Créé le: 12.07.2021
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Une semaine et demie.

Amour, Erotique, Polar

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© 2021 Juan A.M.

Une brève et belle histoire d’amour qui ne finit pas comme elle aurait dû finir.
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Une semaine et demie.                                                              2020

Je suis loin d’être une beauté, mais je suis aussi inhibée et effacée, ce qui n’arrange rien. Hormis mon mari, qui m’a quitté huit mois après notre mariage – nous avions vingt ans – je n’ai jamais éveillé l’intérêt des hommes : pas de petits amis, ni d’amants ni même de plans cul au cours des quarante et trois années que je traîne ma carcasse sur cette planète. Le bilan de ma vie amoureuse et sexuelle est désespérément déficitaire, je suis d’accord, mais je sais aussi que, au-delà d’une apparence ingrate, mon physique est très correctement outillé pour une intimité généreuse et une sexualité épanouie. Bref, sans vouloir me vanter, je suis une femme parfaitement baisable et j’ai pensé que c’était le moment d’huiler la mécanique et mettre à profit cette anecdotique et périssable qualité, d’autant plus que mon horloge biologique fait un tic-tac assourdissant.
J’ai beau être inhibée et effacée, je suis volontaire et, s’il le faut, je ne manque pas d’audace : j’ai su surmonter ma timidité maladive et ma pudeur déplacée. J’ai aussi ajouté du glamour à ma garde-robe morne et asexuée et j’ai commencé à dépenser régulièrement du fric chez mon coiffeur et chez mon esthéticienne. En suivant mon idée, j’ai remplacé mon pieu – plus adéquat pour la cellule d’une nonne – par un lit large et moelleux avec une literie en satin, aux différents tons de rose, censé de donner un air polisson à ma chambre à coucher. Bref, je voulais simplement que mon appartement révèle une présence féminine disposée à recevoir l’hypothétique visite d’un séduisant et entreprenant mâle, et cela de jour comme de nuit.

Il ne me reste qu’à passer à l’acte. En face de chez moi se trouve un vieux café mal déguisé en pub, très animé le soir. C’est un lieu comme un autre pour croiser et se faire draguer par de messieurs. Je n’avais jamais osé y mettre les pieds, mais maintenant il me semble être l’endroit approprié pour suivre mon plan et entrer en contact avec des individus de l’autre sexe.
Tous les soirs donc, je descends vers 10 heures au Café du Square. Irish Pub – sous-titre abusif – un peu avant que les noctambules habituels commencent à remplir le local. Je m’installe à une table, toujours la même, vers le mur du fond, à côté d’une des fenêtres d’où j’ai une vue imprenable sur la dizaine de petites tables qui se trouvent devant moi occupées par quelques couples, souvent mal assortis, et deux ou trois femmes seules en quête d’une action tarifée. Moi, je suis visible par tout le monde, spécialement par les hommes qui se trouvent le long du bar à ma droite. Donc, je m’installe là tous les soirs faisant semblant de lire un magazine et sirotant un gin tonic pour me donner une certaine contenance tout en observant la faune bigarrée autour de moi. Il est vrai que pendant deux semaines j’ai fait tapisserie intensive, mais je suis devenue partie intégrante de cette faune-là et cela me rassure.

L’autre soir je l’ai remarqué dès qu’il est entré : la quarantaine, ni grand ni petit, les cheveux gominés d’un noir suspect, coiffés en arrière et trop longs dans la nuque, le nez droit, le visage mince et glabre sauf la fine moustache noire sur les lèvres épaisses, ses yeux semblaient tendres et dangereux à la fois. Il porte toujours un costume croisé d’un invraisemblable couleur marron, de bonne qualité mais élimé, chemise noire et cravate de soie blanche parsemée de petits canards bleus. Ses souliers jaunes, cousus main, étaient fatigués mais reluisants. Il était extrêmement peu séduisant mais il avait un charme rare et je le trouvais très attirant sans savoir pourquoi.
La barmaid lui a servi un whisky qu’il a vidé d’un trait et lui a rempli son verre à nouveau. Il s’est retourné lentement et son regard inquisiteur s’est arrêté sur moi. Il a maté d’abord mes jambes nues – j’avais remarqué que ma jupe s’était remontée très haut sur mes cuisses – puis mon décolleté – qui n’était pas si innocent que ça – et pour finir, ses petits yeux, perçants et bleus, ont fixé les miens pendant cinq secondes avant de les baisser sur le verre qu’il tenait à la main.
Je me suis dit : contact ! Et un dialogue muet et subtil s’est glissé entre nous, fait de sourires imperceptibles, de regards furtifs et d’un langage corporel ambigu mais discret. Cette complicité m’a plongé dans une sensation délicieuse.

À partir de ce jour-là, l’homme au costard marron est venu tous les soirs vers 11 heures. Il me reluque discrètement, je guette ses gestes, il prend deux ou trois scotchs et quitte le café un peu avant minuit.
Il a toute mon attention, je suis avide de connaître tout ce que je pourrais apprendre de lui, mais je n’arrive à situer mon homme dans aucune profession ou activité et son statut social ou de sa situation familiale restent pour moi un mystère. Je m’amuse à l’imaginer en homme au passé trouble, à la morale élastique et aux mœurs dissolues, qui a l’indécence de ne pas avoir un but précis dans la vie. Il aurait échoué dans ce café minable avec l’intention de m’enlever et de m’emmener loin d’ici. Oui, c’est vrai, je fantasme pas mal sur nous et me livre à toutes sortes de rêveries érotiques et romanesques.
Ce silencieux mais intense flirt continue in crescendo, preuve évidente qu’entre lui et moi il y a un lien, impalpable mais réel. Dès que je sens son regard sur moi, je rougis jusqu’aux oreilles et j’emporte ce regard avec moi jusque dans mon lit.

