Faites connaissance avec une artiste authentique et admirez son panache. Espiègle, inventive et tellement attachante que vous n'êtes pas près d'oublier sa frimousse vaporeuse lorsque vous lèverez les yeux au ciel.
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Tendre est la matière des songes
Ce matin de février, le ciel était clair. C’était la quatrième année -ou peut-être la première- que Mona était partie, bouleversant le calendrier des anniversaires en s’éteignant un 29 février.
Ana contemplait avec tendresse la photo d’une petite chienne posant sur un tapis persan. Mona. Avec ses longs poils blancs, elle ressemblait à une première communiante, toute pimpante dans sa robe blanche soigneusement étalée autour d’elle. L’air avenant, elle trônait au milieu d’objets hétéroclites allant du gant à trois doigts à l’os en peau de bœuf soigneusement emballé dans un chiffon troué. Ana détailla avec amusement cette collection malicieuse, digne d’un inventaire à la Prévert.
Il lui revint en mémoire une interview que lui avait accordée autrefois l’artiste en herbe, dont le talent s’était affirmé au fil des ans. Elle retrouva l’article qu’elle lui avait consacré et s’y replongea.
« Élue artiste de l’année, Harmonie, dite Mona, nous reçoit dans son atelier strasbourgeois et nous présente sa dernière création : une composition à base de tissus de récupération qu’elle conçoit, nous explique-t-elle, comme un chemin tactile menant vers l’infini.
— Les os, déjà bien travaillés et disposés avec une apparente négligence, indiquent la direction à suivre (ou pas !), commente-t-elle, espiègle. Quant à la petite balle blanche que vous voyez à mes pieds —euh à mes pattes — et que j’ai chipée, enfin empruntée, au chat, il m’a semblé intéressant d’introduire, dans toute cette horizontalité, un élément sphérique afin d’apporter une rondeur, une touche de plénitude, mais aussi cette notion de mouvement qui est ma marque.
L’artiste confie ensuite son goût immodéré pour la création et combien elle aime travailler les matières : plastique, cuir, bois, papier, tissus de toutes sortes —coton, soie, lainage, éponge, microfibre. Elle révèle sa prédilection pour les pantoufles, qu’elle adore façonner à sa manière, non sans regretter que son entourage ne voie pas toujours cela d’un bon œil, et les range souvent hors de sa portée.
— Mais bon, conclut-elle avec bonne humeur, c’est le propre de l’artiste de se heurter parfois à l’incompréhension. Pour autant, cela ne doit pas l’empêcher de trouver sa voie et de continuer à faire œuvre de création et d’imagination, je dirais même de transfiguration, en utilisant les matériaux à sa disposition. Détourner les objets de leur usage habituel est une piste que j’explore avec passion, curiosité et détermination. Regardez par exemple cette autre œuvre : un simple torchon de cuisine, soigneusement ajouré à la dent, sur lequel j’ai posé deux donuts -de simples friandises à mâcher, patiemment rongées pour leur donner une patine. Ne dirait-on pas un petit fantôme qui s’enfuit en ouvrant grand les yeux ? Admirez l’ampleur et la grâce du mouvement tandis que la rondeur des yeux lui confère un candide étonnement devant la vie qui s’offre à lui. »
L’artiste était restée réservée quant à sa vie sentimentale. De sources officieuses, on savait qu’il n’était pas facile de l’approcher. Gare à l’intrus qui s’avisait de la serrer de trop près sans son autorisation : le sourire s’effaçait, les babines se retroussaient légèrement sur des canines pointues, tandis qu’un sourd grondement s’élevait. Il était rare que l’importun insiste. En revanche, si l’un de ses congénères avait l’heur de lui plaire, elle l’encerclait dans une course folle, l’entraînant dans une ronde endiablée qui les laissait tous deux pantelants, essoufflés mais heureux. On lui connut quelques amourettes sans lendemain, révélatrices d’une joie de vivre et d’un indéniable plaisir de s’amuser, sources vives dans lesquelles elle puisait son inspiration.
Ana sourit et rangea l’article. Elle se rappelait comment l’artiste finissait ses journées : confortablement installée dans son panier, le museau souvent enfoui dans une pantoufle comme dans un fourreau, elle s’endormait dans une rassurante odeur de pied et se ressourçait, prête, dès le réveil, à se lancer dans la création d’œuvres nouvelles.
Le temps avait passé bien vite en cette tendre et joyeuse compagnie. Ana avait encore du mal à croire comment, un sombre 29 février, elle avait senti le petit corps qu’elle serrait dans ses bras s’abandonner tout doucement contre son cœur.
Les jours suivants, elle était allée se promener à leur endroit habituel, cherchant des yeux la fidèle silhouette blanche. Souvent, autrefois, lorsqu’elle s’inquiétait de ne plus la voir, elle se retournait et la découvrait collée à ses talons, le regard malicieux pointé vers elle. À présent, elle avait beau scruter les alentours, tout était désert. Pendant un temps, elle continua de l’appeler, puis finit par garder le silence.
De temps à autre, levant les yeux, Ana apercevait voguant au-dessus de sa tête, un petit nuage blanc, tout moutonneux, bordé de dentelles disloquées, entraînant dans son sillage cumulus, nimbostratus et parfois même des cheveux d’ange ou des queues de chat en longs filaments. Son visage s’éclairait alors à l’idée que sa Mounette poursuivait là-haut son œuvre de création, utilisant désormais une matière à son image : douce, vaporeuse et tendre.
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