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© 2020 Odette

Ce mardi, en attendant que le livreur apporte mes raviolis, j'ai écrit ce texte-là, il aurait pu être tout à fait différent, et ce mardi aurait tout autant pu être un 29 février.
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je dirais plutôt que c’est comme une oppression au niveau de la poitrine
oui, c’est ça, quelque chose qui me serre fort comme ça, des gouttes de sueur, oui
j’ai souvent des gouttes de sueur qui dégoulinent : du front, mais aussi dans le dos, le long de mon dos ça ruisselle, ça ruisselle
docteur
j’ai de la peine à respirer, bien sûr
je cherche même à tout prix un courant d’air, une fenêtre, une solution pour déboutonner ma chemise, ouvrir ma veste, desserrer mon col
mais je respire mal, j’étouffe et je sue et ça ruisselle, si bien que mes habits commencent à coller ma peau
et là je panique, je panique, docteur, je me demande jusqu’à quand encore
que ce n’est pas possible, perdre autant d’eau
on n’y pense pas
inquiétude de déshydratation déjà et je sue et je sue
et ces symptômes persistent jusqu’à ce que j’y renonce complètement

oui, oui, ça cesse d’un coup, si j’y renonce oui, d’un seul coup
plus rien, aucune nausée, je reprends des couleurs, je suis prête à manger un plat entier
entrée, plat, dessert
un oeuf au plat, jambon beurre, une salade mêlée, tarte au chocolat
ma peau même semble même vabsorber la sueur qu’elle avait
dans ma haute panique, exsudée
et tout se remet en place, je pourrais même dire, à ce moment-là, je vous assure, docteur, je pourrais même dire qu’il ne s’est rien passé du tout
que ma journée s’est déroulée de façon tout à fait ordinaire
qu’elle aurait pu être une toute autre journée que je ne m’en serais même pas aperçue
une journée tout à fait ordinaire, docteur

l’ascenseur? oui, aussi je dois dire
les symptômes sont moins forts, avec l’ascenseur, c’est vrai, mais je ne vous cache pas que c’est compliqué l’ascenseur, docteur
surtout seule
seule, l’ascenseur c’est compliqué
sueur aussi, vertiges même
et pas besoin que ce soit mon frère, ma soeur, mon père
non la collectivité anonyme suffit à apaiser ma panique
mais même ensemble ça reste compliqué l’ascenseur

depuis toujours, oui
jamais connu autre chose
plus jeune, je ne pouvais pas bien me rendre compte, j’imaginais seulement, et après il y a eu la première expédition
avec mon père, ma mère, le personnel de bord
mais je dirais que ça n’a absolument pas atténué ma phobie
et pourtant, plusieurs fois on y était allé, le samedi, sur la terrasse du restaurant, il y avait aussi un toboggan
on y était allé, le samedi après-midi, une activité pour occuper les enfants, on était allé admirer le décollage des avions
j’avais été éduquée à cela, docteur, acclimatée comme on dit, je crois
ce n’est pas une faute, ce que je veux dire, un manque d’éducation
c’était pas mégarde
mais jamais connu autre chose que cette peur bleue, la nausée, la sueur sur le front et dans le dos et dès mon plus jeune âge, docteur, oui
toujours été comme ça

aérodromophobie? non, je ne savais pas qu’il y avait un terme spécifique, docteur
comme ça qu’on dit, d’accord docteur

oui, plus large encore chez moi, effectivement

c’est ça, exactement, un véritable problème d’élévation, je suis d’accord avec vous docteur

