L'auteur russe Tchekhov publie la nouvelle La Steppe en 1888. Il fait traverser la steppe à son personnage Iégorouchka, puis l'abandonne en pensant le retrouver. Ce qui ne s'est pas produit. Sans prétention, j'ai repris cette suite à mon compte.
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Chapitre 1

 

Au-dessous de l’escalier, Iégorouchka se réveille effrayé ; il se retrouve assis sur le coffre qui lui sert de couche, les cheveux collants de transpiration, la chemise rouge mouillée de sueur. Il revoit Émilien près du feu battant la mesure et Dymov aux yeux rougis par l’alcool. C’est la vision de Dymov qui l’a réveillé. Dymov le charretier s’ennuyait tellement lors de ses traversées aller-retour de la steppe qu’il cherchait noise à son entourage.

 

Une fois, en voulant prendre la défense d’Émilien qui avait été offensé, Iégorouchka se planta en face de Dymov et lui cria, tremblant et ne se reconnaissant pas lui-même, qu’il le détestait et que celui-ci irait en enfer. Parvenu au comble de son émotion, il demanda même aux autres charretiers de lui casser la figure !

 

Iégorouchka ne peut retenir ses larmes, il est si triste. Il appelle sa maman entre ses sanglots et ne peut pas se rendormir. Enfin le coq se met à chanter, les premiers rayons du jour filtrent à travers les volets de la chambre voisine et Nastassia Petrovna Toskounova, encore tout émue de l’arrivée, la veille, de son pensionnaire, descend les marches de l’étage.

 

Parvenue au niveau des chambres communes – la cuisine, la salle à manger et la chambre de couture – Nastassia, le fichu au tissu brillant rose et rouge, aux motifs floraux recouvrant la tête et attaché sous le menton s’approche sur la pointe des pieds d’Iégorouchka, cherche à deviner dans la semi-obscurité si l’enfant dort encore et prononce doucement et tendrement les paroles suivantes :

– Dors, dors mon petit ange, mon petit cheval, ce voyage t’a tellement fatigué … Je prendrai soin de toi. Je ne garderai pas un sou de la somme que ton oncle a laissé ; j’utiliserai tout pour bien te nourrir et pour que ton ventre ne crie pas famine quand tu suivras les cours au lycée. Je t’habillerai aussi pour que tes camardes de classe et les professeurs te respectent. Mon ange, mon petit cheval, je m’occuperai de toi comme ta maman le ferait.

 

A ces mots, au souvenir de sa maman, le jeune garçon se met à pleurer. La dernière image qu’Iégorouchka garde d’elle est l’instant où elle se tient à côté de la calèche, sur la place du marché, devant la fontaine et lui fait des signes de la main en guise d’adieu. Il ne peut contenir son chagrin et laisse échapper de lourds sanglots.

 

Nastassia, entendant Iégorouchka pleurer, s’approche, l’entoure de ses bras et presse le visage du jeune garçon contre son sein :

– Mais mon ange, je suis là, ta nouvelle maman. Je vais te cuisiner des gruaux, bien frais, bien chauds que tu assaisonneras avec du miel. Tu te sentiras déjà beaucoup mieux quand tu auras goûté à mon déjeuner.

 

Iégorouchka prononce un merci à peine audible, repousse, contre le mur, la peau de mouton qui lui tenait chaud et va s’asseoir à la grande table de la salle à manger. Tout autour de lui et en abondance trônent des plantes et des icônes ; son regard, sans se fixer, passe des unes aux autres. Le sansonnet – tout emplumé dans sa robe noire aux reflets bleu émeraude et tachetée de petits signes blancs -, emprisonné dans sa cage accrochée à la fenêtre siffle et imite la voix de la maîtresse de maison.

 

Nastassia, chargée d’un large plat en céramique blanc orné de fleurs des champs, pénètre dans la pièce et met fin à ce fatigant et ininterrompu balayage qu’exerce le regard de Iégorouchka. Elle s’émerveille :

– Oh mon enfant, oh ma rose, rouge et en bouton, ta maman à ton départ t’a vêtu de rouge pour me dire que c’est ta couleur, ton signe distinctif. Je comprends maintenant. C’est bien juste, n’est-ce pas ? Voilà, mange mon ange, ma petite rose, ma tulipe, toi qui t’accordes si bien à mon intérieur. Et dès que tu seras rassasié, tu m’appelles et tu iras chercher Katia. Je t’expliquerai le chemin à emprunter.

 

Nastassia pose le plat sur la table et tout émue et à reculons s’en retourne dans la cuisine.

 

Chapitre 2

 

Le chien roux aux oreilles pointues, en entendant la porte d’entrée s’ouvrir, arrive à toute allure et renverse presque le jeune garçon que Nastassia tient par la main. Le chien se met sur deux pattes, pose l’avant de son corps sur le ventre d’Iégorouchka et le lèche au visage. L’enfant surpris tente de se dégager et entend la vieille dame dire au chien :

– Mais le Roux, tu salis la belle chemise rouge, calme-toi, dorénavant Iégorouchka habite ici !

 

Tout en caressant la tête du chien, Nastassia se tourne vers Iégorouchka :

– Regarde, Iégorouchka, en sortant du jardin, tu prends à gauche, puis encore à gauche, puis à droite et ensuite tu demandes à la vendeuse de poires, installée devant la porte de sa maison, où habite ma fille.

– Oui, Madame.

– Apelle-moi tante Nastassia, mon petit ange !

– Oui

– Mais ne sois pas timide, mon oisillon, je suis dorénavant ta deuxième maman.

