La patience est mère des vertus, car, comme le dit le proverbe : « Tout vient à point pour qui sait attendre. »
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« Prenez bien soin de moi, car le parfum
de ma première fleur exauce un vœu. »
Le roi pose le parchemin et ouvre avec précaution le couvercle retenu par un petit fermoir en étain, touche ultime de raffinement sur un coffret en bois magnifiquement ouvragé. Une odeur de terre fraîche accompagne la jeune pousse verte qui y repose. Il l’examine avec attention. Elle est en parfaite santé, vigoureuse, prête à devenir un buisson ou même un arbre, à ce stade de la croissance, tout est envisageable.
Mais le roi n’en sait rien. En fait il ne connait rien à rien dans l’art de faire pousser les plantes. Pour cela il a un serviteur, comme pour s’occuper de ses chevaux, nettoyer son château, concocter ses repas ou percevoir ses impôts. Pour cette dernière tâche, il a même plusieurs hommes, un seul ne serait pas très efficace face à ses serfs réfractaires. Tout comme pour guerroyer contre les seigneurs du voisinage qui lui manquent de respect. Difficile d’en imposer sans une troupe conséquente.
Bref. Voilà donc le roi face à une fleur en devenir. Et pas n’importe quelle fleur, puisqu’elle lui réalisera un vœu quand il en humera le délicieux parfum. Car, dotée de ce pouvoir magique, cette fragrance pourrait-elle être autrement que délicieuse ?
Il fait mander Adalbert, son jardinier. Séance tenante.
— J’ai reçu cette plante… spéciale, déclare-t-il, il faut que tu en prennes soin comme de la prunelle de tes yeux.
— Bien, Sire, répond Adalbert serein.
— S’il lui arrive quoi que ce soit, tu finiras empalé sur la place du village.
— Bien Sire, répond Adalbert nettement moins serein.
Le jardinier se saisit avec précaution du coffret, et s’apprête à franchir le seuil.
— Attends.
— Sire ?
— Tout compte fait, c’est moi qui vais m’en occuper, déclare le roi en réalisant que si le jardinier voit la première fleur éclore et qu’il la hume, c’en est fini de son vœu. Tu m’expliqueras juste comment faire.
— Bien, Sire.
— Et par contre, s’il lui arrive quoi que ce soit, tu finis toujours empalé sur la place du village.
— Naturellement, Sire.
— Sais-tu de quel type de plante il s’agit ?
— Euh, c’est…. difficile à déterminer… à ce stade de la croissance, s’embrouille Adalbert. Il faut voir comment elle évolue.
— Oui, bien sûr. Et donc ? Tes conseils ?
— Commencez par placer le coffret non loin d’une fenêtre, les plantes ont besoin de lumière pour s’épanouir. Il faut lui donner à boire aussi, la terre est un peu sèche. Mais pas trop, on ne veut pas la noyer non plus.
— Va chercher de l’eau et montre-moi. Surtout, n’oublie pas, nul autre que moi ne doit s’en approcher.
— Entendu, Sire.
Le jardinier parti, le roi observe la plante, tourne le coffret plusieurs fois afin de déterminer la meilleure position pour que la lumière baigne de façon optimale la pousse. De couleur vert tendre, une tige et deux feuilles, elle ne semble pas pressée de croître, encore moins de donner une fleur. Patience, lui a dit le jardinier.
Le reste de la journée, il vaque à ses occupations, venant de temps à autre contrôler que la plante se porte bien. À chaque fois, celle-ci ne présente pas le moindre signe de changement. Rassuré par cette constance, et un peu agacé, il se résigne à suivre le conseil de son jardinier et laisser le temps au temps.
Le lendemain, après avoir vérifié l’état de la pousse (inchangé), il convoque le prêtre du château.
— Est-ce vous l’auteur de cette note ? demande-t-il sans préambule. Non, ne la dépliez pas, ne la retournez pas. Les quelques mots que vous voyez devraient vous suffire pour reconnaître votre écriture, non ?
— Oui, assurément.
— Donc c’est bien vous qui avez écrit ça ?
— Oui, euh… non, se reprend le prêtre, je ne suis pas l’auteur de cette ligne.
— En êtes-vous sûr ?
— Je sais tout de même à quoi ressemble mon écriture, s’indigne le prêtre.
— Oui, j’imagine.
— Très bien. Je peux y aller maintenant ?
— Attendez. Vos doigts, là, ils sont tachés avec de l’encre, non ?
— Exact, ma fonction m’amène souvent à user ma plume sur les parchemins, s’emporte le prêtre en dissimulant ses mains dans son dos.
— Oui, c’est vrai, oui. Vous pouvez disposer.
Quelle idée d’imaginer le prêtre lui offrir un tel cadeau ! D’autant plus que l’homme d’Église n’apprécie pas du tout qu’il se fasse tirer les cartes chez la voyante quand la troupe de saltimbanques s’installe aux abords du château.
Incapable de deviner qui a pu lui faire ce présent, il décide que ce n’est pas important. Que ce doit être un admirateur, ou une admiratrice, quelqu’un qui l’aime bien. Car quel cadeau ! La possibilité de faire un vœu ! N’imaginant même pas qu’il puisse s’agir d’une plaisanterie ou d’une imposture, il voue dès lors une attention toute particulière à la plante en imaginant quel souhait il va formuler. La richesse ? La jeunesse ? La gloire ? Le territoire du seigneur voisin ? Ou sa femme ? Il parait qu’elle est jolie…
Le matin suivant, le nombre de feuilles passe à trois, puis quatre le jour d’après. Les nouvelles sont apparues au centre alors que les plus anciennes se sont étirées sur les côtés pour leur laisser la place.
Au bout de deux semaines, il compte une dizaine de feuilles. Mais toujours pas signe d’une fleur. Le roi s’impatiente. Il aimerait que cette foutue plante accélère le rythme.
Un jour plus tard, le jardinier se présente essoufflé d’être venu au plus vite, car il est familier des « au plus vite » de son roi.
— Un problème, Sire ?
Devant l’air paniqué du souverain, Adalbert examine méticuleusement la plante. Les feuilles du bord ont jauni et ramolli.
— Qu’avez-vous fait ?
— Comme elle ne pousse pas vite, j’ai ajouté un peu d’eau hier soir, je me suis dit que ça aiderait. Mais ce matin elle me paraissait apathique et assoiffée, alors j’en ai encore remis. Ai-je bien agi ?
— Non, vous êtes en train de la noyer.
— La noyer ? Tu plaisantes ? Une plante, ça ne peut pas se noyer. D’autant plus qu’elle est dans de la terre.
— Une plante ne réagit pas comme un être humain. Et si on l’arrose trop, c’est pas bon.
— Elle va mourir ?
— Non, le rassure le jardinier songeant aux pieux sur la place du village. Par contre, ne mettez plus d’eau avant qu’elle reprenne une couleur normale. Il faut patienter.
— On ne peut rien faire d’autre ? Je ne fais que ça avec cette plante. C’est lassant.
— On pourrait percer des trous sous la boîte, ça permettrait à l’eau de mieux s’écouler.
— Elle poussera plus vite ?
— Non, mais ça évitera ce genre de mauvaise surprise.
Le menuisier se présente quelques instants plus tard, une chignole à la main et deux tréteaux sur lesquels il dispose le coffret. Adalbert tient ce dernier pour éviter toute chute inopinée.
— As-tu observé ce coffret ? demande le roi au menuisier. C’est de la belle ouvrage, non ?
— Oui, s’enthousiasme l’artisan, de la très belle ouvrage.
— Il doit venir de loin, non ?
— Comment ça ?
— Pour être façonné de manière si délicate, avec ces gravures et ces finitions. Ce n’est pas ici qu’on fabriquerait un tel objet.
— Mais si, bien sûr qu’on peut, s’indigne le menuisier.
Adalbert lui jette un coup d’œil alarmé.
— D’ailleurs le bois utilisé pousse dans la région, poursuit l’artisan sur un ton plus calme. Et les techniques de conception ne me sont pas inconnues.
— Ah ? s’étonne le roi. Tu devrais les utiliser plus souvent, tu ferais fortune avec ça.
— Oui, Sire, bougonne le menuisier avant de se mettre à la tâche.
Sous les yeux attentifs du souverain, le menuisier perce quatre trous sous le coffret.
— Il n’y a pas d’eau qui s’écoule ? s’étonne le roi.
— Non, confirme Adalbert, et c’est bon signe, ça veut dire que vous n’en avez pas versé une quantité trop importante.
— Je ne comprends pas à quoi ça sert alors.
— Ça va empêcher que l’eau stagne au fond du coffret et que les racines pourrissent, ça aère la terre, si vous voulez.
