Créé le: 04.09.2019
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Un voyage au Paradis

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© 2019-2021 Pierre de lune

Georges tente de sauver son agence de voyage “Paradise”, en sérieuse perte de vitesse et de chiffre d’affaires. Parviendra-t-il à remotiver Didier, employé dépressif, Suzanne, son adjointe quasi retraitée et Alix, la nouvelle recrue dilettante ?
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Même les cours de gym ciblant la culotte de cheval ne font pas autant transpirer.

 

Notre Directeur, Georges, a été clair : nous devons nous surpasser, transcender notre talent collectif, élaborer des stratégies – et encore plein d’autres actions ambitieuses.

 

Notre groupe a perdu la notion du temps, pourtant centrale dans l’exercice ; le compte à rebours est enclenché. « Notre réussite est vitale ! », Georges allonge le « vi » de vital, comme une bouée tractable s’engage à l’aveugle dans un virage périlleux. Tout dans son ton indique l’urgence de la situation.

 

                                                                                                           ***

(La veille…)

– Paradise Voyages Conflans, bonjour, Alix à votre service. Que puis-je pour vous ? »

 

Ma jeune collègue coince son chewing-gum dans sa joue et commence à pianoter sur son clavier avec des petits « hum, hum » encourageants. Depuis trente ans que je travaille comme voyagiste chez «Paradise », je suis habituée à me concentrer sur la toile de fond des conversations. 

– Une location à Montpellier pour la dernière semaine de juillet ?  Je regarde cela tout de suite ! Appartement, deux pièces… Bien sûr ! Un balcon avec vue sur la mer ?

 

Je relève la tête, hilare. Alix en a avalé son chewing-gum ; elle en déballe un autre sans attendre et pose sa main sur son micro pour atténuer les bruits de mastication.

 

Didier, la petite quarantaine divorcée, caresse ses nouveaux implants capillaires d’un air amusé.

 

Georges est le seul à bénéficier d’un bureau personnel, mais il voit tout à travers la porte vitrée. Témoin du geste d’Alix, il pointe vers elle un doigt menaçant. «Enfin, on ne vous a pas appris à jeter votre chewing-gum avant d’entrer en classe ? Il « s’entend » dans le téléphone, vous comprenez ? Cela empâte votre élocution. Mangez donc vos bonbons pendant les pauses ! 

 

– Ça ne va pas être possible de vous commander la mer à Montpellier, Madame, je suis navrée ; puis-je vous suggérer Cannes et sa Croisette ? Oui, Cannes « dans le Sud de la France », tout à fait ! »

 

Je retourne à ma proposition de marche dans le désert pour un enterrement de vie de garçon. Didier devait s’en occuper, mais les affres de sa récente séparation le dispensent de traiter les demandes de voyages de noces et tout ce qui se rapporte à l’idée d’un mariage.

D’ailleurs, Didier ne gère plus grand chose depuis que sa femme l’a quitté ; nous étions plein d’empathie pour lui, au début ; Alix et moi avons repris beaucoup de ses dossiers pour le soulager de sa « dépression ». Six mois plus tard, l’épouse envolée, la dépression elle, est restée. Et Didier pianote sans conviction quelques actualisations de séjours, pendant que nous tentons de remplir les objectifs.

 

Moi, je m’adapte ; en tant qu’adjointe, je supplée Georges dans ses tâches administratives et j’essaie de prendre la vie du meilleur côté, c’est-à-dire du mien. Ma devise : «ne lâche rien, prends tout ». Et surtout, je m’économise en vue de l’âge de la retraite, qui approche à grands pas.

 

À midi, Georges me demande de fermer la porte d’entrée : 

 

– Merci, Suzanne ! » Puis il annonce : « Plateaux-repas pour réunion de service ! »

 

Alix et moi nous renfrognons, notre virée shopping en centre ville pour les soldes d’été tombe à l’eau.

 

Nous ôtons le papier cellophane de notre barquette en plastique contenant quelques sushis. Georges adore le Japon et son art culinaire. Alix n’apprécie pas le poisson cru, elle se contente de grignoter l’enveloppe de riz. 

 

– L’heure est grave pour « Paradise Voyage Conflans ».” 

Georges agite des graphes tous plus sombres les uns que les autres.

 

– Moins trente pour cent sur les locations saisonnières ! Moins vingt pour cent sur les croisières ! Moins quinze pour cent sur les séjours en club !

 

– On souffre de la concurrence des sites Internet de location en direct, oppose Alix. Les manifestes écologiques et le terrible naufrage du paquebot Paradise Ticket ont porté un coup dur aux croisières…

 

– Peut-être, riposte Georges. Mais ces données externes sont les mêmes pour toutes les agences. Comment expliquez-vous que nous, « Paradise Conflans », soyons avant-derniers du Challenge National ?

 

– C’est mieux que dernier, marmonne Didier. 

 

– La dernière agence sur la liste, puisque tu la mentionnes, Didier, n’existe plus. Le siège a décidé de la fermer compte tenu de ses piètres résultats. Voulez-vous être les prochains au chômage ? »

 

Un ange passe à l’Agence Paradise. Le ronron de la climatisation lui confère la modernité d’une motorisation discrète.

Georges, tout pâle sous sa barbe de trois jours, reprend :

 

– Première étape de reconquête de nos performances : renforcer l’esprit d’équipe et l’audace des vainqueurs. Rendez-vous demain matin à dix heures ici à l’Agence.

 

– Mais je ne peux pas, pleurniche Didier, palpant sa frange aplatie, j’ai « psy », le samedi matin.

 

– Je suis en retard sur mon enterrement dans le désert, j’ajoute, je comptais l’achever demain…

 

– Chaque week-end, je dois amener le chien de ma mère à la campagne, dit Alix, il est asthmatique et ne supporte plus la pollution urbaine…

 

Georges claque ses deux paumes sur la table :

 

– Demain matin, dix heures, c’est une obligation professionnelle, rugit-il. Sans quoi je vous jure que vous allez passer le reste de vos journées à visiter votre psy, aérer votre chien ou finaliser votre enterrement. Est-ce clair ?

– De toute façon, c’est mort… D’après ce que vous dites, on est la prochaine agence sur la liste, alors, à quoi bon ?

                                                                                                                    ***

(Samedi matin…)

 

Didier s’installe sur le siège avant à cause de ses nausées ; Alix et moi montons sans mot dire à l’arrière. Georges insiste pour nous bander les yeux puis il démarre. Sur la route, il récite un discours sur la confiance, son importance au travail, « le ciment entre collègues, chacun d’entre nous constituant une brique à l’édifice du succès ».

 

Didier n’arrête pas de se moucher, « allergies estivales » ; Alix fait craquer ses doigts. Je soupire.

 

Quelques minutes plus tard, Georges nous guide hors de la voiture. Nous avançons à la queue leu leu et passons dans une sorte de sas. Là, une ambiance feutrée nous soustrait à la vitalité bruyante de la ville. 

 

Enfin les foulards tombent ; nous recouvrons la vue face à un  temple zen tout en dorures et éclairage tamisé.

On se croirait dans le coin oriental de « Maisons du Monde », une accumulation de meubles et d’objets mystérieux qui nous propulse à des années-lumière de Conflans, dans le Japon des Samouraïs. Nous pénétrons en silence dans ce sanctuaire ; le visage hagard de Didier émerge des volutes d’encens.

 

– Je suis un peu allerg… » Le faisceau laser oculaire de Georges ne l’autorise pas à achever sa phrase.

 

Voyageuse par catalogue interposé, je suis envoûtée par la majesté des lieux. Le Bouddha trône au centre de l’autel, impénétrable et immanent. De multiples bougies et lanternes reflètent aux murs des larmes de lune jaunissante. Tout capture le regard, les statuettes, les fleurs d’anthuriums sculptées, les tambours retenus à la verticale dans de somptueux cercles de bois peints…

 

– Allez, au boulot ! » Georges nous ramène au principe de réalité. Mais de quoi s’agit-il : restauration de biens culturels ? Reconversion collective  ?

                                                                                                                      ***

(Quinze minutes plus tard…)

 

– Aucun d’entre vous ne sait faire d’origami ? éructe Georges, les mains en appui sur ses cuisses, à la manière d’un Sumo.

– Mais à quoi occupiez-vous vos mercredis après-midis quand vous étiez gosses ? La télévision, c’est

ça ? Toute une génération sacrifiée sur l’autel du tube cathodique, ignorante des techniques ancestrales de pliage de papier ! »

 

Notre patron, exalté en découvrant le temple à nos côtés, s’est transformé en monstre frénétique et coléreux.

 

J’ai désormais un aperçu du climat subtropical japonais. Les yeux rouges et exorbités, Didier transpire à grosses gouttes sous son kimono en grosse toile devant une feuille carrée toute froissée, témoignant de plusieurs manipulations hasardeuses.

 

C’est Alix, l’Exploratrice Douée, qui a exhumé le carré de départ -planqué sous un presse-papier original, une incroyable composition d’anthuriums, de branches de saule et de wax s’élevant en spirale échevelée.

 

Alix, encore, l’Exploratrice Chanceuse, qui s’est attribuée les plus beaux compliments « Georgesques» grâce à sa découverte des instructions de montage, un minuscule billet codé coincé dans la gueule du dragon, gardien de l’offrande. Depuis, notre petit génie s’est rencognée dans un coin sombre, à l’abri de l’excitation croissante du chef. Didier a été désigné d’office pour la confection de l’origami, considérant son expérience d’art-thérapie à l’hôpital comme un avantage certain.

 

Une voix grésille dans le haut-parleur : « souhaitez-vous un indice supplémentaire ? »

 

Mais qui nous parle ? Georges, lui, n’a pas l’air surpris. Il lève le pouce comme un moniteur validant le moral de ses plongeurs entourés de requins-marteaux.

 

Sur la fine tenture d’un paravent, une lanterne en bronze découpe la silhouette d’une grue  ainsi que la chronologie de sa confection. Une odeur indéfinissable se mêle aux effluves d’encens tandis que Georges exécute les étapes de pliage. Il brandit son origami finalisé, triomphant :

 

– Au Japon, la légende raconte que si l’on parvient à plier mille grues de papier en une année, notre voeu est exaucé. Je vous propose de prier pour la longévité… »

 

Une sirène stridente se déclenche, des indicateurs rouges clignotent au plafond de la salle. Une intrusion insupportable de la modernité dans notre voyage intemporel.

 

La voix du haut-parleur hurle, beaucoup moins amène que tout à l’heure :

 

– Éteignez immédiatement vos cigarettes ! »

On ne distingue plus grand chose dans le nuage de fumée au fond du temple ; des mains énergiques chassent le brouillard polluant. Alix quitte son refuge, l’air innocent :

 

– Elle a sonné par erreur, leur alarme ; y a trop d’encens, ici ! »

 

– Faut accélérer un peu et se serrer les coudes, intime la voix. Allez, il vous reste une demi-heure pour identifier la divinité du temple.

                                                                                                                     ***

La raison de notre présence se précise sous la pression hiérarchique, une pesanteur de type pyramidal, annonciatrice de court-circuit. Didier, Alix et moi peinons à concevoir que Georges nous a enfermés dans cet endroit insolite pour nous exhorter à en sortir le plus vite possible à l’aide d’énigmes à résoudre. C’est ahurissant ! Cette expérience “unique et novatrice” vise à resserrer nos liens et relancer une dynamique de groupe ; pour l’instant, le spectre du découragement plane sur notre groupe déconfit.

 

– Déjà que je ne crois pas en Dieu, je remarque, je ne vois pas l’intérêt de dégoter une divinité japonaise.

 

– On se demande si c’est bien efficace, tout ce cirque, ajoute Alix.

Didier s’éponge avec sa manche chauve-souris et replace sa mèche en apostrophe rebelle. C’est évident qu’il souffre.

 

Les mains jointes sous le menton, assis sur ses talons, Georges se concentre comme un instituteur face à un troupeau d’élèves récalcitrants.

– Essayons d’optimiser le peu de temps qu’il nous reste dans ce temple de l’Inspiration, dit-il d’une voix douce. Cette divinité a quelque chose à nous dire et je ne quitterai pas cette pièce sans l’avoir consultée.

 

Georges s’abandonne à son exaltation mystique ; Alix, Didier et moi sommes pressés d’en finir avec ce jeu de cache-cache. On va la trouver, sa déesse, et ensuite, on prendra un bon remontant à la Brasserie de Conflans.

 

– Et si c’était ce Bouddha, là ?  Il nous observe en ricanant depuis le début ! fait Didier.

 

– Faudrait savoir, on cherche un Dieu ou une Déesse ? s’énerve Alix.

 

Georges semble absorbé par les Ema, des petites plaques de bois qui servent à faire des voeux.

Accrochées à un portique près de l’autel, la plupart s’ornent d’images de cheval et de prières écrites en japonais. Soudain, notre chef pousse un cri de victoire et s’empare d’une Ema rédigée en français, dotée d’un dessin de serpent.

 

Intrigués, nous nous rapprochons. Il nous lit un court poème à la lueur d’une fausse bougie, où il est question de sagesse, de dragon-serpent caché et d’une source. Cette trouvaille nous insuffle un regain d’énergie et une certaine tendresse pour notre capitaine qui tente de sauver le navire. En braves moussaillons, nous allons  l’aider à écoper !

 

Didier avise une fontaine d’intérieure, en partie dissimulée derrière l’autel ; nous nous précipitons vers la vasque de bois emplie d’eau provenant de rigoles en bambou. Une fleur de nénuphar s’y épanouit, symbole de notre nouvel espoir. Alix et moi observons nos hommes à l’oeuvre. Nos guerriers et chasseurs sont lancés sur une piste, il faut les laisser à leur conquête tandis que nous les encourageons en silence.

 

Georges ouvre le petit meuble laqué sous la fontaine et ne peut retenir un juron de déception. Il passe sa main à l’intérieur, palpe les parois, rien. Vide.

 

– Il vous reste cinq minutes ! avertit le haut-parleur avec effet Larsen.

Voilà bien le reflet de notre « aventure » : le vide, synonyme d’échec, gage de notre disparition prochaine.

 

Georges se redresse et de dépit, balance un coup de pied sur le flanc de la console. Des protestations retentissent dans les enceintes. On n’abîme pas le matériel, s’il vous plaît ! C’est alors qu’une mélodie de boîte à musique s’élève du petit meuble ; nous nous baissons, regards rivés à l’entrée du compartiment. La cloison du fond se sépare en deux comme un rideau, un cylindre s’avance sur une plaque automatisée. Nous applaudissons comme des gamins, l’âme de pirates devant un coffre aux trésors.

 

– À toi l’honneur, Georges, je dis, un peu émue.

 

Il soulève l’étui de brocart, dévoilant une statuette en bois pas plus haute que la canette de bière qui m’attend à la Brasserie de Conflans. Nous nous laissons choir au sol ; Georges saisit l’objet et le place sous une lampe basse, que nous puissions tous bien le regarder.

 

– Je croyais que c’était une femme, remarque Didier.

 

Nous nous trouvons face à une tête de vieil homme à barbe pointue, posée sur les anneaux d’un serpent lovés en hélice d’envergure croissante.

Un mince faisceau blanc souligne chaque spirale brodée d’écailles ;  la finesse des traits du Sage, comme dessinés au pinceau, me frappe. Les fentes de ses pupilles sombres nous sondent en profondeur. Un dialogue intérieur s’engage entre lui et nous.

Notre animateur jusqu’alors invisible nous a rejoint. La voix impérieuse s’est radoucie.

 

– Eh bien, bravo ! Franchement, je n’y croyais plus, vous l’avez trouvée au tout dernier moment ! Je vous présente la Divinité de la Fertilité Ugajin, incarnation de l’humidité et de la puissance nourricière de la terre. Puisse-t-elle vous faire don de ses bienfaits dans votre quotidien ! Je vous propose de quitter ce temple et de regagner le hall principal où vous récupèrerez vos portables et effets personnels. »

 

Assis dans ce que Didier nomme “le sas de décompression” près de l’accueil, nous reprenons peu à peu contact avec la réalité . Georges nous a bien eus en nous entraînant dans ce nouvel Escape Game créé au sein du musée ethnographique de Conflans.

 

– Je suis fier de décorer votre équipe de l’ordre des Samouraïs, proclame notre guide.

Une petite photo de groupe ?

 

Cette fois, nul besoin de se forcer pour sourire.

                                                                                                           ***

(Quelques mois plus tard…)

 

– Chers collègues, commence Georges devant nos traditionnels plateaux-repas orientaux, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle… 

 

Alix sort son paquet de cigarettes.

 

– Commence par la mauvaise, tant qu’à faire, je dis.

 

– Quand est-ce qu’on ferme ? dit Didier. 

 

– L’agence doit déménager…

 

Tout le monde proteste. On n’a pas envie de changer, on est bien ici !

 

– Un déménagement, sur l’échelle du stress, c’est le niveau maximum, proteste Didier, mon médecin m’interdit toute source de stress. »

 

Georges poursuit, enthousiaste :

– Nous allons nous installer dans le bâtiment attenant au Musée Ethnographique de Conflans. Car il n’est plus question de fermer, bien au contraire ! Notre partenariat avec le musée, « Paradise Voyages et Conférences », nous a propulsés dans les meilleures places du tableau… Notre agence pilote fait figure de proue dans le groupe Paradise. Et pour l’inauguration de nos nouveaux locaux, le musée nous prête quelques objets du monde… Notre divinité protectrice du Japon, bien sûr, mais aussi un Talisman de Madagascar, une hache à tête d’oiseau africaine, et même une brique de la muraille de Chine ! »

 

Il ouvre la glacière sous son bureau, sort une bouteille de saké et dispose des bols en faïence. Il lève bien haut son verre en une sorte de salutation au soleil et lance : «Kampaï !»

 

(16 333 caractères espaces compris) 

Commentaires (1)

Webstory
03.06.2020

La démarche de Georges, directeur d'agence de voyage, est pleine d'originalité. Une nouvelle pleine d'humour et de surprises. Merci à Pierre de Lune, fidèle lecteur et webwriter qui prend à coeur de laisser des commentaires.

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