 

Nastassia, essuie ses larmes d’émotion avec le bas de son tablier replié jusqu’au visage, refoule de petits cris aigus et regarde Iégorouchka repousser de la main quelques herbes hautes et ouvrir le vieux portail du jardin.

 

La terre du chemin est encore humide des nombreux orages ayant éclaté ces derniers jours. Par moment, la semelle des bottes d’Iégorouchka manque le pas et glisse. Enfin, il parvient vers la vieille vendeuse qui, curieuse de l’avoir vu l’autre jour avec un homme à la belle allure l’interroge :

– Bonjour mon petit. Qui es-tu ?

– Je m’appelle Igor, Madame, et j’habite à Taganrog.

– Mais que fais-tu ici ? Je t’ai vu l’autre jour avec un Monsieur et vous cherchiez la maison de Nastassia. Tu vas sûrement chez sa fille. Quand celle-ci s’est mariée, la vieille a donné, en guise de dot, la belle maison au beau-fils. Il y a un trottoir devant la porte de leur maison. Là-bas, ma chaise, ma table et mon étal ne seraient pas boueux. Mais qu’importe, c’est la vie : il y a les riches et les autres. Et je ne me plains pas ; j’en vois du monde et je mange à ma faim.

 

Iégorouchka ne disant mot, la vieille poursuit :

– Mais que fais-tu ici et qui était ce Monsieur ?

– C’était mon oncle. Le frère de ma maman. Il est marchand, il vend de la laine de mouton …

– Quel bel homme j’ai vu là. J’aurais voulu qu’il s’arrête, que nous parlions un peu, mais il était tellement pressé. Un homme d’affaires est affairé, c’est dans sa nature. Donc, je n’ai pas pu le retenir, mais s’il revient te voir, venez partagez un moment de cordialité avec moi. Ah si j’avais à nouveau un homme à la maison. Le mien est mort il y a quelques années et la vie d’une veuve est bien difficile. Les gens s’éloignent d’elle ; ils craignent de l’avoir à charge. Heureusement, j’ai quelques acheteurs fidèles, mais seulement parce que mes fruits sont de qualité. Tiens, mon petit, goûte cette poire.

 

Iégorouchka croque dans le fruit et s’en va en oubliant de dire à la vieille pourquoi il est là, dans cette ville inconnue, et surtout sans demander à nouveau où habite Olga.

 

Iégorouchka accélère le pas et distingue de loin quelques enfants jouant à même le sol. Il passe devant la fenêtre ouverte d’un logis ; une vieille femme dépose des miettes de pain sur le bord extérieur et l’interpelle toute joyeuse :

– Venez tous prendre un verre de lait frais après votre partie de bille. On vient de traire la vache, le lait est encore tiède. C’est bon pour votre santé !

– Merci, Madame.

– Mais voyons, mon petit, je suis tante Philomena ! Ne sois pas timide !

 

Iégorouchka, encouragé par la gentillesse de la dame qui le prend pour un gosse du quartier, parvient à vaincre sa timidité et s’approche des enfants qui lui paraissent être plus jeunes que lui. Tous lèvent la tête à son arrivée et il reconnait Katia dont il a fait la connaissance la veille chez Nastassia. La petite fille assise par terre sur le trottoir se relève et prend le nouvel arrivant par la main. Elle tente de se faire comprendre :

– aa- aa éé

 

Iégorouchka qui ne comprenait déjà pas la petite fille hier au soir ne dit mot et se laisse guider à travers une cour où sont entreposées des caisses de bois et de petites charrettes. Des poules piaillent par-ci par- là, au centre dans un carré d’herbe et de terre une vache broute sous les bêlements de deux moutons, l’un blanc, l’autre noir. Un vieil homme portant chapeau, bottes et fumant la pipe s’introduit, à droite, dans une sorte d’étable et referme la porte sur lui. Les deux enfants prennent à gauche du portique, montent un escalier en bois aux marches grinçantes et parviennent sur un étroit et long balcon d’où l’on entre chez Olga.

 

La mère de Katia est assise sur une chaise en train d’allaiter son quatrième enfant, un garçon vigoureux au nom d’Alexis. Deux autres garçons âgés de 2 et 3 ans se battent, couchés sur le sol en bois. Le petit pleure et l’autre garçon, l’ainé tente de s’emparer du cheval de bois pommelé fixé sur une planche à roulettes et que l’on tire avec une ficelle.

 

Le petit Nicolas tient, de son petit bras dodu, le jouet plaqué contre son ventre, entre les quatre pattes de l’animal. Son frère lui tire les cheveux et à ce moment-là, il lâche prise. Nicolas hurle de plus belle, mais sa mère ne réagit pas ; elle est épuisée par ces naissances successives. Katia s’approche de sa maman, tire la manche de la robe de cette dernière, lui fait un petit signe de la main signifiant qu’elle s’en va. Olga, le regard absent ne semble pas voir Iégorouchka.

 

Les deux enfants, toujours main dans la main, à l’appel de la vieille dame à sa fenêtre entrent par un corridor froid et humide dans une cuisine où la cheminée occupe l’essentiel de la pièce. Sur une petite table, deux bols de lait sont préparés. Iégorouchka, ayant reçu une bonne éducation de sa mère issue de la petite noblesse et veuve d’un haut fonctionnaire, ouvre enfin la bouche et dit :

– Merci Madame.

– Ee, ii, répète Katia.

 

Chapitre 3

 

À leur retour, des crêpes tièdes attendent les deux enfants. Nastassia gronde tendrement Katia dont la robe est toute terreuse. Vite, elle enfile un habit de rechange à sa petite fille et elle se précipite à la fontaine pour laver le tissu qu’elle fait sécher aux fils tendus qui courent sur le côté gauche de la maison. Sa lessive à peine terminée, Nastassia appelle les deux petits occupés à jouer avec le Roux : ils lancent un bois que le chien rapporte inlassablement :

– Venez mes petits trésors, j’ai une tâche à vous confier.

