Créé le: 24.09.2018
1541 1
Tom et You

a a a

© 2018-2022 Eden

© 2018-2022 Eden

Tom est un jeune garçon qui cherche à observer des chevreuils en forêt.
Reprendre la lecture

Tom et You

La vue d’un chevreuil me fascine. Dès que j’en distingue un, j’ai envie de l’accompagner et de découvrir son monde. Lorsque je l’observe, je devine ce qu’il fera dans l’instant ou dans les minutes qui suivent. Je n’ai pas de pouvoirs magiques, mais de bonnes connaissances sur son espèce. C’est grâce au livre imagé reçu de ma marraine que j’ai apprécié cet herbivore. Mon intérêt a grandi de page en page en découvrant qu’il existe dans le pays voisin, la France, cinq espèces de cervidés : le cerf élaphe, le cerf sika, le cerf de Corse, le daim et le chevreuil. J’y ai appris des éléments essentiels, à quel moment de la journée il est le plus facile d’en voir, dans quel endroit. Qu’il affectionne les jeunes pousses comme le lierre ou les myrtilles. Moi aussi j’adore ce fruit, mais c’est encore meilleur avec de la crème de Gruyère et du sucre. Chaque soir, je m’endormais après avoir relu quelques paragraphes. Et avec une envie grandissante de rêver de cet animal. Hélas je dors profondément et ne me souviens de rien à mon réveil.

 

Aujourd’hui, je peux du haut de mes onze ans affirmer que je suis un expert en chevreuil. Après l’avoir présenté lors d’un exposé à mes camarades, ils sont venus me poser un tas de questions. Je n’ai plus besoin de me référer à mon manuel, je le connais par cœur. Cela me plaît de les renseigner, par contre je préfère aller seul à la rencontre de mon animal préféré. Les rares fois où j’étais accompagné, mon copain avait le malheur de se déplacer sans tenir compte des règles de base. Celle de marcher sans faire de bruit. Lorsque l’on voit une branche au sol, on l’évite plutôt que de poser son pied dessus et la faire craquer. Pour moi c’est logique, pas pour les copains. Pourtant, je les avais prévenus ! 

Dans ces conditions, c’est normal de ne pas parvenir à croiser une bête. Découragé, cette unique expérience les a déçus. Il faut croire que ça se mérite. Moi, j’avance telle une souri. Résultat, je suis récompensé presque à chaque fois. Même si je n’en aperçois qu’un seul et de loin ! 

 

La patience, il en faut ! Le chevreuil est craintif. Il associe le mouvement à un chasseur ou à un prédateur et s’enfuit pour se protéger. Comme je le comprends, j’en ferais autant à sa place ! Lorsqu’ils sont en groupe, ils se conduisent de la même manière.

 

Au début, j’allais soit le samedi, soit le dimanche matin, de bonne heure. D’une sortie à l’autre, j’augmentais la durée de mon itinéraire, sans m’en rendre compte, c’est maman qui m’a fait remarquer que je perdais la notion du temps. Elle est d’accord que j’explore la nature à condition que je revienne avant 10 heures. Je respecte son souhait, ainsi je peux repartir dans la forêt. Ni ma mère, ni mon père n’a été surpris de me voir m’aventurer le samedi et le dimanche vers mon jardin magique. Ils ne s’en plaignent pas, car ils ne m’entendent même pas sortir de la maison. 

 

Dès mon retour sur le seuil de la porte d’entrée, j’ai droit à un interrogatoire en bonne et due forme. Avant ça m’amusait, maintenant plus, car ce sont toujours les mêmes questions. Tous les deux m’encouragent à tenir un journal de bord. Jusqu’à récemment je n’en ressentais pas l’envie. Au contraire, je passe assez de temps à écrire en classe, pourquoi le faire durant mon temps libre ? Je préfère m’occuper différemment!

Mais CE MATIN, fut un matin spécial même exceptionnel. 

