A tous les 29 février Tous les jours particuliers Inattendus, inoubliables, uniques Peut-être banals pour le reste du monde A tous les jours en plus Ceux inscrits dans nos mémoires Et tous ceux qui arriveront
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Un bien étrange sourire

 

A chaque pas qu’elle pose un peu plus loin à l’intérieur de ces lieux, le cœur d’Ella se serre de plus belle, entravant la reprise du souffle perdu dans sa course effrénée. Toute la journée, elle n’a cessé d’épier le passage des minutes, rivant son regard à tout objet susceptible de mesurer le temps. Et malgré cette surveillance assidue, elle n’a pu quitter son lieu de travail à l’heure envisagée, celle qui lui aurait assuré de se rendre ici dans les temps.

Une fois atteint le gigantesque bâtiment et franchies les larges portes battantes figurant l’orée des voyages comme la lisière des retours, elle traverse l’esplanade bondée en passant sous un immense tableau d’affichage suspendu, sans prêter aucune attention à ses indications.

 

Son regard de bronze en alerte n’attend que de pouvoir fixer l’horloge géante surplombant l’escalier monumental au pied duquel se déploie un vaste hall. Plus loin, l’espace s’ouvre sur une interminable succession de quais s’étirant aussi loin que porte le regard.

Enfin, les aiguilles de la souveraine du temps la rassurent, elle est en avance. Contrairement à tous les gens autour d’elle emportés dans une incontrôlable effervescence, Ella ne va nulle part ailleurs qu’ici-même. Sa destination se trouve là, juste quelques mètres en contrebas.

 

Alors qu’elle entame la descente des marches, Ella ne peut retenir ses yeux de balayer l’immense salle ouverte et surtout l’ensemble de ses occupants, innombrables à cette heure de la journée, qui vont et viennent en tous sens. Ses prunelles ne font que glisser sur les visages anonymes sans s’y attarder. Ella sait qu’elles se figeront d’elles-mêmes à la fraction de seconde où elles se poseront sur un seul d’entre eux. Ce visage dont elle dessine si souvent les contours et les traits depuis deux décennies sur l’écran de ses paupières closes. Ce visage étranger et pourtant si familier. Ce visage qu’elle n’a vu en tout et pour tout qu’à cinq reprises. Et qu’elle connait néanmoins jusqu’à la moindre ridule, le moindre pli, la moindre fossette, le moindre recoin de sourire.

 

Il y a vingt ans jour pour jour qu’ils se sont croisés pour la première fois. Et sans qu’elle sache réellement pourquoi, dans l’un de ses écrins, la mémoire d’Ella a conservé ce jour intact.

Elle avait alors vingt-deux ans tout juste et était de retour à la Capitale après une visite à sa grand-mère qui, depuis quelques années, avait déposé ses dernières valises dans sa Normandie natale.

Préoccupée par sa reprise du travail prévue dès le lendemain et le retour des tracas quotidiens estompant déjà les bienfaits de son escapade normande, Ella se hâtait à travers la gare en trainant une valise comme toujours bien plus volumineuse que lors de son départ. Coutumière de ce curieux phénomène, elle prévoyait à chaque visite chez Héloïse une place vacante dans son bagage pour les présents, victuailles et autres souvenirs avec lesquels celle-ci ne manquait jamais de la gâter.

Grand-mère et petite-fille avaient toujours été proches, même si les impératifs de nos folles existences qui noient si souvent les véritables importances avaient raréfié leurs moments passés ensemble. Malgré sa vingtaine d’années, Ella aimait toujours entendre et réentendre les histoires que lui contait son aïeule depuis son enfance. Et elle aimait encore plus quand elle lui narrait sa propre histoire. Car Héloïse et son époux, Paul, ont vécu un autre siècle, une autre époque, d’autres épisodes de l’Histoire dont ils ont fait partie bien malgré eux et dont personne n’est sorti indemne. Une existence et un vécu à la fois semblables à ceux de tant d’autres gens de leur génération, et hors du commun pour celle à laquelle appartient Ella.

