Créé le: 19.07.2022
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Une porte nommée Silence

Histoire, Philosophie

Il m'effrayait car je craignais d'y entendre mes craintes les plus profondes et de devoir les affronter, jusqu'au jour où il s'est imposé à moi. Cette fois-là, je n'ai pu reculer, cette fois-là, je l'ai entendu. Et je me suis dit que, tant qu'à faire, autant l'écouter le plus attentivement possible.
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18 février 2014

Le coeur du silence est insondable. Mais faites taire les bruits, et c’est votre propre coeur que vous sonderez. La musique s’arrête, les invités partent, je suis seule. Une vague d’angoisse me submerge et je crois me noyer dans cette solitude. Elle m’étreint si fortement que je sombre dans ses abysses profondes. Ce calme empli de mystère paraît alors si froid et si pesant à ma gorge et ma poitrine que je crois m’étouffer. Je m’étends finalement sur le carrelage glacé de la cuisine, en signe de renoncement, comme pour me laisser embarquer un peu plus loin dans les profondeurs de l’angoisse. Un silence minéral règne dans la pièce, celui des vieux murs qui nous portent, la maison et moi. Dans un vague tressaillement d’espoir, je décide de me hisser péniblement jusqu’à l’une de nos chaises bancales. Il faut trouver un moyen de se connecter à nouveau au bruit et au monde, le plus vite possible. Pour cela, j’allume mon ordinateur. Il me fera oublier ma solitude et mes craintes. Mais rien n’y fait. J’angoisse encore plus à la vue d’une vidéo grotesque. Alors, je décide de tout éteindre et d’aller me coucher.

 

19 février 2014

Etonnant, la nuit dernière, aucun cauchemar ne m’a hanté. Mon imagination ne m’a même pas entraînée vers des idées folles et saugrenues, alors que j’étais allongée sur le dos, pour la première fois, seule, dans cette demeure séculaire. La fatigue cumulée ces dernières semaines y est sans doute pour quelque chose. Le décès soudain et rapproché de mes parents, la perte de mon emploi et une douloureuse séparation sont les événements à l’origine de mon installation en solitaire dans la vieille ferme familiale. Aujourd’hui, je n’ai plus que la solitude dans mon ménage. Une solitude totalement consentie et acceptée. Voilà déjà plusieurs années que j’attendais le moment où je trouverais les ressources et la FORCE de venir emménager dans ce tout petit patelin. À première vue, c’est un village comme tant d’autres, mais pour moi, il est bien plus que cela. Ce village a vu naître et grandir mes ancêtres, et mieux encore, la maison dans laquelle je vis seule depuis hier, est l’endroit précis où plusieurs d’entre eux sont nés. La demeure est dans la famille depuis cinq siècles. Mais même si ses murs la tiennent encore, elle semble morte de l’intérieur. On n’y entend plus le moindre souffle, plus le moindre battement de coeur, plus le moindre rire. Quand j’y étais retournée six mois après le décès des grands-parents, j’accompagnais papa qui venait finir de vider les nombreuses pièces de tous les bibelots et meubles restants. Il tenait à les vendre le plus vite possible pour ne plus les voir, et surtout pour les faire participer au financement des prochaines vacances aux Marquises. Ce jour-là, au moment où papa avait ouvert la porte, j’avais senti venir à moi l’odeur de détresse des murs abandonnés à eux-mêmes. Six mois avaient passé et on aurait dit que la maison était inhabitée depuis plusieurs générations. Les araignées avaient pris possession des lieux et les relents de renfermé et d’humidité n’avaient strictement rien d’engageant. Alors je m’étais permise de demander à papa : « Pourquoi on n’habiterait pas ici ? C’était bien du temps de grand-père et grand-mère.  » Malheureusement, à cette époque, je ne comprenais rien aux problèmes d’adultes et c’était bien naïvement que j’avais posé cette question. Mais intérieurement, je m’étais dit : « Si le destin le veut bien, un jour peut-être que cette maison sera à moi. Et si j’ai la possibilité d’y vivre, alors j’y vivrai ». Les hasards de la providence ont remis la maison sur ma route et m’y voilà, aujourd’hui. Je n’étais pas obligée de m’y installer, j’aurais même pu la revendre et l’oublier. Le jour où le notaire m’a appelé pour m’annoncer que j’héritais de la propriété, j’ai tout de suite su ce qu’il fallait faire. J’étais comme cette maison, l’un des derniers vestiges d’une grande famille. Malgré le nombre de frères et soeurs que mon père avait eu, quatre frères et une soeur, aucun d’eux n’avait pu avoir d’enfants. Et étant fille unique, à la mort de mes parents, la maison me revenait de plein droit. Je la voulais depuis longtemps, depuis ce jour où j’y étais revenue avec papa, et j’aurais tout fait pour l’obtenir. Mais je n’ai pas eu à me donner la peine du moindre effort. La maison est venue tout naturellement à moi. Je me suis d’ailleurs souvent demandée si je n’avais pas été responsable de l’infertilité des frères et de la soeur de papa. J’avais toujours trouvé étrange qu’aucun d’eux n’ait eu le moindre enfant. Je me demandais souvent si j’y étais pour quelque chose. Aurais-je pu FORCEr le destin malgré moi ? Non, ridicule. Je ne leur avais d’ailleurs toujours souhaité que du bien. Et j’ai toujours profondément regretté avoir été la seule enfant de ma génération dans la famille. Pas étonnant que je sois devenue dépendante du bruit. Le silence qui avait régné autour de moi durant mon enfance n’avait jamais cessé de me causer des angoisses.