 

Au même moment, dans la région, un homme proche de la retraite s’impatiente. Il rentre dans son bureau en râlant. Cet amoureux de la faune et la flore a choisi son métier pour y associer sa passion. Plus à l’aise avec les animaux qu’avec les hommes, il vit à proximité de la nature. Il ne se rend en ville que par nécessité. Alors quand il est obligé de quitter la forêt, les champs, ses amis les bêtes pour rédiger des rapports, cela le contrarie. Surtout en cette riche période d’observation. Inquiet, il s’installe devant son ordinateur et écrit à son chef pour lui réclamer du renfort. Ses obligations administratives peuvent patienter quelques minutes. Contre toute attente, l’auxiliaire le plus disponible et flexible vient de lui donner son congé. Cette aide lui permet d’exécuter certaines tâches en duo. Sans cet assistant, il sera contraint de courir du matin au soir. A son âge, il peut gérer seul ses fonctions, mais sur une courte période. Cette requête effectuée, il se met au travail.

 

Je suis le conseil de mes parents et commence à écrire sur un cahier. Je veux me souvenir de chaque instant et ce ne sera possible que grâce à mon journal. Merci à eux pour cette brillante idée !

 

Je me déplace comme hier, comme samedi ou dimanche dernier. Rien de spécial. Mes pas sont lents. Je m’arrête souvent et observe les alentours. Le jour vient de se lever. Tout est figé comme une photo, sauf mes pieds qui avancent en toute discrétion. Aucune autre vie humaine ou vie animale ne m’entoure.

Mis à part la fidèle présence de l’herbe, des arbres, qui font partis intégrantes du décor, je suis seul.

Approcher un chevreuil avec succès exige un certain savoir-faire. La température est douce. Comme le sol est sec, je ne distingue aucune trace. J’avance, cherche le signe d’une présence animalière comme des crottes mais ne trouve rien. Je n’identifie que l’odeur de la forêt. Parfois je m’arrête assez longtemps, une minute ou deux. Avec l’aide de mes jumelles, accessoire indispensable, je regarde les environs, au cas où je m’éloignerais d’une éventuelle rencontre. Un renard ou un lièvre peuvent eux aussi se cacher dans le coin.

 

Comme je ne discerne aucune bête, je me déplace encore un moment. L’espoir de rencontrer du gibier est intact. Et là, oui là, à ce moment précis, je VOIS devant moi un chevreuil. J’évalue la distance qui nous sépare à cinq mètres. Il est immobile. Je l’imite, l’observe. Je regrette de ne pas avoir d’appareil photo et décide d’en demander un pour mon prochain anniversaire. A croire que mon ami pose pour moi, il se laisse contempler. Quelle généreuse attention. J’enregistre chaque détail en imaginant les noter plus tard. Il est de taille moyenne et semble jeune. Son pelage est roux. Grâce à la présence de ses bois, je sais qu’il s’agit d’un mâle. Il est confiant puisqu’il ne bouge pas. C’est un malin, car il a compris que je ne lui veux aucun mal. Pour savoir si je l’ai déjà croisé, je l’examine attentivement et scrute ses pattes, son corps, sa tête. Oui, je l’ai entraperçu dernièrement. Je le reconnais à sa petite tâche claire dans le cou. Comme il continue à prendre la pause, je profite de l’admirer, sans bouger.

Excité comme une puce (comme l’affirme souvent ma grand-mère), je ne parviens pas à garder le silence et me mets à lui parler. Je me présente « salut, moi c’est Tom. Passionné de chevreuils ». Je crois qu’il a cligné des yeux pour confirmer son écoute, mais je ne parierais pas là-dessus. Je lui apprends que pour devenirs des amis, nous devons nous reconnaître. Je lui annonce qu’à chacune de nos rencontres, il me verra porter une casquette dans les mêmes tons que son pelage. Je serai toujours seul. Finies les balades avec les copains ! Dès son apparition, je l’appellerai par son nom « You ». J’espère que cela lui convient, bien sûr si ce n’est pas le cas, je le changerais. Pour prolonger notre tête-à-tête, je reste figé et continue à l’étudier. Je ne changerais ma place pour rien au monde et je me retiens de ne pas crier ma joie. Cet instant est FANTASTIQUE. C’est tellement mieux que mes précédentes sorties. Après une hésitation entre poursuivre mon monologue et l’approcher, You choisit ce moment-là pour s’éloigner. Je me dirige vers lui. Aussitôt, il se précipite dans les profondeurs de la forêt. D’abord déçu de le perdre de vue, je le cherche derrière quelques arbres, sans trop y croire, patiente un moment en silence, puis renonce. La veine que j’ai eu de l’observer si longtemps, me répète-je. Je reviens sur mes pas et rentre à la maison. Les heures suivantes je les passe à me remémorer ce moment fort de ma journée ! 

