Il existe des lieux qui ne figurent sur aucune carte. Là, les frontières se brouillent et l’on demeure en lisière. On ne sait plus si l’on rêve, si l’on se souvient ou si l’on est déjà ailleurs. Sur la route de Cheshire est un conte de passage, tracé sur un vélin.
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Je roulais à vive allure ce matin de printemps. J’avais, comme d’habitude, un peu trop musardé en prenant mon café, mon chat sur les genoux. Je connaissais chaque virage, Le paysage défilait. Le soleil réchauffait timidement mes mains posées sur le volant. La radio diffusait un jazz au rythme endiablé. Cette parcelle de forêt était un peu longue, mais moins fréquentée; je gagnais du temps. Quelques kilomètres en montée sinueuse, puis la descente sèche qui serpente pour atteindre la ville. J’allais certes trop vite et je ne pus éviter ce tronc d’arbre couché, comme un piège au détour du virage. Ma voiture s’élança tout droit dans la forêt. Je la vis s’envoler, je crus même un instant que nous pourrions planer sans jamais retomber. Puis je me souviens d’un choc brutal et ce fut le trou noir.
À mon réveil la douleur se manifesta,
confuse, diffuse. Je m’extirpai de la carcasse avec difficulté. Nous étions ensevelis sous une multitude de lianes. Mais j’étais indemne. À peine quelques égratignures. J’étais surprise par la végétation. Je n’avais pas imaginé être entrée si loin dans la forêt. Je me frayai un chemin pour rejoindre la route, mais, je tournais en rond. Je me dirigerais à présent en gardant le soleil sur ma droite. J’arrivais bientôt sur une route visiblement désaffectée depuis longtemps. J’avançais lentement. Je tentais avec difficulté de rester sur l’asphalte, la végétation était dense le parfum des plantes, puissant, légèrement écœurant, une odeur à la fois verte, acre et suave, et le silence …si pesant. C’est au détour d’un lacet que je vis enfin la ville en contrebas. Encore une petite heure de marche et je trouverais de l’aide. Après le dernier virage, la ville était là, silencieuse. Les rues, les boutiques, les maisons, mais personne.
Pas une âme qui vive. Les plantes avaient prospéré. La végétation était partout. De longues lianes gisantes coulaient sur les trottoirs. J’errais d’une boutique à l’autre. J’appelais en vain. J’étais seule. Je ne constatais aucun dégât, aucun chaos dans les magasins. Tout semblait s’être arrêté. Seule la trotteuse d’une pendule continuait sa course sans jamais changer l’heure. Je trouvai bientôt une boutique de meubles et je m’abandonnai dans un lit, épuisée. Je sombrais aussitôt dans un sommeil sans rêve. À mon réveil, je constatai a regret que rien n’avait changé. Le soleil, comme suspendu, brillait sans réellement chauffer. La pendule et sa trotteuse indiquait obstinément la même heure. Je restai là, immobile un long moment, scrutant le moindre bruit. Mais rien. Je ne ressentais ni faim ni soif, pas même de douleur. Je sortis de la boutique et marchai vers la place centrale. Arrivée près de la fontaine, je m’assis sur la margelle. Je me penchai pour effleurer l’eau, mais mes doigts restèrent secs. Je m’inclinais encore, je cherchai mon reflet….en vain. Une liane glissait le long du caniveau, rampant vers un lampadaire. Elle semblait indiquer un chemin, dont je me détournais. Je continuai ma progression. J’essayai de recueillir dans le creux de ma main une feuille tombant d’un arbre. Sa chute était lente. Elle se figea à quelques centimètres de mes doigts, je l’observais flotter, puis elle reprit sa lente valse silencieusement, en évitant ma main. Je marchai longtemps encore. Le soleil restait haut dans le ciel. Mon corps ne projetait pas d’ombre. Mes pas ne résonnaient pas sur le sol. Ma voix ne rencontrait aucun écho. Cet endroit était