dépasser mes peurs vous dites? oui, oui, je vais y travailler
mais je vous assure, vraiment, je ressens très fort cette nécessité d’élévation, m’y atteler concrètement me pose encore quelques problèmes organisationnels, vous comprenez, je travaille la journée, et toujours plus que ce que je voudrais, et la vie pratique, le supermarché, la poussière sur le parquet, parce que d’ordinaire c’est égal, et le compte en banque aussi, je me dis, il faut faire des économies, être prévoyante, anticiper
je n’anticipe pas du tout docteur, pas du tout
je m’entraîne beaucoup au vertige avec mon compte en banque, je vous assure docteur
mais ça ne suffit pas
les fluctuations financières ne m’apportent aucune émotion, et je n’en retire aucune expérience aérienne
et parfois ça sonne à la porte, une bouteille de vin, t’as bien deux minutes, et là la poussière ça peut déranger, et il faut être prêt, être allé au supermarché et dire oui, pas de problème, viens buvons du vin, j’ai justement quelques tranches de jambon au frigo, on va pouvoir se faire des sandwichs, et ensuite l’heure de se coucher, et le lendemain un rendez-vous et je ressens cette nécessité d’élévation et je me dis je vais m’en occuper, je vais prendre même toute une semaine pour m’en occuper
des semaines, des mois, 9
9 mois, oui, on peut dire ça

non, pas encore, nous n’avons  rien convenu pour l’instant, docteur
dans deux semaines, mardi
d’accord, oui, c’est noté, merci

 

c’est pourtant sans y penser, puisque ce matin-là, c’est dans un café que j’avais commandé deux tartines à la confiture de fraise et un café s’il vous plaît,
c’est ce matin-là
ça va paraître ordinaire, puisque ce matin-là simplement en prenant mon petit déjeuner dans ce café, mon café habituel, je lisais le journal du jour et c’est cela que j’ai besoin de raconter
ça parle des compagnies aériennes, ça parle de la crise, il faut trouver des solutions, les avions sont cloués au sol, les passagers sont cloués au sol, les valises sont clouées au sol et les compagnies aériennes ont eu l’idée de vendre en ligne les barquettes de repas, qui sont parfois même des barquettes surgelées, et les pyjamas des classes de luxe, pour que pendant la crise, ceux-là, dont je ne fais pas partie, car le goût de la barquette, l’odeur des pyjamas d’avion, je ne pourrais pas prétendre, vendre tout ça pour que ceux-là, les nostalgiques des voyages en avion puissent calmer leur mélancolie
plus loin ça parle même de voyage
7000 nostalgiques, inscrits, ça dit, ça parle d’embarquement pour rester au sol, de présentation à l’enregistrement, ça parle de voyage vers nulle part
et même, de vols de plusieurs heures, en l’air, ça parle
certains vols durent plusieurs heures, comme une visite
ça parle même d’admirer l’Antartique
mon café refroidi, j’ai des palpitations dans le ventre,
admirer l’Antartique je me dis
et surtout un voyage vers nulle part, c’est ça, je me dis, que réclame mon besoin d’élévation
il n’y aura pas de pression
il n’y aura pas de plan
de destination
d’objectif à atteindre
de ville à rejoindre
de résultat à obtenir
de décalage horaire à surmonter
un voyage vers nulle part, c’est exactement cela qu’il me faut
je dois en faire l’expérience, aller nulle part, revenir et constater l’élévation, l’éprouver et ne plus en avoir peur

 

l’inscription se fait en ligne, sur Internet, il faut remplir un formulaire, il faut entrer ses coordonnées, faire un tas d’aveux sur les choses personnelles de son identité, et puis un calendrier s’affiche sur l’écran
il faut choisir un jour, il faut choisir une date
une petite pastille indique s’il reste encore des places
vert, c’est positif
rouge, c’est complet
mardi 29 février, premier jour possible
pastille verte
je m’inscris le 29 février
c’est dans trois mois
je ne dirais rien avant, n’en parlerai pas
à personne
et j’aurai d’ici là le temps de me préparer, je le sais, et je me fais à l’idée
le décollage est prévu mardi, mardi dans trois mois
mardi dans trois mois le décollage, malgré tout, malgré les sueurs, les ruissellement, les battements, tout
j’ai rempli le formulaire