 

Tout en entourant de ses bras les épaules d’Iégorouchka et de Katia, Nastassia entraîne les enfants vers la clôture qui vacille d’avant en arrière en leur expliquant ce qu’elle attend d’eux :

– Voyez ces herbes hautes, coupez-les le plus court possible. Voyez comme elles se laissent faire facilement, à main nue. Dès que le terrain sera dégagé, les poules viendront à nouveau picorer le sol. Amusez-vous, riez, chantez ; la température est agréable, le soleil vous caressera sans vous brûler. Et quand vous aurez terminé, allez chercher un gros chou dans le potager. Je vous préparerai une bonne soupe. Iégorouchka, tu m’en diras des nouvelles. Tu vois, je suis une vraie maman pour toi.

 

Katia tourbillonne au milieu des herbes qui lui arrivent parfois jusqu’aux yeux, elle se laisse tomber comme si le sol était une natte ; elle lance au ciel bleu sa voix enfantine et aigüe de voyelles. Iégorouchka, sans se plaindre de l’attitude de Katia qui lui rend le travail plus difficile, s’exécute et ne dit mot.

Nastassia ayant terminé de hacher les oignons, le couteau à la main et les yeux remplis de larmes appelle de sa voix perçante :

– Iégorouchka, Iégorouchka, mon papillon, viens vite vers moi !

 

Iégorouchka s’avance, le pas souple, mais lent et le visage impassible vers la vieille. Il n’a pas besoin d’ouvrir la bouche que déjà elle lui explique la suite du travail à effectuer :

– Tu vois la barrière comme elle se balance, parfois à gauche, parfois à droite. Il te faut replanter chaque piquet, et tout à la fin, clouer des planches le long des lattes à l’horizontal que tu trouveras dans le cabanon. Dépêche-toi mon cœur, l’orage menace.

Nastassia s’en retourne dans la cuisine tout en marmottant :

– Plus de mon âge … Quelle chance d’avoir ce petit pour m’aider un peu … Olga est épuisée et son mari, mon beau-fils, cet ivrogne … Mm ! La bonne odeur …

 

Iégorouchka s’approche de la barrière ; Katia est à nouveau à ses trousses. Elle saute comme un cabri et tente de s’accrocher à la jambe de son compagnon. Elle rit de son rire déjà légèrement hystérique ; ses yeux d’un brun très sombre brillent de malice.

 

Iégorouchka reste impassible et semble ne pas remarquer la présence de Katia. De ses deux petites mains fines, il réajuste le poteau et de toutes ses forces, il tente d’enfoncer le bois dans la terre. Tout à coup, le pieu glisse de son trou ; Iégorouchka surpris fait un pas en arrière, mais la pointe du piquet déchire à mi-cuisse son pantalon et blesse sa peau. C’est à ce moment que Nastassia crie du pas de la porte :

– Venez manger les enfants, la soupe est prête !

 

Katia voyant le sang couler de la jambe d’Iégorouchka se met à hurler, pleurer, sautiller.

 

Elle court à la cuisine, se jette dans la longue jupe protégée d’un tablier de sa grand-mère et pointe du doigt Iégorouchka qui entre à son tour. Nastassia effrayée, s’empare du pot de miel et de ciseaux : elle coupe la partie déchirée du pantalon, frictionne la blessure et s’écrie à travers ses cris et ses pleurs :

– Mon dieu, mon dieu, mon petit cheval, quel malheur ! Tu souffres mon pauvre petit et tu n’as plus de pantalon ! Il faudra bien t’en coudre un nouveau ; comme cela, tu ne peux pas aller au lycée ! Mais en attendant, allons vite manger la bonne soupe qui redonnera le sourire à mon enfant. Allons, venez, tout est déjà préparé dans la salle à manger.

 

Iégorouchka, assis dorénavant à sa place, mange tranquillement, jouissant du calme qui règne enfin autour de lui. Mais cette quiétude ne dure pas : le tonnerre gronde au loin et les premiers éclairs zèbrent le ciel. L’atmosphère s’assombrit. La lumière devient opaque. Cet orage rappelle à Iégorouchka la dernière étape de son voyage, cette pluie qui l’avait glacé jusqu’aux os alors qu’il était sur son ballot de laine fixé au chariot. Un léger tremblement le reprend comme si la fièvre ne l’avait pas encore complétement quitté.

 

La pluie tombe maintenant drue et il n’est plus question d’aller travailler dans le jardin. La petite Katia tourne et retourne un poupon de laine bien sale, le lance en l’air, le rattrape parfois et rit de tout son soûl quand il tombe par terre ou sur la table. Iégorouchka, lui, tente de donner une forme, avec son couteau de poche – héritage de son papa – à un morceau de bois emporté de la steppe et choisi parmi d’autres bouts dispersés à même le sol près du char ou les moujiks faisaient la sieste. Iégorouchka voit encore sa maman lui déposer cet outil dans la main en lui disant de bien en prendre soin afin de pouvoir le garder sa vie durant. A ce souvenir, les larmes lui montent aux yeux, mais ses légers sanglots sont étouffés par le cliquetis métallique de la machine à coudre. Iégorouchka se sent si seul.