 

24 février 2014

J’ai apporté quelques améliorations aux murs en repeignant toutes les pièces du rez inférieur. Cette odeur de peinture fraîche ainsi que la lumière renvoyée par ces nouveaux murs, me procurent, je dois l’admettre, un élan de réconfort. Je commence même à m’accommoder du silence. Pour preuve, cela fait déjà deux jours que je n’ai plus allumé mon ordinateur : pas de pubs, pas de news, pas de musique, pas de vidéos abrutissantes et je ne m’en porte étonnamment pas plus mal. Mes craintes du début sont toujours là, mais je fais avec. Je les apprivoise un peu mieux au fil du temps. Je tiens à rester seule, mais qui sait, peut-être que plus tard, au hasard des rencontres, je trouverai quelqu’un qui sera prêt à me suivre et à m’accompagner ici.

 

18 mars 2014

J’ai passé les quatre dernières semaines à travailler d’arrache-pied pour faire de ma nouvelle maison un cocon douillet. À force de me résoudre chaque jour à avancer dans toutes les tâches qu’implique la remise en état de cette demeure, je me vois surprise de ressentir une forme de satisfaction, et ceci malgré la solitude. Je n’ai plus d’emploi, et pourtant je n’ai jamais autant travaillé de ma vie que maintenant. La journée, je me consacre à l’entretien du jardin et de la maison. Le soir, j’écris ou alors je m’amuse à sculpter des petits personnages dans du bois de tilleul. Je ne suis plus informée de la misère du monde, mais en m’allongeant sur mon lit, je me prends à faire deux petites prières en pensant à tous les miséreux. Je crois qu’avant cette vie silencieuse, je n’étais pas vraiment capable d’ouvrir mon coeur aux autres, car cernée de bruits, je ne pouvais entendre leur détresse.

 

22 juin 2014

Plus j’avance dans le temps et dans mes travaux, plus je prends conscience de mes faiblesses. Hier après-midi, je suis tombée de l’escabeau en voulant faire une installation électrique pour le plafond du salon. Je me suis salement amochée la cheville gauche. Le médecin m’a recommandé de me reposer. Et il m’a dit : « Je suis passée hier devant la vieille maison des moines, et c’est magnifique ce que vous êtes en train d’y faire. Chapeau bas. » J’ai dû lui demander de répéter plusieurs fois ce qu’il voulait dire par « maison des moines ». Ma maison n’est pas un monastère ! Il devait y avoir confusion. Mais il m’a alors expliqué que la bâtisse avait été construite au XVIème siècle par plusieurs moines franciscains. Ils en avaient fait une ferme qu’ils laissaient en fief à des paysans de la région, mes ancêtres. C’est là qu’il m’a sorti un livre de son étagère murale. Il m’a vivement conseillé de le lire pendant ma convalescence, en m’indiquant que l’ouvrage parlait plus en détails de la vie quotidienne des moines du XVIème siècle, et particulièrement de ceux qui avaient travaillé entre autres à la construction de notre ferme. Le livre avait ce nom : « Une porte nommée Silence ». À la lecture de ce titre, mon coeur a tressailli. Le silence dont le livre parlait devait être une forme de quiétude monastique. Et la vie que je menais depuis quelques mois, avait tout d’une vie monastique.