Évidemment, j’ai dû revisiter ma garde-robe, je ne peux plus passer les mêmes fringues tous les soirs. Il me faut ajouter quelque chose d’aguichante à ma tenue pour lui faire savoir que mon attitude provocante n’est que pour éveiller son intérêt et, si possible, son désir. M’habiller pour descendre au pub est devenu le moment le plus excitant de ma journée.
Chaque soir, je me demande quand il va s’asseoir à ma table et me payer un verre. On dirait qu’il ne voit pas que je suis déjà conquise. À moins qu’il n’ose pas m’aborder pour ne pas se prendre une veste. Mais je me dis que je suis dans sa ligne de mire, qu’il met au point son plan et que, sûrement, je ne perds rien pour attendre.

Hier soir j’étais décidée à faire un effort et j’ai mis ma nouvelle petite robe – légère, courte, décolletée, indécente et chère – histoire de lui mettre plein la vue.
Le soir – je n’oublierai jamais ce soir-là – il est entré au pub avec un œillet quelque peu défraîchi à la boutonnière et dont la tige était si longue qu’elle sortait par-derrière le revers de sa veste, ce que j’ai trouvé ridicule. Par la véhémence de son regard et le geste qui allait avec, j’ai su qu’il avait reçu mon message suggestif cinq sur cinq. En partant, il est venu à ma table, a enlevé l’œillet de sa boutonnière et il l’a fiché dans mon verre sans dire un mot, il a souri et il a tourné les talons avant que je puisse dire quelque chose. À ce moment-là, j’ai su que, finalement, notre amour – oui, je dis bien : notre amour – allait cesser d’être abstrait pour devenir tangible et je me suis dit : il est enfin à moi. J’étais impatiente d’entendre le son de sa voix et je savais que s’il me le demandait, je le suivrai sans hésiter.
Il a quitté le café et, par la fenêtre, je l’ai vu s’arrêter au bord du trottoir pour traverser la rue. J’ai aussi vu une grosse bagnole s’arrêter devant lui, une main avec un énorme flingue tout noir sortir par la fenêtre côté passager et entendu les détonations des coups de feu tirés sur lui à bout portant. L’homme au costard marron s’est écroulé dans une mare de sang, pendant que la voiture repartait en trombe. J’ai immédiatement su qu’il était mort.
Tout le monde dans le pub s’est précipité dehors pour voir, mais sans s’approcher du corps. Sidérée, je suis restée clouée à ma table et je me suis dit, et meeerde !
Les flics sont arrivés dix minutes plus tard. Le légiste et la scientifique ont investi la scène et un inspecteur m’a posé quelques questions de routine mais je n’ai rien pu lui dire d’utile : non, je n’ai pas vu le tireur, oui, c’était une grosse bagnole noire, non, je ne connais pas la victime, je n’ai jamais parlé avec lui, je le voyais au bar, c’est tout. Il a pris mes coordonnées et m’a laissée partir. C’est vrai, je ne savais rien de ce mec. Choquée, je suis rentrée à la maison, je me suis couchée et me suis endormie immédiatement.
Le lendemain j’ai regardé dans le journal et je n’ai trouvé que quelques lignes dans la rubrique des faits divers : « Tué par balle en pleine rue. La nuit dernière, un homme a été blessé par balle à la sortie d’un café et décédé à la suite de ses blessures. La police a ouvert une enquête mais le règlement de comptes semble être le mobile du meurtre. La victime avait de liens avec la pègre locale et était connue de la police des Mœurs par son implication dans la prostitution illégale ». D’accord, mon homme au costard marron était un proxénète, et alors ? Cela ne changeait rien pour moi.
Le soir j’ai douté un moment mais finalement je me suis pointée au café, comme d’habitude. Aucune trace de sang sur le trottoir et l’ambiance dans le pub était la même que chaque soir, on aurait dit que rien ne s’était passé la nuit dernière. D’ailleurs j’ai bu mon gin tonic et je suis rentrée en me demandant si, vraiment, il s’était passé quelque chose la nuit dernière.

Finalement, mon histoire d’amour – je ne sais pas comme l’appeler autrement – n’a duré qu’une semaine et demie, dix jours pour être exacte. J’ai décidé de l’écrire parce que je l’ai trouvée débile, douloureuse et belle, et comme personne ne va la lire, je ne passerai pas pour une cruche.
Je ne sais pas quoi penser de tout ça : cet homme devait savoir que des gangsters le recherchaient pour le tuer. S’il venait chaque soir dans ce café – pour me voir ? – il savait que les tueurs ne tarderaient pas à le trouver.
Je ne sais pas quelle saloperie il a faite à ces gars et je m’en fous, mais, à moi, il m’a fait vivre pendant dix jours la merveilleuse sensation d’être vivante, désirable et belle et sa mort violente a mis brutalement fin à ce qu’il était mais aussi à tout ce que j’aurais pu vivre avec lui.

Je devrais être contente de ne pas être la poule d’un maquereau en cavale à l’espérance de vie extrêmement réduite – probablement aussi réduite que la mienne – mais je ne le suis pas : j’ai retrouvé ma liberté en même temps que ma solitude et le lamentable bonheur de descendre chaque soir dans ce café faire tapisserie comme une conne en espérant d’attirer le regard de n’importe quel mec.

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