 

Chapitre 4

 

Toute la nuit, le ciel déverse ses seaux d’eau sur la ville côtière ; les rues boueuses se transforment en petits ruisseaux. Les gouttières du toit de la maison de Nastassia ne retiendront bientôt plus l’eau de pluie. Et si l’orage ne cesse pas, le liquide s’infiltrera dans les murs de l’habitation déjà ancienne et fragile. Iégorouchka tend l’oreille, il a les nerfs à fleur de peau. Il ne peut oublier la soirée d’orage dans la steppe d’abord juché sur le char, puis enroulé – portant toujours ses habits humides – dans une peau de bête et couché sur le banc dans la masure de la vieille paysanne ; celle-ci lui proposait de manger du melon. Que le melon est agréable et rafraichissant, mais lors d’une belle et chaude journée d’été ! Iégorouchka craindra l’orage, sa vie durant.

 

« cli, clic,clic, cli,cli,cli,cl,cl,cl,cl … » la machine à coudre est lancée à toute vitesse. Nastassia termine une robe toute simple, blanche à fleurs jaunes, pour sa petite-fille. L’unique décoration sera un nœud un peu proéminant sur le devant de l’habit. Nastassia est prête à entamer sa nouvelle pièce de couture et en ouvrant la grande armoire où elle range ses tissus, elle se dit :

– Bon, trouvons un tissu pour confectionner un pantalon à mon cher Egori. Ce matin, il pleut toujours, il n’est pas question d’aller continuer à réparer la balustrade. Mon ange peut bien encore rester quelques heures à l’intérieur de la maison en caleçons longs.

Quelques mèches de cheveux se sont échappées de son lourd chignon – une boule au milieu arrière du crâne – et glissent tels de fins ruisseaux noirs et argentés sur le chemisier blanc aux broderies de couleur, à l’encolure et aux manches courtes bouffées. Ses doigts fins, telle une araignée en marche, recherchent le tissu approprié dans les piles de toiles soigneusement pliées. Et tout à coup, satisfaite de sa trouvaille, elle s’écrie :

– Voilà, c’est exactement ce qu’il me faut ! Ces carreaux rouges et blancs s’accordent parfaitement aux deux chemises rouges de mon enfant tombé du ciel.

 

Et la bonne Nastassia se met au travail. « Clic, clic, cli, cli, cl, cl, cl, cl, cl … »

 

Chapitre 5

 

Un léger duvet s’est mis à pousser au-dessus de la lèvre d’Iégorouchka ; sa voix aussi se transforme, elle devient plus profonde. La peau du visage est légèrement grasse et des boutons d’acné éclatent de-ci de-là. Iégorouchka n’aime vraiment pas que tante Nastassia le prenne par la nuque et presse son visage contre la lourde et volumineuse poitrine. Katia hurle au loup quand elle met sa main dans celle d’Iégorouchka et que celui-ci la repousse. Le jeune garçon revendique son indépendance.

 

Nous sommes maintenant le 9 août et Iégorouchka doit se présenter dans quelques heures aux examens d’admission du lycée de la ville. Il est huit heures cinquante et il monte les trois marches d’escalier qui conduisent dans la cour de l’école. De petits groupes de garçons élégamment vêtus, portant casquette et serviette en cuir, se retournent et éclatent de rire en voyant cet étranger vêtu de rouge et portant un sac en étoffe à l’épaule gauche.

 

Iégorouchka est rouge de honte, il regarde le sol et attend que la porte du bâtiment s’ouvre. Il a conscience du ridicule de son accoutrement, mais ce n’est pas avec les deux pièces de dix kopecks qu’il a reçues de son oncle et du père Christophe qu’il peut s’acheter un habit digne d’un étudiant. Malgré le profond sentiment de solitude et d’injustice qu’il ressent, Iégorouchka se présentera devant le surveillant ; assis au fond du grand auditoire, il rédigera une copie qui lui vaudra la note de huit sur dix. Iégorouchka devient ainsi élève régulier au lycée Alexandre III.

 

Avant de retourner dans la steppe, le père Christophe a conseillé à Iégorouchka de s’appliquer dans toutes les matières enseignées au lycée : le latin, la théologie, l’histoire, la philosophie, les mathématiques, la géographie, le français et l’allemand. L’étudiant deviendra magistrat, médecin ou ingénieur. C’est en mathématiques qu’il obtient les meilleurs résultats ; l’allemand avec sa structure de phrases hachée – verbe au début et rejet en fin de proposition – lui parait bien difficile à maîtriser. En revanche, il apprécie les cours de langue française et le professeur qui lui témoigne de la sympathie. À plusieurs reprises, ce dernier prendra la défense d’Iégorouchka lorsque les autres élèves l’importuneront.

 

Un jour, les garçons ligotent Iégorouchka à un arbre pendant la pause. Il restera là deux heures pleines sans que le professeur de géographie ne remarque son absence. C’est le livreur de poulets qui informera le directeur de ce qu’il a vu en traversant la cour.

 

Iégor a subi une nouvelle fois une humiliation : ses camarades d’études l’ont obligé à entrer dans la salle avec ses caoutchoucs boueux, de s’y promener de long en large avant de ressortir et de les enlever. Le terrible professeur de géographie est entré comme une furie dans la classe, a jeté sa serviette sur le bureau et de sa voix grave a hurlé :

– Que le coupable se lève, rassemble le matériel et nettoie les traces de terre laissées sur le sol. La sanction sera une retenue le prochain jeudi de congé.

 

Iégor n’a même plus envie de se défendre ou de se plaindre ; il se lève, il exécute sa tâche sous le regard satisfait et moqueur des autres élèves. Iégor est triste, très triste. De tout l’hiver, il n’a pas revu son oncle et n’a eu aucune nouvelle de sa maman. Nastassia et Katia tentent de redonner le sourire à l’adolescent – l’une en confectionnant des gâteaux, l’autre en offrant ses jouets – mais rien n’y fait : une profonde tristesse submerge les journées et les nuits d’Iégor.

 

Chapitre 6

 

Au loin, sur les collines, les dernières traces de neige ont disparu. Elles ont préparé le terrain aux plantes buveuses : variétés délicates teintées de bleu et de jaune. L’air chaud asséchera leurs racines, la corolle deviendra translucide, fine et finalement elle reposera sur la terre. Les herbes folles prendront la relève ; elles se balanceront au gré du souffle de l’air et resteront couchées au sol après le passage d’un lièvre sauvage. L’été est arrivé.

 

Après les cours, le jeune homme a pris l’habitude de se rendre au port fluvial, au bord de l’eau et de regarder les bateaux charger et décharger de la marchandise, des caisses de bois et de volumineux sacs de jute. Au loin, un train fonce à grande vitesse sur les rails neufs. Un groupe de quatre garçons se tenant à courte distance les uns des autres lancent l’hameçon de leurs cannes à pêche dans la large rivière ; un esturgeon serait bon à ramener à la maison et ses filets – grillés dans la poêle – donneraient un délicieux repas.

 

Ce jour-là, près du débarcadère, Iégor aperçoit les premiers chariots qui ont traversé la steppe en ce début de belle saison. « Bonjour calèche » crie-t-il tout joyeux en apercevant le vieux véhicule qui a transporté son oncle, le père Christophe, curé de l’église Saint-Nicolas et lui-même lors de la première étape du voyage l’an passé. Sans hésitation, il entre dans la grande auberge et cherche des yeux le cocher Déniska. Attablé avec quelques collègues autour d’un verre de vin celui-ci entend une voix jeune qui prononce son nom avec vigueur :

– Déniska !

– Iégorouchka ! Mon petit, approche, viens t’asseoir à côté de moi, il y a encore une place sur le banc. J’ai pensé à toi en arrivant ici et je suis curieux et impatient d’avoir de tes nouvelles. Dis-moi, dis-moi …

 

Iégorouchka ému aux larmes en retrouvant un habitant de sa ville natale se laisse prendre par les épaules et attirer sur le torse de Déniska. Ses larmes, si longtemps contenues, coulent tel un torrent à la fonte des neiges. En sanglotant de temps à autre, Iégorouchka tente de savoir si Déniska a vu sa maman Olga Ivanovna Kniazeva ou son oncle le marchand Ivan Ivanovitch Koutzmitchov. Le cocher n’a rencontré ni l’un ni l’autre, cependant il est porteur d’une mauvaise nouvelle concernant le pope Kristofor : selon le journal Les nouvelles russes le père Siriiski serait décédé peu avant Noël d’une pneumonie.

 

Cet homme bon, qui a renoncé en son temps aux études pour ne pas quitter père et mère taquinait affectueusement Iégorouchka en l’appelant « Lomonosov ». Ce dernier, scientifique de renom, a quitté sa famille, son village natal pour aller poursuivre ses études à Moscou.

 

Lors de sa dernière rencontre avec le père Christophe, chez Nastassia, l’été précédent, Iégorouchka avait pressenti qu’il voyait ce saint homme pour la dernière fois. Doit-il s’en inspirer ? Le jeune garçon va-t-il devenir évêque ? La tristesse d’Iégor ne tarit pas ; elle affecte Déniska au point qu’il lance sans réfléchir :

– Demain, vers 9 heures, je repars avec un client pressé. La place à côté de moi est libre, je t’emmène jusqu’à Taganrog, si tu le souhaites ».

 

Cette nuit-là, Iégorouchka ne dormira pas. Il se tourne et retourne sur le coffre qui lui sert de lit sous l’escalier ; mais, sa décision est prise, il partira demain matin avec Déniska. Il ne retournera pas à l’école : les vacances approchent et son bulletin de fin d’année pourra dormir dans un tiroir puisqu’il renonce à une carrière académique. Il laissera les 20 kopecks reçus à son arrivée ici à Nastassia et déposera sur la table de la salle à manger un cahier à dessin vierge et ses crayons de couleur à l’attention de Katia.

 

Chapitre 7

 

À neuf heures le matin suivant, Iégor est assis sur le banc de la vieille charrette, usagée, détériorée, brinquebalante mais qui roule encore et qu’un certain auteur russe date d’avant le déluge. Déniska saute sur le marchepied, s’empare des rênes et dit à ses deux petits chevaux au manteau brun rouge :

– Avancez bien, mes gentils, un bon rythme, ni trop rapide, ni trop lent ; nous ramenons notre petit ami Iégorouchka à la maison.

 

Et au son « hé hop » les deux bêtes se mettent en marche. La route à quelques kilomètres s’ouvre sur la steppe immobile, silencieuse, monotone à perte de vue, mais elle offre un espace de liberté.

 

Anton Tchekhov craignait que le lecteur voie dans la nouvelle La Steppe une encyclopédie et qu’il s’y ennuie. Ouvrons donc l’encyclopédie dans cette steppe où la nature suit son cycle inlassablement, semblable à elle-même d’année en année, de siècle en siècle quand les humains disparaissent pour laisser la place à de nouvelles générations.

 

Chapitre 8

 

De la route menant vers sa ville natale, Iégorouchka aperçoit au loin le village et l’isba de la vieille paysanne où il a passé la nuit, la terrible dernière nuit avant d’arriver en ville, lors de l’orage. La vieille, bien qu’accueillante et bienveillante avec Iégorouchka, n’avait alors qu’une préoccupation à l’esprit : les moujiks, sans abris, sous la pluie dans la steppe où ils fauchaient durant la journée. Où sont-ils ? Que font-ils ? Comment vont-ils ?

