Créé le: 05.12.2020
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Variations

Aphorismes, Humour

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© 2020-2022 Omar  Bonany

© 2020-2022 Omar  Bonany

Et si le plus abouti des chefs-d’œuvre se trouvait dans une sous-province de Lilliput, au sein d’une maison de poupée, dans le dernier fond d’un tiroir à secret? (Numéro 17)
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V A R I A T I O N S

 

Omar  Bonany

 

 

 

Une bougie de poupée. Il a écrit

un  petit  conte à sa petite  clarté.

Jules  Renard,  Journal  (1925)

 

 

1. Autrefois et Jadis

Il habite une lune sans exemple dans l’univers.

C’est un astre éteint et distant; mais ses pôles s’appelant Autrefois et Jadis, ce monde boréal surclasse pour lui tous les soleils des âges.

Car il y retrouve, nimbés par un jour qui ne décline pas, les mêmes yeux étoilant les mêmes faces, tel un Gilgamesh qui aurait trouvé le pays où l’on ne meurt pas.

 

2. Un quotidien sans vagues

Stanislaw Jerzy Lec*, Pensées échevelées (1957): «Une revue de province me fit cette proposition: que je leur fournisse, pour un prix moins élevé, des pensées meilleur marché.»

Bon an mal an, à l’enseigne du Calme plat, le Rédacteur attitré de l’organe fait le bonheur des abonnés à grand renfort de considérations sans fond ni relief; mais qu’il s’essaie à prendre de la hauteur, et le paisible quotidien se doit de faire relâche afin que son penseur étalonné retrouve son niveau contractuel.

Et les lecteurs du Calme plat, le juste étiage rétabli, de reprendre sans remous le cours introublé de leur vie… (…)

*Éditions Noir sur Blanc (2000)

 

3. Ailleurs

Au royaume d’Ailleurs, vit un monarque dénommé Michaux; et au pays de l’In­tranquillité, qui y touche, règne un roi du nom de Pessoa.

Or ces contrées présentent ceci d’étrange que leurs sujets s’ingénient à les déserter.

Les citoyens du pays de l’Intranquillité se transportent chez leurs voisins; et ceux-ci, cédant au même mouvement, délaissent leurs foyers et gagnent le royaume d’en face. Ce qui donne à croire aux gens de passage, étrangers à l’esprit du pays, que les habitants d’Ailleurs sont natifs du royaume de Pessoa; et inversement…

Consultés là-dessus, les deux souverains eux-mêmes ne semblent pas éloignés de le penser; mais l’un comme l’autre avance que cela tient à la nature même de leurs deux États.

À les entendre, quiconque préfère à tout autre les possessions de Pessoa est de l’inquiète lignée de ce roi, dont tout l’empire descend.

Et toute personne chevillée aux cités de l’Intranquillité, tous ses élans étroitement délimités à leurs contours, ne laisse pas de hanter, à demeure, les libres contrées d’Ailleurs.

 

4. Les ficelles du métier

Désormais, leurs droits syndicaux prescrivent qu’on dénoue périodiquement les ficelles qui manœuvrent les marionnettes.

Mais il est proscrit de les défaire toutes : cela reviendrait à mutiler un syndiqué à seule fin de lui assurer le repos.

 

5. Une langue meurtrière

Il a, à proprement parler, sa langue dans la poche ; mais quand il s’avise d’en faire usage, personne ne s’en relève.

Puis il fait silence pour longtemps.

Et il la remet dans la poche revolver.

 

6. Le brouet de Kappel

«Chaque  cuisinière  doit  apprendre  à  gouverner  l’État», Lénine, Les Bolchéviks conserveront-ils le pouvoir? (1917)

Le commun des électrices du territoire dûment initiées à la cuisine du pouvoir, le souverain en titre se résout, en grand seigneur, à délaisser le trône au profit d’une ménagère.

Contre toute attente, la reprise du flambeau opère à merveille. Puis les choses se dégradent. Des pièces officielles et des documents de valeur se voient réduits en papillotes, et partent alimenter les fourneaux.

Ulcéré, il se dispose à reprendre les rênes du pays, quand vint la guerre. Et ce furent ces mêmes fourneaux, disposés en ligne de feu aux frontières, qui eurent le don de concilier les partis adverses.

Ainsi, en d’autres temps, la fameuse «soupe de Kappel» eut l’heur de rapprocher des combattants résolus à leur perte, en les faisant s’attabler à la bonne franquette ; mais les préparations concoctées par la nouvelle reine venant à se gâter, c’est une pitance de corps de garde qui est désormais servie aux belligérants…

Des protestations s’élèvent de part et d’autre. L’effort de guerre a suscité force dépenses, entrainant son lot de restrictions. Résolue à réserver les morceaux de choix à ses hôtes attitrés, la souveraine en tablier fait la sourde oreille et persiste à entretenir ses grands soirs.

En réaction, de nouvelles revendications éclatèrent, suivies par d’autres, qui mirent les deux royaumes en effervescence.

La chronique du temps résume l’affaire en parlant d’États farouchement antagonistes, qui avaient réussi à devenir les meilleurs voisins, avant de s’ôter mutuellement le goût du pain. (…)

 

7. Des voies peu académiques

Au seuil de cet édifice, un écusson figurant une avenue coupée de sentiers de traverse signale: «La Voie droite est une; et les chemins de perdition multiples.»

C’est une académie de Vertu.

Elle compte une seule entrée principale, des plus dignes d’honneur ; mais le nombre d’issues dérobées qui desservent l’Institution se montre rebelle à toutes les recensions…

 

8. Juridiction universelle

Et si nos rêves n’étaient qu’une annexe de ce corps de logis qu’est la vie? Si les mêmes règles y avaient force de loi, comme dans ces comtés satellites qui semblent libres d’attaches, mais qui ressortissent du même corps d’État?