 

Le projet de retourner voir You est omniprésent dans ma tête. A chaque fois c’est pareil, maman répète que ce sera pour le week-end prochain. En attendant, elle a prévu un autre programme. Soit une visite chez mes grands-parents, soit un contrôle dentaire ou aller m’acheter des habits. Sans grimacer je l’accompagne et lui réclame un pantalon et une veste verts militaires. Ainsi, je me dissimulerai encore

Puis mieux dans la nature. Dès que je finis mes devoirs, je me console en regardant des documentaires sur mon animal préféré. Ainsi, je passe un moment devant la télévision et approfondis mes connaissances. C’est tellement mieux que les dessins animés. Mon vœu le plus cher est de réussir à approcher You. Je ne suis pas idiot et sais qu’il va me falloir beaucoup, mais alors beaucoup de patience pour remporter cette victoire. Si j’y parviens un jour !? Pour mettre toutes les chances de mon côté, il faut que nos retrouvailles aient lieu au plus vite. Sinon il pourrait m’oublier, à moins que ce ne soit déjà le cas !? Je suis curieux de savoir si son nom lui plaît ! Au pire, je lui trouverais un nouveau nom ! En attendant ma prochaine balade, je relis dans mon journal le récit de notre rencontre.

 

Samedi, enfin, j’ai cru que je n’arriverais jamais à aujourd’hui. Impatient, je vérifie l’heure à ma montre. Quoi ? Il n’est qu’une heure du matin. Je dois me reposer encore quelques heures. Excité par mes projets, je me retourne dans tous les sens durant un sacré bout de temps avant de me rendormir. Lorsque je saute de mon lit et enfile mon uniforme d’explorateur, je constate qu’il est 10 heures. Je râle de me lever si tard et m’habille, avec un faible espoir de revoir You. C’est en courant que je quitte la maison et me remémore pour la millième fois notre récent face à face. Le lieu de notre rencontre est à moins d’un kilomètre. Je me déplace en toute discrétion, épie les alentours, puis m’immobilise, mais je n’aperçois que quelques insectes. Peu intéressé je regarde plus loin avec mes jumelles. Rien à l’horizon. Je patiente, observe une branche bouger sous le poids d’un petit oiseau.

Puis j’avance jusqu’à l’endroit que je décide d’appeler « notre rendez-vous. » You n’est pas là. C’est calme, trop calme. Je m’assieds dans l’attente qu’il surgisse. Si ce n’est pas lui, je serais aussi content de lorgner un autre animal, même si j’ai une préférence pour You. Je scrute chaque centimètre d’herbe, en priant pour une rencontre, même brève. Je donnerais tout ce que j’ai en échange de sa venue. Je guette sans faire de bruit…

 

Le garde faune finit de relever dans le système informatique les noms des chevreuils vus durant les derniers vingt-quatre mois. L’idée de retourner dans la forêt l’enthousiasme tel un loup face à sa proie. Il se lève, prêt à quitter son bureau. Le téléphone sonne. Comme il n’a pas reçu de nouvelle de son chef, il espère l’entendre et répond. Fidèle à ses habitudes, celui-ci est bavard et parle de choses et d’autres avant de donner sa réponse.

 

Quelques longues minutes s’écoulent, rien ne se passe, agacé je pars avec l’intention de revenir le lendemain de bonne heure. La tête ailleurs, je ne m’étonne même pas de la nouvelle installation du fil de fer. Je saute par-dessus ou plutôt je prévoyais de sauter par-dessus mais je le frôle en recevant une décharge électrique. Sous l’effet du choc, je sursaute et me retrouve couché avec des fourmillements dans les bras. Je serais plus attentif la prochaine fois, pensé-je.