 

Au loin, un chien de berger aboie et court pour rassembler son troupeau. Les moutons en gambadant s’approchent les uns des autres et forment un ovale, comme une pelote de laine.

 

Déniska dépose vers le soir son client, un marchand, à l’auberge. Déniska et Iégorouchka rejoignent d’autres rouliers à quelques lieues ; le feu de camp est déjà préparé et la grande casserole remplie de soupe est prête à cuire quand le jeune garçon entend :

– Petit, Iégorii, mon enfant, viens me saluer.

 

Iégorouchka reconnaît le vieux Panteleï qu’il appelait « grand-père » lors de la traversée à l’aller. Panteleï appartient au mouvement des « vieux-croyants » qui trouve son origine au XVIIème siècle lors du schisme qui a divisé l’église russe. Le vieux roulier a perdu sa femme et ses enfants dans un incendie, comme ses ancêtres qui, persécutés, s’immolaient dans les monastères isolés construits dans les forêts. Panteleï respecte la tradition : il mange la soupe à l’écart des autres dans son propre récipient, avec sa propre cuillère.

 

Ce soir, autour du feu, quand les deux croix plantées dans le sol danseront à la lueur rouge des flemmes, Dymov racontera une nouvelle fois l’assassinat des deux marchands – père et fils – au sortir de l’auberge. Les faucheurs attaquaient à une époque lointaine les riches marchands à l’aide de leurs faux, les détroussaient et les blessaient à mort. Le marchand assassiné de l’histoire vendait des icônes et n’avait même pas beaucoup d’argent sur lui. Il avait bu un coup de trop, s’était vanté de sa richesse et ses mots n’étaient pas tombés dans l’oreille d’un sourd ! Le fils a si bien défendu son père qu’il a coupé la main d’un moujik ; celui-ci s’est enfui, mais il a été retrouvé grâce aux traces de sang qu’il a laissées derrière lui.

 

Une autre fois, Panteleï a observé à travers une fenêtre de nombreux brigands, vêtus d’une chemise rouge, en train d’aiguiser leurs coutelas. Panteleï a couru à toutes jambes dans un village proche et est revenu avec de nombreux moujiks armés ; il a juste eu le temps de crier à son client :

– Filons, nous sommes tombés dans un repaire de brigands.

Les rouliers pour se distraire aiment écouter ces histoires en partie affabulées, en partie véridiques.

 

Au loin, un cavalier s’entend aux frappes de sa bête sur le sol. La poussière de la terre l’enveloppe ; il se confond avec l’obscurité naissante et disparait comme à travers la fente d’un rideau noir de théâtre.

 

Le soir, l’air se refroidit, l’atmosphère s’assoupit et s’assombrit. La plaine, immense étendue infinie pendant le jour, s’est rétrécie et apparait en miniature comme un carton de chaussures noirci par la nuit et contenant des bougies allumées. Aux heures obscures, le maitre des lieux est le ciel. Il s’offre à perte de vue illuminé par les astres. Au sol, seuls quelques insectes se font encore entendre lorsque les feuilles tremblent et murmurent à leurs passages. La steppe, étendue, éclairée, puise des forces nouvelles dans les tréfonds de l’univers pour l’éternel recommencement.

 

Au petit matin, l’air se fait frais, léger, doux, ouaté, bleuté. Les grillons chantent, les sauterelles sautent. Les canards et les oies prennent leur bain dans la mare toute proche en parlant du temps. Les rayons du soleil sucent les gouttes de rosée déposées la nuit sur les feuilles en forme d’offrande. Une brise légère balance les fleurs allongées bleues, les lys jaunes créés en forme de couronnes et toutes les petites corolles blanches qui, comme de petites filles, se cachent, se montrent, se cachent à nouveau dans les herbes hautes dorées par le soleil. La steppe s’offre, entière les bras ouverts, aux bals des oiseaux dans les airs, au seigle coupé dégageant une odeur de graines grillées, aux errances des humains en quête de liberté.

 

Au loin, un cavalier tatar accroché au cou de sa monture file comme un voleur ; les sacoches fixées aux deux flancs débordent de chandeliers en argent, d’icônes dont les cadres dorés s’illuminent au soleil. Rapin dans la chapelle du pope orthodoxe.

 

Au lever du soleil, la calèche poursuit sa route : le chemin s’est élargi. Iégorouchka se demande quelles personnes à d’autres époques ont bien pu passer par là. L’enfant affabule et se représente les géants – bons ou méchants – des légendes populaires ou les six chars avançant en ligne, tirés par six chevaux et mentionnés dans l’Ancien Testament. La poussière, au passage des roues colossales de ces attelages, se déplace jusqu’au ciel, mais seulement dans l’imaginaire du jeune garçon. Les roues de la vieille calèche grincent ; le vent emporte le gémissement dans son souffle.

 

Au loin, la rivière au bord de laquelle s’arrêtent toujours les rouliers – à l’aller comme au retour – regorge de poissons. On les voit se déplacer par bandes, glisser, se tortiller. Ils échappent à la main de celui qui cherche à les attraper.

 

Au coucher du soleil, à la fin de la journée, Iégorouchka se souvient que son oncle et le père Christophe recherchaient celui dont tout le monde parlait, le fameux Varlamov, le très riche propriétaire de terres et de moutons. Son visage présentait la physionomie d’un Russe ; son habillement se voulait simple. Iégorouchka l’avait aperçu à l’aller après que son oncle l’avait confié au convoi des charretiers qui l’emportaient à la ville portuaire juché sur son ballot de laine.