La loi commune, une et indivisible, assujettie à tout ce qui se trouve sur la même terre, et sous le même ciel…

 

9. Les sonnets algébriques

Ayant composé des sonnets parfaits comme des équations, il s’avise, au sortir du sommeil, qu’ils ne comportent ni rime, ni raison.

 

10. Carcan d’horloge

— Je n’ai pas une minute à moi, dit l’horloge: elles me sont toutes comptées, à la seconde près.

 

11. Sous les planches

Il a fait ses adieux à la scène.

Et comme elle était tout pour lui, et qu’il répugnait à endosser un autre rôle, fût-ce celui de sa vie d’homme, il a gagné les coulisses et n’en est plus ressorti.

 

12. L’amorce d’une détente

Un cataclysme et deux fléaux de moindre ampleur annoncés avec force adjurations, le messager de malheur prend le temps de s’octroyer une détente.

L’air bon enfant, métamorphosé du tout au tout, il convie l’assistance de la meilleure grâce du monde à une séance de cartes.

La partie s’engage.

Les partenaires passent en revue leurs pièces. Un coup décisif se présente. Puis chacun, tour à tour, aligne ses atouts.

En possession d’une bonne main, propre à emporter l’affaire, notre homme retrouve peu à peu sa contenance coutumière.

Vint son tour d’exposer ses marques. Il s’exécute.

Et, prenant feu et flammes, il porte l’estocade en vaticinant qu’il va ruiner toute la tablée, et faire un malheur.

 

13. Des pieds et des mains

Il décide de laisser sa trace partout ; et il se fait touche-à-tout.

 

14. Le baptême du feu

Dompteur tourmenté, il s’essaie, en rêve, à domestiquer des monstres, incarnations de ses peurs.

Il aménage des cercles de feu. Un monstre s’y engage d’un bond, puis ses pareils lui emboîtent le train, soufflant du coup les flammes.

Les démons évanouis, c’est au tour des fauves d’exécuter le numéro.

Les lions s’y préparaient comme à l’ordinaire; mais les cercles éteints semblent tout à coup les effrayer.

Ils se reculent, et se tiennent prudemment à bonne distance, l’échine basse. Le dompteur a beau les exhorter de la voix et du geste: rien n’y fait.

A bout de ressources, l’homme finit par rallumer les cerceaux qui ont avalé ses créatures; et les lions, comme revenus à eux-mêmes, prenant aussitôt leur élan, s’éxécutent sans appréhension.

 

15. On ne se refait pas

Pris à partie par les siens, qui l’avaient plus d’une fois soustrait à la noyade, Narcisse se voit sommé de ne plus s’aventurer au voisinage d’un plan d’eau.

Sa résistance vaincue, il finit par céder, non sans exiger des cadeaux de prix, à la hauteur du sacrifice qui leur était consenti.

Soulagés, ses proches acquiescent d’une seule voix. Pour peu qu’il tienne parole, c’était bien le moins qu’ils se devaient de lui accorder.

— On t’écoute. Quels sont tes souhaits?

Et l’incorrigible, prenant déjà des airs penchés à l’idée de s’y plonger, de réclamer, toutes affaires cessantes, un miroir de la plus belle eau.

 

16. Une nature contraire

Prostré sur son lit de souffrance, dans un état voisin de la fin, on lui apprend qu’il se meurt du béribéri. Trop béni-oui-oui à son goût, ce seul nom suffit à lui donner un soubresaut. On lui réitère le diagnostic: il y répond par un haut-le-corps.

À l’exemple du chien de Pavlov, on lui corne aux oreilles «béri… béri», et le malade reprend pied par à-coups.

L’infection vaincue, il oppose les mêmes coups de collier à divers désagréments qui contrarient ses vues.

Et c’est seulement en contractant un chaud et froid, plus conforme à son esprit de contradiction, qu’il laisse opérer la Nature, et consent à baisser pavillon.

 

17. Un récit en abyme

Et si le plus abouti des chefs-d’œuvre se trouvait dans une sous-province de Lilliput, au sein d’une maison de poupée, dans le dernier fond d’un tiroir à secret?

 

18. Bien dans sa peau

— Écorché, moi? dit l’Écorché. J’ai simplement ôté mes effets, pour servir d’objet d’examen.

Et le maître d’anatomie qui emploie l’Écorché à son service, attentif à garder en main un tel modèle, d’acquiescer:

— C’est une étude sur le vif.

 

19. Attaché à sa parole

Il n’a qu’une parole ; aussi bien se garde-t-il soigneusement de la donner.

 

20. Dernier témoin

«Les étoiles sont millions ; et millions d’étoiles les yeux qui les regardent.»

S’il ne devait survivre  d’Antonio Porchia, l’auteur d’un seul ouvrage (Voix, 1949), qu’une seule formule, se plaire à penser que ce sera celle-là ; et qu’elle durera tant qu’il y aura, sous le ciel étoilé, un témoin humain, à même d’y lever encore ses regards…

 

21. Ce meilleur des mondes

«Une vie nouvelle, pure de toute violence», Ernst Jünger, Falaises de marbre (1939)

Désormais, une invention sans exemple permet à tout un chacun de disposer de ses libres allées et venues au royaume des rêves, et d’en ramener ce qui lui chante.

Des voix y font aussitôt pièce, alléguant que le matériau des songes n’est pas inépuisable.

Ce à quoi on leur répond que ce dernier une fois épuisé, on cesserait de rêver à un monde meilleur; et plus personne n’oserait lever la main sur son voisin, ni même ébrécher une pierre…

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© Décembre 2020

(Remanié en 2021)

 

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