Très vite, j’entends le bruit de pas qui se rapprochent de moi. Je n’ai pas le temps de me retourner mais l’instinct de me réjouir. You s’avance vers moi. Il est si près que je tends le bras pour le caresser. You se laisse faire. Je passe ma main le plus délicatement possible de sa tache blanche à son dos. Ses grandes oreilles me rappellent la qualité de son ouïe, ainsi il reste aux aguets. You ne bouge pas. Je continue et profite de cet instant privilégié. A l’instant où il se lasse, je m’arrête aussitôt, respectant son envie de s’éloigner, car je ne veux pas qu’il disparaisse. You se nourrit d’herbes. Je regarde ses dents et note qu’il est déjà adulte. Je l’observe en silence avec l’espoir qu’il change d’activité. A croire que son appétit est féroce, plus grand que son intérêt pour moi, son nouvel ami. You lève brièvement la tête pour replonger aussi vite son museau à terre. Je le contemple. Comme mes prières silencieuses sont impuissantes, je prends le risque de m’adresser à lui d’une voix sûre. Le son de ma propre voix me ramène à la réalité. Je regarde autour de moi, me redresse puis marche d’un côté, de l’autre. 

 

Où es-tu You ? Je ne t’ai pas vu partir, comment est-ce possible ? Je ne t’ai pas quitté des yeux. Tu étais encore là il y a quelques secondes à peine ! Je sens une goutte, une deuxième. Il se met à pleuvoir. Je jette un coup d’œil à mes chaussures et découvre l’empreinte de mon propre corps sur l’herbe couchée.

 

Je suis frustré, déçu, dépité. Je comprends avec stupeur que je me suis endormi. Cette fois-ci, je me souviens en détail de mon rêve !

La pluie tombe toujours, cela m’est bien égal ! La colère s’empare de moi !

Pourquoi était-ce un rêve ? Pourquoi ? Nonnnnn !!!! J’oublie d’être silencieux, qu’importe, je ne peux pas faire semblant.

 

Secoué de sanglots, las, je me laisse tomber au sol.

 

Alors que je suis toujours au même endroit, un homme d’un certain âge me repère de loin. J’imagine qu’il sait que je pleure. Ma présence semble l’intriguer, il accélère le rythme de ses pas pour me rejoindre. Il ferait mieux de se mêler de ses affaires, je ne suis pas de bonne humeur. Il s’en rendra vite compte. Une fois à ma hauteur, il s’arrête et me demande si je suis perdu. Je lui réponds non. Peut-être un peu sèchement. L’individu me déclare :

– Soit tu continues à te morfondre, soit tu m’accompagnes voir des chevreuils.

Qu’en penses-tu gamin ? 

 

Pour exprimer mon enthousiasme, je lève le pouce en l’air. L’inconnu me sourit et m’annonce que les chevreuils sont ses amis. Il sera heureux de me les présenter. Comme il paraît sûr de lui, je me lève et le suis. Après quelques minutes de marche, nous nous interrompons vers un coin inconnu. Nous patientons en silence avant de croiser un troupeau de chevreuils. A ma grande satisfaction, ils se laissent approcher. Je constate que You ne fait pas parti de cette famille. L’étranger m’explique qu’il est garde faune et me renseigne sur ses activités professionnelles. Grâce à ses fréquents passages dans la région, il connaît le lieu par cœur et m’énumère le nom de chaque animal sur le bout des lèvres.

Il est conscient de mon intérêt et son visage rougit comme une tomate lorsqu’il me compte quelqu’une de ses aventures. Son rire est communicatif, sans ses rides, je croirais être en compagnie d’un garçon de mon âge. C’est fou, avant lui, je n’avais jamais croisé un monsieur aussi particulier.

Avant de le quitter, je le remercie et lui révèle qu’un jour viendra où je serai à mon tour garde faune. L’homme revient en arrière et me propose de l’accompagner les prochains samedis sur le terrain. Avant d’accepter sa proposition, il ajoute qu’après quelques rendez-vous, je saurai si mon passe-temps est une passion. Moi, je connais la réponse !!!

 

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus