie…

 

4. Promotion Sainte-Elpide

Les rêves harmonieux où nous nous concilions les bonnes grâces de tous sont comme des écoles de musique où l’on nous assigne d’entrée le titre de virtuose.

Mais le matin, sans aucune des faveurs acquises la veille, tient de la fin de règne ; et nous nous retrouvons désenchantés, déconfits comme l’abbé de Sainte-Elpide.*

À peine appelé à cette fonction, il s’avise que le mandat qui lui échoit est une charge vide ; et ladite abbaye, où il s’enchante d’exercer son ministère, un pur château d’Espagne, dont nul n’a posé la première pierre…

*«Abbé de Sainte-Elpide» (ou «de Sainte-Espérance»): se dit quand on hérite d’une charge fantaisiste

 

5. Des pieds et des mains

Il décide de laisser sa trace partout; et il se fait touche-à-tout.

 

6. Les sonnets algébriques

Ayant composé des sonnets parfaits comme des équations, il s’avise, au sortir du sommeil, qu’ils ne comportent ni rime, ni raison.

 

7. Juridiction universelle

Et si nos rêves n’étaient qu’une annexe de ce corps de logis qu’est la vie? Si les mêmes règles y avaient force de loi, comme dans ces comtés satellites qui semblent libres d’attaches, mais qui ressortissent du même corps d’État?

La loi commune, une et indivisible, assujettie à tout ce qui se trouve sur la même terre, et sous le même ciel…

 

8. Attaché à sa parole

Il n’a qu’une parole; aussi bien se garde-t-il soigneusement de la donner.

 

9. Autrefois et Jadis

Il habite une lune sans exemple dans l’univers.

C’est un astre éteint et distant; mais ses pôles s’appelant Autrefois et Jadis, ce monde boréal surclasse pour lui tous les soleils des âges.

Car il y retrouve, nimbés par un jour qui ne décline pas, les mêmes yeux étoilant les mêmes faces, tel un Gilgamesh qui aurait trouvé le pays où l’on ne meurt pas.

 

10. Une langue meurtrière

Il a, à proprement parler, sa langue dans la poche ; mais quand il s’avise d’en faire usage, personne ne s’en relève.

Puis il se tait pour longtemps.

Et il la remet dans la poche revolver.

 

11. Arrière-fond final

Cioran, De l’inconvénient d’être né (1973): «Ayant commandé un tableau où il était représenté sur son lit de mort, Innocent IX y jetait un regard chaque fois qu’il lui fallait prendre une décision importante.»

Le monde allant comme il va, tout grand gouvernant gagnerait à s’inspirer de cet exemple; à ce détail près que la toile qui le montrerait sur ses fins dernières devrait le représenter devant la capitale des Enfers elle-même.

Aux portes du Pandémonium, transporté du ciel à la terre en un éclair (clapet nucléaire oblige), du fait d’un seul homme…

 

12. Issues peu académiques

Au seuil de cet édifice, un écusson figurant une avenue coupée de voies de traverse signale: «La Voie droite est une; et les chemins de perdition multiples.»

C’est une académie de Vertu.

Elle compte une seule entrée principale, des plus dignes d’honneur; mais la quantité de portes dérobées qui desservent l’institution, se montre rebelle à toutes les recensions.

 

13. Nouvelle soupe de Kappel

Lénine (1917): «Chaque cuisinière doit apprendre à gouverner l’État».

Bon prince, l’ensemble des électrices du territoire dûment initiées par ses soins à la cuisine du pouvoir, il consent à céder sa place au profit d’une ménagère.

Mais il ne se possède plus à la voir réduire des documents officiels en papillotes, et en alimenter sans vergogne ses fourneaux.

Ulcéré, il se dispose à reprendre les rênes du pays, quand vint la guerre.

Et ce furent ces mêmes fourneaux, disposés en ligne de feu aux frontières, qui eurent le don, comme jamais auparavant, de concilier les belligérants.

 

14. Carcan d’horloge

— Je n’ai pas une minute à moi, dit l’horloge: elles me sont toutes comptées, à la seconde près.

 

15. Sous les planches

Il a fait ses adieux à la scène.

Et comme elle était tout pour lui, et qu’il répugnait à endosser un autre rôle, fût-ce celui de sa vie d’homme, il a gagné les coulisses et n’en est plus ressorti.

 

16. Un point, c’est tout

— Je n’ai jamais eu l’heur de tenir tribune, jamais eu voix au chapitre, dit le point final du dernier livre au monde.

Mais c’est à ma petite personne, ce volume clos, que reviendra le tout dernier mot.

 

17. L’amorce d’une détente

Un cataclysme et deux fléaux de moindre ampleur annoncés avec force adjurations, le messager de malheur prend le temps de s’octroyer une détente.

L’air bon enfant, métamorphosé du tout au tout, il convie l’assistance, de la meilleure grâce du monde, à une séance de cartes.

La partie s’engage.

Les partenaires passent en revue leurs pièces. Un coup décisif se présente. Puis chacun, tour à tour, aligne ses atouts.

En possession d’une bonne main, propre à emporter l’affaire, notre homme retrouve peu à peu sa contenance coutumière.

Vint son tour d’exposer ses marques. Il s’exécute.