 

j’ai pris mon sac rouge, ma carte de lecteur, une bouteille d’eau, et je me suis rendue, à pied, à la bibliothèque municipale
je cherche de la documentation sur les transports aériens, décollage, atterrissage, capacité de vol, données techniques, je prends tout ce que vous avez, s’il vous plaît
il y avait là sur les rayons de la bibliothèque municipale jusqu’à laquelle je m’étais rendue à pied: 3 manuels, il y avait là sur les rayons 5 magazines, il y avait 2 romans et 9 bandes dessinées sur les rayons de la bibliothèque municipale
je lis tout, je me renseigne, je prends des notes
dans mon carnet rouge
le soir j’écoute des émissions à la radio et les gens parlent de leur phobie, les pilotes de l’air, hôtesse de l’air, une passion depuis toute petite elle raconte, j’écoute, parfois les explorations sous-marine aussi, j’écoute, j’écoute tout, les voix des expériences aériennnes, les autres, tout, j’écoute tout et je me sens moins seule

et je m’amuse, parfois, dans mon bain, le ventre couvert d’eau tiède et de mousse blanche à m’imaginer l’élévation, la rêver, à me demander si je pourrais visiter cet espace en dehors de mon corps, m’observer tout à fait depuis le dehors, disparaître de moi le temps du nulle part
je m’imagine aussi les sensations du décollage
et quand j’ai trop peur, que la nausée reprend et que je dois m’allonger
alors je me dis que je pourrais tout aussi bien changer d’avis, retourner sur internet
effacer le formulaire
commencer par l’ascenseur transparent du centre commercial, ou encore dans les parcs d’attraction
j’ai vu, parfois, l’été, il y avait dans les fêtes foraines un dispositif de simulation, on prend un billet et le siège bouge et les images donnent l’impression, c’est fait pour cela, l’impression de l’élévation, on peut même aller dans l’espace, au fond des océans ou dans un pays tout à fait imaginaire, c’est fait pour cela
peut-être que c’est par là que je devrais commencer pour l’élévation

 

et la semaine suivante, à la cafétéria de l’entreprise, chacun devant son plateau repas, je ne peux penser à autre chose, l’excitation monte, et la peur aussi, et malgré mon silence j’ai peur que mes collègues devinent, que ma mine légèrement rosée me trahissent, que mon pull large, noir et en laine ne suffise plus et qu’ils s’en aperçoive et que je doive renoncer

parce que je n’ai rien dit, le 29 février, personne n’y fait attention, je me dis, ça que je leur dirai, à mon retour
l’oubli de l’année bissextile, que je l’avais oubliée, que c’est un malentendu
je leur dirai ça à mon retour
j’ai lu sur Internet
existe-t-il une méthode simple pour savoir si une année est bissextile?
il y a deux possibilités
dans le premier cas, l’année est divisible par 4 mais n’est pas divisible par 100
dans le deuxième cas, elle est divisible par 4 et par 100 et doit donc être aussi divisible par 400
que je ferai attention, dans 4 ans, que ça ne se reproduira plus, je leur dirai ça
que je serai plus sérieuse avec l’agenda, je compterai les jours et je saurai exactement quels jours existent et quels jours n’existent pas
que je connais désormais, le truc, la méthode exacte, l’astuce, j’y ferai attention, je ne me ferai plus avoir
et peut-être, ce que je m’imagine, peut-être qu’ils ne s’apercevront même pas de mon absence et de mon ordinateur qui ne s’allumera pas ce jour-là, de ma chaise à roulette qui ne roulera pas ce jour-là, et de mon carnet qui, ce jour-là, ne se remplira pas
et l’excitation monte, à la cafétéria chacun devant son plateau repas, la peur aussi, toujours, et moi j’ai pris des nouilles, c’est plus sûr, et tous les légumes sont cuits, il n’y a pas de crustacés, il n’y a pas de viande
et l’excitation monte de faire ma valise en rentrant ce soir, à la maison
je prendrai des vêtements de rechange, une brosse à dent, mon stylo bic
et je sais que je ne l’ouvrirai pas cette valise, mais j’ai besoin d’emporter des choses du quotidien avec moi, ça me rassure et ça me réconforte de les savoir près de moi pendant l’élévation