 

Varlamov, petit de taille, tenait un calepin à la main ; il parlait au charretier du premier char du convoi. Il était mécontent et terrifiait l’un de ses hommes en retour d’une mission dans l’une des fermes du voisinage. Ses chiens effrayaient les hommes, les paysans, les faucheurs, le bétail. C’est à coup de cravache et en hurlant qu’il a renvoyé son garde habile à cheval comme un djiguite, un cavalier-acrobate qui, au-dessus de sa tête, agitait son fouet et faisait danser son corps à gauche et à droite de la selle. Varlamov tirait sa force de la conscience de son pouvoir.

 

Au loin, l’on aperçoit un moulin à vent dont les ailes tournent et tournent tel un homme en détresse faisant de grands gestes …

 

C’est devant l’auberge du juif Moïse Moïsséïtch que le convoi passe maintenant. Iégorouchka revoit les courbettes que faisait le propriétaire pour inviter les clients à venir dépenser leur argent. Pourquoi, le frère, Solomon, qu’Iégorouchka avait vu au marché de la ville représenter des saynètes juives, avait-il brûlé dans le fourneau tous les billets de banque reçus en héritage de son père ? Un coup de folie ?

 

Iégorouchka repense au moment passé dans la cuisine de l’épouse, Roza, aux enfants couchés dans le grand lit sous la couverture toute grasse, mais surtout au baiser qu’il reçut de la belle comtesse Dranitski qui elle aussi cherchait Varlamov. Chacun voulait participer aux bals qu’elle organisait pour les nobles et les fonctionnaires de la province. Mais au-delà de sa beauté et de sa richesse, elle terrifiait par ses origines ; les idées catholiques et démocratiques déstabilisaient la noblesse russe.

 

C’est encore chez le Juif que l’on avait appris que Varlamov passait la nuit dans la ferme du Molokan, un adepte d’une secte qui rejetait le pouvoir de droit divin du tsar, les croyances et les pratiques de l’église orthodoxe.

 

Au loin, un cri terrifiant se fait entendre : un cavalier couché sur sa monture, frappe à plein fouet son cheval. Le toupet du cosaque se soulevant à chaque foulée est à peine vu qu’il disparait à jamais du regard.

 

Le voyage se poursuit et Iégor aperçoit au bord de la route un tumulus. A quelques mètres de là, des crânes et des ossements jonchent le sol, comme abandonnés depuis longtemps. Il s’agit peut-être de la période néolithique qui est évoquée par l’auteur visitant les strates de l’Histoire décrites dans l’Encyclopédie.

 

Chapitre 9

 

Il est midi, ce 11 juillet de l’année 1886. Le soleil est au zénith, il fait chaud. Iégorouchka est assis à côté du cocher Déniska, il porte toujours sa chemise rouge qui se gonfle sous la force du vent. Les roues grincent de plus belle ; elles tiennent encore à leurs essieux, mais celle à l’avant droit semble bien voilée. La plume de paon du chapeau, acheté neuf avant le départ par la maman de Iégorouchka, tremble à chaque trou dans lequel la roue s’enfonce en soupirant.

 

Ils quittent le grand désert brun vert d’ennui, de solitude, de monotonie où seul un épervier prend plaisir à planer au-dessus de la vieille calèche.

 

Du haut de la colline verdoyante s’étalent les champs de blé jaunes jusqu’à la route. Par endroits les épis sont coupés et les meules façonnées. Au loin, les moissonneurs affûtent leurs faux.

 

Iégor aperçoit maintenant les briqueteries de la ville qui enveloppent bêtes et ouvriers dans un nuage noir. Iégor, dans le lointain, reconnait le cimetière où sont enterrés son père et sa grand-mère. C’est aux vivants qu’il pense, à sa maman, à la cuisinière quand ils se sont rendus, il y a une année, apporter des vivres aux prisonniers de la prison blanche surveillée par des gardes. Il revoit sa mère, les yeux fermés, les mains jointes lorsqu’ils se sont recueillis dans la chapelle attenante.

 

Les cerisiers bordent la route ; ils ont perdu la blancheur de la floraison et les petites grappes rouges qui teintaient de sang les croix blanches des tombes. Peu importe le cycle de vie de l’arbre fruitier, Iégor pénètre, tel un héros au retour de la guerre, au cœur de la ville qu’il a tant pleurée et regrettée ces derniers mois. La calèche s’arrête devant la fontaine, mais personne ne l’attend, il est seul, livré à lui-même.

 

Chapitre 10

 

Iégorouchka monte quatre à quatre les marches du grand escalier. Déjà, il appelle :

– Maman, maman …

Sans frapper, il appuie sur la lourde poignée ; il entre et se retrouve nez à nez avec une jeune femme blonde qui porte un bébé dans les bras. Iégor, la bouche ouverte ne parvient qu’à émettre quelques sons :

– eh, euh, euh, mm, mais …

 

La belle dame s’approche du jeune garçon, lui prend la main et doucement lui demande :

– Comment t’appelles-tu ?

– Iégor

– Tout va bien, calme-toi et dis-moi ce que tu cherches.

– Mais ma maman !

– Je comprends ! Tu es le fils de Madame Olga Ivanovna Kniazeva ! Ta maman était l’ancienne locataire !

– Où est ma maman ? Maman, maman …

– Viens, Iégor, asseyons-nous. Le samovar est chaud, nous prendrons un thé …

– Maman, maman …

 

Iégorouchka fond en larmes. Mariana, la nouvelle locataire l’entoure de ses bras, lui essuie les yeux et le conduit vers la table en lui disant :

– Je t’expliquerai tout mon enfant, je ne te cacherai rien, mais tu dois être fort Iégorouchka, j’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre. Mon mari et moi habitions un tout petit appartement dans cette même rue quelques maisons plus loin. En mai, à la fin de l’hiver, nous avons appris qu’un appartement se libérait : celui-là. D’après ce que je sais, cet hiver ta maman a pris froid, elle a été alitée et son état s’est détérioré. Elle est allée rejoindre son mari.