Et, prenant feu et flammes, il porte l’estocade en vaticinant qu’il va ruiner toute la tablée, et faire un malheur.

 

18. Un voisin gâteau

De bonne composition, il se fend de formules délectables, vous joue des airs d’une exécution onctueuse et se révèle d’un voisinage exquis.

Mais le voilà en délicatesse avec son confiseur, qui s’empresse de lui couper les vivres.

Et les douceurs qui le rendaient tout miel lui faisant défaut, il n’est pas à prendre avec une pince… à sucre.

 

19. Le baptême du feu

Dompteur tourmenté, il s’essaie, en rêve, à domestiquer des monstres, incarnations de ses peurs.

Il aménage des cercles de feu. Un monstre s’y engage d’un bond, puis ses pareils lui emboîtent le train, soufflant du coup les flammes.

Les démons évanouis, c’est au tour des fauves d’exécuter le numéro.

Les lions s’y préparaient comme à l’ordinaire; mais les cercles éteints semblent tout à coup les effrayer.

Ils se reculent, et se tiennent prudemment à bonne distance, l’échine basse.

Le dompteur a beau les exhorter de la voix et du geste: rien n’y fait.

L’homme finit par rallumer les cerceaux qui ont avalé ses créatures; et les lions, prenant leur élan, les traversent sans peur.

 

20. On ne se refait pas

Pris à partie par les siens, qui l’avaient plus d’une fois soustrait à la noyade, Narcisse se voit sommé de ne plus s’aventurer au voisinage d’un plan d’eau.

Sa résistance vaincue, il finit par céder, non sans exiger des cadeaux de prix, à la hauteur du sacrifice qui leur était consenti.

Soulagés, ses proches acquiescent d’une seule voix. Pour peu qu’il tienne parole, c’était bien le moins qu’ils se devaient de lui accorder.

— On t’écoute. Quels sont tes souhaits?

Et l’incorrigible, prenant déjà des airs penchés à l’idée de s’y plonger, de réclamer, toutes affaires cessantes, un miroir de la plus belle eau.

 

21. Les ficelles du métier

Désormais, leurs droits syndicaux prescrivent qu’on dénoue périodiquement les ficelles qui manœuvrent les marionnettes.

Mais il est proscrit de les défaire toutes: cela reviendrait à mutiler un syndiqué à seule fin de lui assurer le repos.

 

22. Une nature contraire

Prostré sur son lit de souffrance, dans un état voisin de la fin, on lui apprend qu’il se meurt du béribéri. Trop béni-oui-oui à son goût, ce seul nom suffit à lui donner un soubresaut. On lui réitère le diagnostic: il y répond par un haut-le-corps.

À l’exemple du chien de Pavlov, on lui corne aux oreilles «béri… béri», et le malade reprend pied par à-coups.

L’infection vaincue, il oppose les mêmes coups de collier à divers désagréments qui contrarient ses vues.

Et c’est seulement en contractant un chaud et froid, plus conforme à son esprit de contradiction, qu’il laisse opérer la Nature, et consent à baisser pavillon.

 

23. Le roi de la Glose

Henri Michaux, Ailleurs (1948): «Il est de bon ton, à Poddema, de lancer de temps à autre des mots sans signification, et des couples de mots immédiatement contradictoires.»

À chaque fois qu’il m’arrive de parcourir une critique d’art, je me fais l’effet d’entendre un sujet surmené du royaume de Poddema; et comme le ton en est souvent compassé, je me ravise, et pense avoir affaire à un consul.

Mais les analyses les plus alambiquées, d’art ou autres, me semblent toujours le fait d’un forcené qui se serait élevé, de son propre chef, à la dignité de roi de Poddema.

 

24. Un récit en abyme

Et si le plus abouti des chefs-d’œuvre se trouvait dans une sous-province de Lilliput, au sein d’une maison de poupée, dans le dernier fond d’un tiroir à secret?

 

25. Bien dans sa peau

— Écorché, moi? dit l’Écorché. J’ai simplement ôté mes effets, pour servir d’objet d’examen.

Et le maître d’anatomie qui emploie l’Écorché à son service, attentif à garder en main un tel modèle, d’acquiescer:

— C’est une étude sur le vif.

 

26. Dernier témoin

«Les étoiles sont millions ; et millions d’étoiles les yeux qui les regardent.»

S’il ne devait survivre  d’Antonio Porchia, l’auteur d’un seul ouvrage (Voix, 1949), qu’une seule formule, se plaire à penser que ce sera celle-là ; et qu’elle durera tant qu’il y aura, sous le ciel étoilé, un témoin humain, à même d’y lever encore ses regards…

 

27. Ce meilleur des mondes

«Une vie nouvelle, pure de toute violence», Ernst Jünger, Falaises de marbre (1939)

Désormais, une invention sans exemple permet à tout un chacun de disposer de ses libres allées et venues au royaume des rêves, et d’en ramener ce qui lui chante.

Des voix y font aussitôt pièce, alléguant que le matériau des songes n’est pas inépuisable.

Ce à quoi on leur répond que ce dernier une fois épuisé, on cesserait de rêver à un monde meilleur; et plus personne n’oserait lever la main sur quiconque, ni même ébrécher une pierre…

 

© Décembre 2020

 

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