 

22 juin 2014, 22h15.

Le livre ne contient pas de préface, juste ces mots après la page de garde : « FORCER le destin, ou se destiner à la FORCE, il faut choisir ». Tiens, je vais décidément de surprise en surprise. Cela me rappelle drôlement l’époque où j’allais régulièrement consulter un cartomancien. Il utilisait le Tarot de Marseille et la première carte que je tirais était presque toujours la FORCE, à tel point qu’après plusieurs séances, cela semblait l’amuser. Je me suis souvent dit que cet homme-là n’avait vraiment rien d’un voyant extralucide, mais le consulter m’apportait un étrange réconfort. J’étais jeune et je venais de subir une douloureuse rupture amoureuse, d’où mon penchant à cette époque pour tout ce qui pouvait m’apporter des réponses sur mon destin et sur le potentiel retour de l’être aimé.

 

16 juillet 2014

Monastère de Clairchanson, dans le Var. Le livre prêté par mon médecin n’a pas fini de me surprendre. Il m’a mené jusqu’ici. Je pense pouvoir y obtenir des réponses sur le passé de ma maison. Les moines qui avaient construit l’ancienne ferme dans laquelle je vivais venaient de ce monastère. J’y suis venue chercher le moine auteur de l’ouvrage, le Frère Paul Henri. Une fois arrivée à Clairchanson, ce matin, je me suis introduite dans le monastère. Il semblait vide. Ce n’est qu’au son de splendides chants grégoriens que j’ai compris. Les moines célébraient l’office quotidien de Tierce. Je me suis tout de même incrustée dans l’église et je suis restée respectueusement en fond de salle jusqu’à la fin de la messe. J’ai encore attendu patiemment que quelqu’un vienne m’adresser la parole, en pensant soudainement que je passais peut-être pour une intruse, dans ce milieu exclusivement masculin. On m’ignorait. J’ai donc fini par m’approcher d’un groupe de moines habillés de coules brunes, et j’ai demandé timidement où je pouvais trouver le Frère Paul Henri. Ils m’ont alors proposé d’aller boire et manger quelque chose dans la salle commune en attendant qu’il vienne me rejoindre. Je me suis donc dirigée vers ladite salle où un moine totalement silencieux et rondouillet s’est approché de moi en m’indiquant du doigt une place assise au bout d’une table. Je n’ai pas rechigné et je m’y suis installée. Puis, il est revenu avec une grosse miche de pain noir dont il m’a coupé une tranche, ainsi qu’un copieux bol de soupe. Il était dix heures du matin et je n’avais pas faim du tout, mais j’étais émerveillée par une telle hospitalité. Quelques minutes plus tard, il est entré…

 

