Créé le: 11.09.2026
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Un bon petit génie

Fantastique, Humour, Nouvelle

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© 2026 Septembre

Une fleuriste, un livre de Molière, un petit génie et quelques confettis… Il n’en fallait pas davantage pour que l’écriture d’Iris prenne un tour plutôt inattendu.
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Un bon petit génie

 

Je m’appelle Iris, je suis fleuriste. Si l’on m’avait nommée Ciboulette comme ma mère en avait eu la tentation après avoir fumé une herbe médicinale qu’on lui avait recommandée, peut-être aurais-je été maraîchère. On ne le saura jamais : mon père m’a repiquée à temps dans le terreau de la raison.

J’aime travailler dans cet univers de couleurs et de senteurs qui m’enveloppe et nourrit mon imagination.
Quand j’ai un peu de temps — rarement — j’écris. De petites histoires, des contes, parfois des poèmes.
J’en ai des bouquets entiers, mais ils recueillent moins de succès que mes bottes de tulipes. Je dois me rendre à l’évidence : mes fleurs plaisent davantage que mes mots.

Mais cela, c’était avant ! Avant que Fumée entre dans ma vie.
Qui est Fumée me demanderez-vous ? Je serais bien embarrassée de vous le dire.

J’avais rouvert une lecture interrompue — Molière, Don Juan, Acte I, scène 1 Sganarelle faisait l’éloge du tabac. Les répliques glissaient encore dans ma tête lorsqu’une odeur âcre et piquante envahit la pièce. Une fumée blanche s’éleva du livre et s’étira doucement. Suffoquée, je toussai et agitai les mains pour la dissiper. En vain. La fumée se rassembla, hésita un instant avant de prendre forme. Une petite silhouette mouvante, en perpétuelle recomposition, vint s’asseoir dans le fauteuil me faisant face, avec un naturel désarmant. Je ne distinguai pas ses traits mais je sentais un regard bienveillant posé sur moi.
Quelques confettis rouges voltigèrent dans ma direction :
— Non ? m’exclamai-je, bouche bée.
— Si ! répondit-il, j’en viens !

Je vous explique. J’étais allée voir la veille au théâtre un spectacle — expérimental. Déstructuré. Une jeune femme échevelée courait entre deux canons en lançant des bribes de phrases, entrecoupées de crachements de fumée et de jets de confettis, rouges. J’en avais retrouvé dans mes cheveux, mes vêtements.

— Vous étiez dans le spectacle ? le questionnai-je.
— Si l’on veut ! Propulsé hors du canon, droit dans votre poche. J’y suis resté. Je ne me sentais pas à ma place dans ce tumulte. Ici… ajouta-t-il en effleurant le livre, c’est mieux. Molière m’a fait un bien fou ! Un bain de classicisme ! Ah l’ironie moliéresque ! Ces vers !
Je souris en opinant.
Soudain la bizarrerie de la situation me sauta aux yeux. Parler théâtre avec une forme éthérée, assise dans un fauteuil, qui appréciait Molière…

— Si je comprends bien vous avez changé de trajectoire en plein vol.
— On peut dire cela ! Je n’ai pas beaucoup d’expérience à ce jour. Je débute.
— Mais qui êtes-vous ? Je peux vous demander des choses ? Vous pouvez exaucer un vœu ? Des trucs comme cela ! Vous êtes un … génie ?
— Oui, je suis un petit génie, dit-il en se tortillant.
— Magnifique !
Devant mes yeux pétillants, remplis d’espoir, il précisa :
— Un petit génie… au sens littéral.
Je déchantai, mais insistai :
— Vous pourriez m’aider à écrire, à avoir du succès ?
— À ce stade, je pourrais juste vous aider à dresser une liste de courses…
Je hochai la tête, émue de voir la petite silhouette se ratatiner.
— Voyez-vous, mon maître m’a abandonné en pleine formation. Il est parti avec une nuée dont il était amoureux en me lançant — il versait volontiers dans la grandiloquence : « Désolé petit, le cœur a ses raisons que la raison ignore… ». Depuis j’erre, petite fumée parmi le monde. Le paradoxe : nous naissons du feu et de l’embrasement mais nous rêvons de nuages.
— Comme nous peut-être.
Je refermai doucement le livre.
— Fumée … je crois que nous allons nous entendre.

À dater de ce jour, nous devînmes inséparables. Fumée m’accompagnait partout, présence discrète et flottante. Mon entourage crut que je m’étais remise à fumer ; je répondais par un rire, sans jamais démentir.

Nous parlions littérature en faisant des bouquets. Nous progressions de concert.
J’écrivais ; Fumée relisait, me soufflait des idées à l’oreille. Je lui disais :
— C’est fumeux, non ?
— C’est … fameux, corrigeait-il.

Mes textes avaient toujours eu une tonalité lumineuse, presque obstinée. Ce n’était pas toujours au goût du jour. Un rédacteur m’avait dit une fois :
« Noircissez le ciel, décapitez vos fleurs, laissez-les se faner et se décomposer, écorchez vos lapins, clouez votre corneille à la porte d’une grange — et je vous publierai … peut-être. »

Je n’avais rien changé. Ou presque.

Mon écriture s’allégeait. Les personnages jouaient à cache-cache entre ombre et lumière, certains même disparaissaient. Je semais, Fumée arrosait.
Tout en restant fidèle à ma palette, le succès vint. Fumée se dilatait.
Je commençai à m’interroger le jour où, invitée à une remise de prix — j’étais arrivée première — je vis les membres du jury échanger des regards étonnés, presque perplexes, comme s’ils découvraient mon texte. Autour de mon cou, Fumée frémissait, vibrant de joie.
Sur le chemin du retour, je le fixai :
— Promets-moi, une chose, les jurys, tu ne les … enfumes pas ?
Je le vis se teinter de rose lorsqu’il me certifia que non.
Un trouble persista : et si mon petit génie n’en faisait pas un peu trop, à mon insu ?
— Je ne veux pas nécessairement gagner, seulement me classer, à la loyale !

Avec le temps, quelque chose changea, par petites touches.
Ici, une note plus claire. Là, une légèreté nouvelle. Un friselis, une dentelle verte dansant dans la brise.
Je gagnais en notoriété. Fumée se détachait peu à peu. Par moments, il paraissait absent, perdu dans une rêverie. Un jour il me glissa :
— Iris … le beau et le bon … on s’en approche, tu ne crois pas ?
Il marqua une pause :
— Les jurys… je faisais un peu écran. Juste assez pour éveiller leur curiosité… et leur laisser le plaisir de dévoiler.

Je le voyais de plus en plus souvent assis parmi les fleurs, le visage tourné vers le ciel :
— Toi aussi ?
Il acquiesça.
Je lui souris :
— Tu as raison, les génies ne sont pas faits pour rester enfermés.

Un matin, je le cherchai en vain. Je levai les yeux, le soleil était déjà haut.
Je sentis une caresse dans mes cheveux. Un confetti en forme de cœur.
Fumée avait toujours eu un côté sentimental.

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