 

A ces mots, Iégorouchka se lève en furie, se précipite hors de l’appartement. Il descend les marches à toute allure, mais il entend la nouvelle locataire lui crier :

– Reviens tout à l’heure, tu peux loger chez nous.

 

En approchant de la place du marché, Iégor aperçoit de loin Déniska qui donne de l’avoine à son petit cheval et qui s’apprête à nettoyer l’intérieur de la calèche à l’aide d’un seau contenant une eau savonneuse et une éponge. Le roulier entend alors la voix étranglée d’Iégor :

– Déniska, Déniska, conduis-moi au cimetière.

 

Déniska ne comprenant pas le désarroi du jeune garçon demande alors :

– Mais Iégorouchka, la grand-mère et ton père peuvent bien dormir encore un peu, tu vois, je prépare l’attelage ; je repars ce soir, à la tombée de la nuit, pour une nouvelle traversée.

– Déniska, tu ne comprends pas, ma maman …. A ce mot, Iégorouchka se met à pleurer ; son chagrin s’entend dans le son désespéré de ses sanglots.

 

Déniska ferme violemment la porte de la calèche, retire le sac de nourriture à sa bête.

– Monte Iégorouchka, crie-t-il et doucement de son fouet, il annonce le départ.

 

Chapitre 11

 

La nuit est tombée. Il est vingt-deux heures ; la fraîcheur se fait sentir même si l’on ne peut pas parler d’air froid. Déniska est reparti dans la steppe, quant à Iégor il est assis contre la façade de son ancienne maison, à même le sol sur le trottoir. Marianna passe régulièrement devant la fenêtre et guette la rue. Il est vingt-trois heures trente et elle songe à aller se coucher quand enfin elle ouvre la fenêtre et aperçoit une ombre recroquevillée sur elle-même. Marianna et son mari descendent les étages pour aller retrouver le jeune garçon. Alexei le prend par le bras, le relève et Marianna tout en lui caressant la main lui dit :

– Je t’ai préparé un lit avec des draps qui sentent le frais. Le mieux, c’est de manger encore une tranche de pain français et de boire une grande tasse de lait auquel je rajouterai deux cuillères à soupe de miel et ensuite, tu dormiras aussi longtemps que tu le pourras.

Iégor se laisse faire par Marianna, comme un corps sans âme en état de choc. La jeune femme l’installe dans le lit et il dort – des heures – il dort.

 

Iégor pourrait rester aussi longtemps qu’il le souhaite chez Marianna et Alexei. Il a une chambre pour lui, il est nourri et il accompagne la jeune maman et le bébé lors de sorties à l’extérieur. Mais quel sens peut-il donner à sa vie ? Sa mère est morte, son oncle qui a fui la ville pour des raisons financières tente de se refaire une situation à Moscou. Son lycée est au-delà de la steppe et il n’a pas d’argent pour payer ses études. Que faire ? La tristesse d’Iégor, malgré les sourires et les rires du bébé, ne disparaît pas ; au contraire, elle se fait plus profonde chaque jour.

 

Chapitre 12

 

Une idée insidieuse a pénétré l’esprit du jeune garçon : dans le grenier de la maison, une poutre servait à suspendre une balançoire quand il était tout jeune enfant. Cette poutre pourrait-elle avoir une autre fonction ?

Il est temps ici d’ouvrir une parenthèse dans le récit : notre auteur quand il songeait à donner une suite à sa nouvelle imaginait d’aborder le thème du suicide d’un jeune homme au caractère solitaire et méprisé par ses pairs. Iégor, va-t-il trouver la corde de chanvre nécessaire à l’exécution de son plan ?

 

Marianna se réjouit : son protégé semble sortir de sa torpeur et chercher une solution pour son avenir. Maintenant, il sort seul et se rend dans les ateliers d’un menuisier, d’un forgeron, d’un maréchal-ferrant à la recherche d’un emploi et … d’une corde. Une corde, dit-il, pour fixer au plafond le panier du petit Mickael et ainsi pouvoir balancer l’enfant.

Iégor a obtenu une corde chez le charpentier ; il est même convié à accompagner quelques jours un ouvrier pour voir si la profession peut lui plaire. Le garçon a informé Marianna que le lendemain matin il partirait tôt. Et qu’il ne rentrerait pas de la journée.

 

Chapitre 13

 

La nuit est tombée, Iégorouchka est couché dans son lit. Sur la commode de bois massif sont déposés la bougie et les allumettes qu’il emportera tout à l’heure au grenier quand la maisonnée sera endormie.

 

Il est triste, très triste. La nuit se fait plus pesante, plus englobante. Il repense à sa maman, quand elle venait le soir s’asseoir sur son lit au moment du coucher et lui chanter une dernière chanson. Des larmes rondes et chaudes forment deux ruisseaux le long du nez.

 

Tout à coup, à l’intérieur, dans son esprit, il voit une lumière, la mèche allumée d’une chandelle. Instinctivement, Iégor sait que cette lumière signifie non la mort, mais la force, la vie, l’espoir.

 

Iégorouchka décidera d’envoyer au diable tous les scénarios morbides que son esprit a créé et il écoutera cette petite voix discrète et secrète qui vient de l’intérieur. Une vie nouvelle, à inventer jour après jour, s’offre à lui.

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