Il s’est installé en face de moi. Il a percé mes pensées d’un regard long, fixe et foudroyant. Le plus troublant, c’était le silence qui accompagnait ses yeux. Il ne disait rien. Devais-je parler la première ? J’en étais très tentée, mais je me suis retenue jusqu’au dernier moment en me disant que je risquais probablement de raconter une ânerie. Mieux valait se taire et écouter… écouter son silence. Il me fixait toujours. Au bout de quelques minutes qui m’ont paru durer une éternité, ne sachant que faire, j’ai décidé de me remettre à la soupe. Son regard m’effrayait de moins en moins. Il semblait même devenir extrêmement apaisant et rassurant au fil des secondes. Mais tandis que j’amenais une large cuillère du breuvage à mes lèvres, voilà que, peut-être par surdose d’intimidation, je me suis égarée dans de longs sanglots inexplicables, secouée par un orage d’émotions. Tout ce qui était retenu au fond de ma gorge et de mon coeur est sorti dans un éclat foudroyant. J’ai perdu toute maîtrise de moi-même devant cet homme. Il y avait plus fort que moi. Et cette FORCE a très facilement vaincu ma volonté. Je me suis totalement abandonnée à elle en un instant et j’ai décidé de la laisser me guider vers la suite des événements. Frère Paul Henri a patiemment attendu que je me remette de mes émotions tout en gardant une attitude à la fois distante et respectueuse. Son regard avait changé. Il était emprunt d’une profonde bienveillance. Il m’a alors proposé de faire quelques pas à l’extérieur et nous nous sommes mis en marche ensemble autour du cloître. Je lui ai alors expliqué la raison de ma venue, ma quête de renseignements sur la maison de mes ancêtres. C’est là qu’il a enfin pris longuement la parole. Il m’a notamment expliqué sans détours qu’avant d’être moine, il avait vécu une toute autre vie, une vie qui portait sur la réussite et l’ambition personnelle. Mais cette ambition s’était soldée par de terribles échecs. Endettement, deuil et ruptures amoureuses avaient également été le lot de cet homme avant qu’il ne fasse voeu de pauvreté, chasteté et obéissance. Et entre ces deux épisodes de vie, il m’a également admis avoir vécu une période où il avait été avant tout un « charlatan narcissique », selon ses termes. Il m’a expliqué être tombé bien bas avant d’obtenir une aide précieuse qui l’avait mené tout droit au monastère. Il avait été cartomancien, rebouteux et guérisseur, tout cela à la fois, mais sans aucune autre motivation que l’appât du gain. Il m’a soutenu longtemps du regard après cet aveu, comme si je devais comprendre quelque chose, ce qui m’a surpris. Je lui ai alors dit que son choix de vie m’impressionnait, et que pour devenir moine, il fallait avoir en soi une FORCE incroyable, et qu’il avait donc dû obtenir une forme de rédemption. C’est alors qu’il a conclu notre entrevue en ces termes que je n’oublierai jamais : »Dis-toi que tu peux faire un choix entre deux voies, FORCer le destin ou alors te destiner à la FORCE qui est en toi et dans tout ce qui t’entoure ». Je quitte le monastère de Clairchanson sans avoir obtenu ce que j’étais venue y chercher. Je ne sais rien de plus sur ma maison. Frère Paul Henri ne m’a étonnamment parlé que de lui. Et pourtant, j’ai l’impression d’avoir beaucoup appris suite à cette entrevue.

 

18 juin 2022

C’est le grand jour ! Enfin ! Le musée ouvre ses portes aux visiteurs. Après huit années de restauration, la maison de mes ancêtres va finalement servir de témoin du passé. Elle sera à partir d’aujourd’hui un outil d’apprentissage pour la jeunesse. J’ai même peine à croire que voilà déjà presque huit ans que je n’ai plus trouvé le temps d’ouvrir mon journal. Quelques semaines après ma rencontre avec le Frère Paul Henri, j’ai fait une toute nouvelle rencontre, celle de Jean, qui trois ans plus tard est devenu mon époux. Il s’est joint à moi dans la restauration de la ferme et a même fini par me proposer de rendre à la maison son décor d’antan et d’en faire un musée dont le but était d’expliquer à la jeunesse comment mes ancêtres avaient vécu. Evidemment, je me suis montrée enchantée par sa proposition et c’est ainsi que notre aventure a commencé. Elle n’en est qu’à ses débuts puisque ce matin, nous inaugurons notre propre musée ! Je ne pouvais donc m’empêcher de rouvrir mon journal pour y écrire ces quelques lignes. Frère Paul Henri avait bien raison au sujet de la FORCE qui nous guide vers notre destin. Et dire que le cartomancien que j’avais maintes fois consulté et ce moine à la sagesse exemplaire n’étaient qu’une seule et même personne ! Il aurait sans doute souhaité que je le comprenne le jour de ma visite au monastère…

 

La boucle était bouclée. Le cartomancien était devenu moine, la comptable était devenue directrice de musée. À nous deux et à d’autres, le silence avait indiqué la voie de la FORCE. Sans cette FORCE, nous n’aurions accompli que de maigres réalisations dont l’achèvement s’étire péniblement à l’échelle spatiale et temporelle de nos vies légères et individualistes, avant de disparaître à tout jamais.

 

Laisser agir la FORCE et la destinée qui va avec, voilà ce qui a donné du poids à ma vie. Ma maison et moi-même y avons peut-être gagné une forme d’immortalité…

 

Extraits du journal de Jeanne Grangin, 1984-2063, fondatrice du musée rural de Végnez

 

carte : La Force

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