Ella a peu connu son grand-père, Paul, décédé subitement lorsqu’elle était encore petite fille. Elle a pourtant le sentiment de si bien le connaître. Par ses mots choisis avec soin, par tout l’amour qui teinte encore l’azur de ses yeux, par sa voix sur laquelle le temps avait tissé un voile qui en intensifiait encore la chaleur, Héloïse lui a presque tout raconté de leur histoire, depuis ses prémices jusqu’à ce qui se poursuivait même au-delà de l’absence.

Résistants de la première heure, ils s’étaient rencontrés en 1942, dans cette même gare, alors qu’ils avaient été affectés à une mission commune, sans même se connaître. Leurs yeux s’étaient découverts au-dessus de la valise pleine de tracts qu’ils s’étaient échangés. Et cet instant indélébile avait pour toujours scellé leur promesse muette de survivre ensemble, sans se douter que ce serment, ils allaient en réalité le respecter bien au-delà de la Grande Guerre…

Héloïse avouait souvent à Ella qu’elle se demandait encore comment ils avaient pu traverser sans plus d’encombres cette période de ténèbres… Se remémorant certaines de leurs actions, certaines de leurs interventions, de jour comme de nuit, dans un Paris où l’ennemi se trouvait partout et dans tous les camps, Héloïse paraissait chaque fois se rendre un peu mieux compte à quel point ils avaient pu être inconscients. Et insolemment chanceux.

Ella chérissait ce qu’ajoutait invariablement sa grand-mère lorsqu’elles évoquaient cette époque qui avait pour toujours marqué de son sceau de terreur et de souffrance l’existence de ceux qui l’avaient traversée. Et jamais elle ne se lassait de cette confidence.

« Si tu savais, ma chérie, comme nous avions peur… Nous étions terrifiés à l’idée de nous faire prendre. Et encore plus d’être séparés. Mais il est des causes plus grandes que nos individus qui ne sauraient laisser place aux craintes personnelles. Alors, chaque fois que nous devions repartir en mission sans savoir si nous allions en revenir sains et saufs, sans savoir si nous allions pouvoir passer un jour supplémentaire ensemble, ton grand-père me répétait toujours la même phrase : ‘‘Belle Héloïse, pour nous, il y aura toujours un jour de plus… ’’ ».

Alors que, toute à ses pensées, Ella initiait l’ascension du grand escalier en soulevant péniblement son lourd bagage, la douceur de ces souvenirs accrocha un sourire à ses lèvres et elle ne s’aperçut pas de la chute du livre qu’elle maintenait serré sous son bras.

—       Mademoiselle !

Figeant sa progression, Ella se retourna pour découvrir face à elle un homme d’environ trente-cinq ans, d’une élégance soignée, lui tendant l’objet chu avec un air affable. Il fallut de longues secondes à la jeune femme pour que la fascination exercée par la vue de ce visage laisse la réalité refaire surface et lui autorise un mouvement. Incapable de détacher son regard de ces yeux aux reflets dorés ornés de légères rides de bonheur, de ces pommettes hautes, ce front dégagé, ce nez droit et fin, ces lèvres ourlées, Ella avait bredouillé des remerciements. L’homme, tout aussi captivée qu’elle, avait également paru aux prises avec un trouble non dissimulé.

—       Ne prenez surtout pas cela pour une mauvaise entrée en matière, mais… nous sommes-nous déjà rencontrés quelque-part ?

Ella répondit par la négative. Mais même la voix de cet homme, à la fois grave et douce, éveillait chez elle une réminiscence inconnue, tel un souvenir enfoui dans quelque recoin abyssal de l’esprit qu’on ne parvenait pas à hisser à la surface, quel que soit l’effort de mémoire déployé.

Sans en comprendre ni la raison ni la façon, ils se retrouvèrent quelques instants plus tard assis côte à côte sur l’un des bancs de la gare, échangeant à bâtons rompus. Il lui posa maintes questions sur sa vie, son passé, ses goûts, ses projets. Mais aussi des questions sur elle. Ce qu’elle aimait. Qui elle était. Ella se surprit à lui confesser sans aucune crainte, sans aucun frein autre que sa pudeur naturelle, les espoirs, les doutes, les convictions et les peines qu’on ne partage pas avec un parfait inconnu.