 

et quand le réveil sonne, il est 6H45, ma nécessité d’élévation est devenue une obsession et je ne sais plus exactement de quelle nature est cette légère transpiration contre ma peau
ma peau bouillante
et je suis prête et le paysage qui défile le long de la route, à bord du taxi qui me mène à l’aéroport me paraît doux
et je me suis tant préparée à l’élévation que j’ai déjà gagné plusieurs centimètres et que les habits étroits ne laissent plus place au doute, on le devine désormais

j’ai réservé, oui, voici les documents, ici, depuis 20 semaines, exactement, je signe ici, d’accord, merci
un bagage seulement oui à l’enregistrement
à l’enregistrement ma mine ne laisse pas transparaître mon angoisse et on me confondrait tout à fait avec ces nostalgiques du voyage,
se fondre dans la masse des rassurés, je sais faire désormais, parce que je me suis renseignée, j’ai lu des livres et j’ai écouté des voix à la radio, tard le soir, en dormant même parfois
on me confondrait tout à fait avec ces nostalgiques du voyage
ils ont des valises rigides, en plastique, et quatre roues de sorte qu’il n’est même pas nécessaire de les incliner pour les faire rouler
ceux-là avec qui je me retrouve dans le hall de l’aéroport immense dans l’imminence de l’embarquement et le décollement est tout proche et mon ventre palpite

 

John Cage, une fois qu’il voulait se rendre compte du silence total, l’éprouver, une fois qu’il avait choisi pour en faire véritablement l’expérience de s’enfermer dans une boîte anéchoïque
a dû écrire, sur son carnet, le silence n’existe pas
parce que c’étaient les battements de son propre cœur et son propre système nerveux qu’il entendait dans la boîte anéchoïque

 

il s’agit du siège 19
il faut boucler sa ceinture
il ne faut pas laisser traîner ses affaires et rester sage pendant tout le décollage
et l’avion se dirige lentement sur la piste
quand on ne connaît pas, on ne peut pas exactement savoir si c’est la bonne
cette piste-là
je ne me suis pas renseignée sur la piste exacte
et me dis, simplement, que l’avion doit bien savoir sur quelle piste il peut, ou ne peut pas se préparer au décollage
et j’observe à travers le hublot lentement
puis lentement le bruit des moteurs devient de plus en plus intense et c’est comme une vibration
et je ne pourrais plus exactement déterminer si celle-ci se situe à l’intérieur ou à l’extérieur de mon propre corps
et de plus en plus rapidement je le sens, de plus en plus rapidement
de sorte que mon corps entier se plaque contre le siège
de plus en plus rapidement de sorte que les battements résonnent et de sorte que la roue avant s’élève et ne touche même plus le sol
et mes pieds chatouillent
et je sens tout le poids de mon corps contre le siège
et un vertige
c’est comme quelque chose qui se renverse à l’intérieur
et l’avion plane désormais complètement
et tandis que les roues tout juste déployées
sont absorbées par le corps de l’avion
je l’entends
et j’en suis sûre
on ne garde pas les petites roues pour l’élévation
tandis que les plaques de métal s’écartent et laissent passer les petites roues qui se recroquevillent dans cet espace qui leur est justement destiné, à ce moment-là
je dépose mes mains contre mon ventre
où le battement résonne depuis 5 mois déjà
où mon propre sang irrigue aussi son corps microscopique et minuscule déjà
nulle part est impossible
et c’est à l’intérieur de mon ventre que je suis désormais complètement absorbée
et je me redresse
et pour la première fois j’y pense,
après le décollage
après l’élévation
et quand le voyant, orange, s’est éteint et que l’on ne craint rien et que les ceintures de sécurité peuvent être retirées
lorsque l’avion plane
j’y pense, et pour la première fois
que pour un temps encore, 9 mois au total, ce que l’on dit, et jusqu’à son atterrissage à lui
je renfermerai, dans mon propre corps, deux sexes à la fois
que dans mon élévation vers nulle part c’est à cette dualité-là que je goûte
au miracle qui s’est intercalé dans mon corps bissexualité éphémère.

*article paru le 03.09 dans la Tribune de Genève « Pour les nostalgiques des voyages en avion, des plateaux-repas à l’emporter! »

 

 

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