— D’accord.
— Par contre je vous conseille de mettre un plateau dessous, pour éviter, le cas échéant, que de l’eau se répande par terre.
Trois jours plus tard, la plante a retrouvé sa couleur normale et elle pousse même plus vaillamment que jamais, décuplant le nombre de ses feuilles.
Ces dernières, ovales et pincées sur le bout, s’étirent sur une longue tige. De fines rainures bombées les parcourent, y dessinant un motif vert sombre. Sur les bords, les feuilles s’épanouissent généreusement vers l’extérieur tandis qu’au centre, elles se courbent légèrement sur le côté, comme pour dégager son cœur. D’où ne semble vouloir sortir que des feuilles. Et encore des feuilles ! Le roi en vient à se demander comment il peut faire un vœu en humant le parfum d’une fleur sur une plante qui ne produit que des feuilles.
— Sire, le seigneur voisin vous envoie un émissaire, l’interrompt le capitaine de la garde. Souhaitez-vous le rencontrer ?
— Non. Décapitez-le et renvoyez sa tête à l’expéditeur.
— Mais, c’est le troisième courrier que vous traitez de la sorte. Vous devriez écouter ce qu’il a à dire.
— Je ne veux pas de messager, je veux que le seigneur voisin me cède ses terres.
— Mais justement, peut-être que l’émissaire…
— Vous osez discuter mes ordres ?
— Non, Sire. Il sera fait comme vous le souhaitez, soupire le capitaine en prenant congé.
Satisfait d’avoir une fois de plus résolu ce problème, le roi observe un moment le coffret dont le contenu ne semble pas vouloir évoluer, puis reprend ses occupations.
Un matin, après un temps qui lui parait une éternité (mais tout à fait raisonnable pour une plante), le roi découvre un petit bouton vert clair au centre de toutes les feuilles. Il convoque aussitôt son jardinier.
— Regarde ! Serait-ce la fleur qui pointe ?
— Oui, effectivement, votre plante est en train de faire sa fleur.
— Merci, le congédie le seigneur sans quitter sa plante des yeux.
Il contemple ainsi presque toute la journée le bouton sans que rien de phénoménal ne se passe.
Le lendemain, le bouton s’est élevé d’un demi-centimètre et le jour d’après à peine plus. Une semaine plus tard, il a pris la forme d’un cône arrondi sur le dessus, perché au sommet d’une tige de la hauteur d’un petit doigt.
Adalbert, à nouveau sollicité, admire la croissance de la plante.
— Elle a bien progressé.
— Ce n’est pas assez rapide, s’énerve le roi. Peux-tu y remédier ?
— Je trouve qu’elle croît plutôt bien.
— Peut-être, mais pas assez vite. Aurais-tu une suggestion ?
— Je ne vois qu’une solution, ajouter une fine couche de crottin de cheval bien sec.
— Ça va puer ?
— Ça nourrira la terre et favorisera le développement de la fleur.
— Mais ça va puer ?
— On n’a rien sans rien, Sire.
L’impatience l’emportant sur le bien-être olfactif, le roi fait ajouter du substrat à la surface du coffret.
Enfin, deux jours plus tard, le bouton commence à s’ouvrir : cinq sépales s’écartent comme cinq griffes libérant le trésor qu’elles protègent jalousement. Des pétales tout chiffonnés s’en échappent, encore loin de ressembler à une fleur.
— Demain probablement, répond Adalbert au roi qui l’a convoqué une fois de plus séance tenante.
Et effectivement, au petit matin, une magnifique fleur d’un rouge sombre s’étale sur tout le coffret. Le roi s’approche révérencieusement, étonné par la taille de la fleur qui s’est épanouie en une nuit alors qu’elle a mis si longtemps à sortir.
La texture satinée des pétales leur procure un aspect soyeux. Le roi approche son nez, curieux de sentir la fragrance qui réalisera son souhait. Il hume à plein poumon, mais aucune odeur enchanteresse ne s’en échappe. Par contre il ressent une douleur intense au-dessus des yeux, là où le parfum chemine avant de se disperser dans son cerveau.
La mort du roi est fulgurante, comme souhaité. Car oui, le parfum de la première fleur exauce un vœu. Mais ce que le mot accompagnant le coffret se gardait bien de préciser, c’est qu’il exauce le vœu de la personne qui a planté la graine.
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