Il l’écouta. Longtemps. Elle n’apprit de lui que son prénom. Un prénom qu’elle ne risquerait pas d’oublier.

—       Pourrons-nous nous revoir ? osa timidement Ella lorsqu’ils se séparèrent des heures plus tard.

Son inattendu confident arbora un bien étrange sourire.

—       Bien sûr. Rendez-vous est pris pour la même date.

—       Vous vous moquez de moi ? sourit Ella, amusée. Nous sommes le 29 février !

Remettant son chapeau en place, l’homme orna son sourire d’un clin d’œil avant de tourner les talons. Ella l’observa rejoindre d’une démarche assurée le quai numéro sept et grimper à bord du train qui y était stationné.

 

De la plus étrange des façons, Ella n’oublia strictement rien de ce moment durant les quatre années suivantes, et, sans y croire vraiment, revint à cet endroit précis à la date prévue.

De la plus étrange des façons, il fut au rendez-vous.

Et il le fut tous les 29 février depuis lors.

 

Aujourd’hui encore, Ella espère qu’il ne manquera pas leurs sixièmes retrouvailles. Cinq échanges en vingt années… Elle ne sait pas qui il est, elle ne sait rien de lui. Et pourtant, il n’y a que lui qui sache les affres de son cœur, les balafres de son âme et toutes ses croyances. Peut-être encore plus qu’Héloïse. Et peut-être que, d’avantage encore que la situation elle-même,  le plus étonnant est qu’Ella,  d’ordinaire rationnelle et posée, ne cherche dans ce lien tissé au creux ces parenthèses extraordinaires, aucune explication ni aucune logique.

Elle sait seulement que ces instants uniques lui sont devenus essentiels, et que leur rareté comme leur intensité ont rendu leur attente fébrile et leur survenue incroyablement précieuse. Comme on espère un miracle dans le doute qu’il se réalise vraiment. Comme on le savoure autant qu’on a craint son absence.

Et le prodige de ce jour en particulier, Ella espère de tout son cœur qu’il aura lieu. Car depuis quelques temps, elle a l’impression de dériver, à la recherche d’un rivage qui ne semble plus incarner qu’un mirage.  Il y a peu, son travail de recherche en pharmacologie qu’elle surinvestit depuis des années, pensant œuvrer pour une cause fondamentale et pour le bien commun, s’est retrouvé aux mains d’une caste aux intérêts purement lucratifs. Quelques jours plus tard, par négligence, son compagnon a omis de raccrocher son téléphone alors que la boîte vocale d’Ella enregistrait ses roucoulades avec l’une de ses collègues. Et Héloïse peine de plus en plus souvent à se rappeler son prénom.

Ella vacille en même temps que l’ensemble de son univers, la condamnant à une errance dont elle ne perçoit ni la direction ni même une éventuelle destination. Et cette amarre qu’Héloïse et sa mémoire fuyante ne peuvent plus nouer, ce phare qui s’est éteint la laissant aveugle et désœuvrée, elle en a désespérément besoin.

 

Soudain, son cœur omet une pulsation. Ses yeux viennent de cesser tout net leur balayage.

Debout au milieu de l’agitation d’une masse humaine pressée, sous un chapeau de belle facture comme on n’en fabrique plus depuis bien longtemps, un sourire la regarde. L’émotion du sien lui répond en s’élargissant tandis qu’elle s’approche, jusqu’à traverser son visage d’une extrémité à l’autre.

Il est bel et bien là. Elle respire à nouveau. Et comme à chaque fois qu’ils sont réunis, il la regarde lui aussi comme s’il cherchait à se convaincre de la présence corporelle de la jeune femme.
Ils ne s’étreignent pas. Ils n’ont d’ailleurs jamais eu de contact physique ni n’en ont jamais éprouvé le besoin. Comme s’ils étaient liés par bien autre chose qu’une réalité matérielle.

—       Bonjour, Belle Ella.

—       Bonjour, Paul.

La sobriété de leur salut n’atténue en rien l’émoi qui borde leurs yeux comme le coin de leurs lèvres étirées. Indifférents à l’activité bouillonnante alentour, ils façonnent juste pour eux une bulle suffisamment grande pour les isoler du reste du monde et de la distillation des secondes qui ne se poursuit qu’ailleurs. Ils s’asseyent à leur place habituelle et le regard doré de Paul scrute de sa tendresse le tracas d’Ella.

—       Vous me parlez de ce qui ne va pas ?

Le regard accroché à l’affection de Paul, Ella sent l’humidité imprégner ses yeux jusqu’à tutoyer ses cils. Il sait déjà.

Alors elle lui dit. Toute la peine qui infiltre son être comme un poison insidieux, l’égarement de sa place en ce monde, le besoin de retrouver du sens dans un univers qui en parait chaque jour un peu plus dépourvu.

Alors il l’écoute. Avec toute la compassion de son âme, avec la compréhension de celui qui a déjà parcouru ces déroutes, et qui a le recul et la sagesse nécessaires pour savoir qu’elles pavent aussi le chemin.

D’un geste doux, il tend à la jeune femme un mouchoir en tissu pour assécher le lit que la tristesse a creusé au long de ses joues.

—       J’ai beaucoup vécu, mais la vie ne m’a donné que quelques clés, Ella. Peut-être n’y en a-t-il d’ailleurs pas d’avantage. Ce que je sais, c’est que nous avons tous une voie, une place, une raison. Que ce n’est pas parce qu’elle s’échappe qu’elle ne nous attend plus. Que la chercher fait partie du voyage.

Ella le dévisage avec une infinie tendresse. La douceur de sa voix, la prévenance de tout son être convoient jusqu’au creux de son âme un apaisement inespéré.

Essuyant ses dernières larmes, son attention est tout à coup captée par l’examen plus attentif du carré d’étoffe entre ses mains. Ces motifs colorés en bordure, cette broderie délicate faite à la main dans un coin avec la plus grande minutie, ces initiales bien connues…

D’un geste vif, elle relève la tête vers l’homme qui, malgré l’écoulement des années, a toujours la même exacte allure que le jour de leur rencontre. Un bien étrange sourire aux lèvres, lui aussi a les yeux braqués sur le morceau de tissu.

—       Vous pouvez le garder. J’en ai beaucoup d’autres. Et il sera bientôt à vous de toute façon.

Il jette un œil à la gigantesque horloge qui les toise de toute sa hauteur temporelle, et se lève du banc, imité par Ella, muette d’hébétude.

—       Il est temps de nous quitter, Ella. Faites-moi confiance, ne renoncez pas à qui vous êtes. Jamais. Rappelez-vous toujours d’où vous venez, les mots, les rencontres, les erreurs, les quelques instants de grâce et tout l’amour qui ont forgé la femme que vous êtes. C’est là que se trouvent vos clés à vous.

La gratitude sans borne d’Ella s’échoue dans la sinuosité douloureuse de sa gorge, et ne franchira jamais ses lèvres.

Alors qu’il commence à s’éloigner, Ella scrute de nouveau le mouchoir entre ses doigts avec une grande attention. Fronçant les sourcils, elle le hèle soudain.

—       Pourquoi ce jour ?

L’éclat de voix stoppe les pas de Paul qui fait volte-face et rebrousse lentement chemin.

—       Pourquoi un 29 février, Paul ? insiste-t-elle.

Il affiche de nouveau le bien étrange sourire qu’Ella lui connait bien.

—       Parce que le 29 février est un jour de plus. Un jour pour nous.

La phrase explose dans l’esprit de la jeune femme, y dispersant des éclats d’écho qui résonnent longtemps. Les yeux écarquillés, elle ouvre la bouche sans qu’aucun son n’y trouve d’exutoire. Leurs regards s’arriment. Paul sourit et Ella comprend.

Quand elle parvient enfin à parler, l’émotion éraille son timbre.

—       Parce que pour nous, il y aura toujours un jour de plus, n’est-ce pas ?

Sans cesser de sourire, Paul visse de nouveau son couvre-chef sur sa tête, avant de s’éloigner pour de bon au long du quai numéro sept, et de disparaître dans le cœur d’un train.

Commentaires (1)

Webstory
22.11.2020

Félicitations à Carole Gévaudan, Prix du Public du concours d'écriture 2020. Score: 50 votes sur 385 réponses.

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