paisible. Rien ne semblait presser ni blesser. Pas d’impératif. D’horaire à respecter. À cet instant, je me demandai si je n’avais pas trouvé la paix que j’avais toujours cherchée. Puis je repensai au café fumant du matin, aux bruits de ma ville, à la cohue du marché, aux cris, aux bousculades, à l’odeur du métro et à tout ce tumulte que je fuyais habituellement et qui, à présent, me manquait cruellement. Je pris une longue inspiration. Et soudain, comme une gifle, le vent cingla mon visage et fit danser mes cheveux. Une étreinte brûlante et douloureuse enveloppa tout mon corps. La lumière, à présent, m’aveuglait. Je dus fermer les yeux. J’entendis un bruit léger, comme un battement. Et des voix que je ne compris pas. Puis, une main se glissa dans la mienne. Douce et rassurante. Je m’y accrochai. J’avais dû m’assoupir quelques instants à peine, seulement cligné des yeux, et je me retrouvais allongée là, dans un lit glacé. Je cherchais la main qui me réconfortait il y a quelques minutes, mais j’étais seule. Une lumière blanche m’obligeait à plisser les paupières. J’essayais de distinguer ce qui m’entourait. Un goût de produits chimiques et de fer dans ma bouche donnait à ma langue la consistance d’une pierre. J’entendais confusément le son d’un bip régulier, au loin, des voix et des bruits métalliques. Puis, sans prévenir, une douleur aiguë envahit tout mon corps. J’aurais voulu hurler tant la souffrance était vive, mais aucun son ne sortit de ma bouche. J’avais la sensation d’être un de ces insectes, épinglés dans une boîte. Quelqu’un se pencha sur moi, je l’entendis dire, comme avec satisfaction, que j’étais revenue. À cet instant précis, je maudis cette voix. Je ne voulais qu’une chose : repartir. Partir de cet endroit. Mon corps bientôt s’engourdit et je sombrais. Combien de fois la même chose se produisit ? Je ne sais pas, j’eus l’impression que ce cauchemar était sans fin. Chaque réveil semblait plus douloureux et plus long que le précédent. Ce matin, enfin, ce fut différent. Quand j’ouvris les yeux, les odeurs, les bruits et la lumière étaient les mêmes, mais alors que j’attendais la douleur redoutée, il n’en fut rien. Mon corps était certes un peu engourdi, mais je ne souffrais pas, ou si peu. Je tentais de me redresser légèrement, une infirmière entra, me souhaitant la bienvenue avec un enthousiasme feint. Puis une succession d’hommes et de femmes vêtus de blanc vinrent me rassurer sur mon état de santé. J’assimilais peu à peu la chronologie des événements ; je me souvenais de la route sur laquelle je roulais bien trop vite, de l’arbre couché, de ma voiture accidentée et d’un rêve étrange qui avait tenté de m’engloutir. Tout, ou presque, reprenait sa place dans ma tête. Ma sortie était proche. Ma famille venait me voir, ils étaient tous pleins de compassion. J’avais, malgré moi, une toute autre sensation : je ne trouvais pas le chemin qui me menait jusqu’à eux. Je n’avais pas d’animosité les concernant, juste une étrange distance que je dissimulais honteusement, simulant la chaleur d’une étreinte ou le réconfort d’un baiser. Quelques séances de rééducation plus tard, j’étais prête pour mon retour au monde. Je retournerais enfin chez moi, et tout rentrerait dans l’ordre, j’en étais certaine. Cependant, dès mon arrivée, en serrant mon mari et mes enfants contre moi, je ne ressentis pas d’émotion. Ils étaient en larmes, si heureux de mon retour, et je n’avais, à leur opposer qu’une douloureuse indifférence. Il me faudrait du temps, mais je parviendrais à redevenir la femme qu’ils avaient connue. Elle était toujours là, quelque part en moi. En attendant, je m’appliquerais à être ce que chacun attendait de moi. En revanche, personne ne semblait remarquer l’attitude du chat ; il ne manifestait aucune joie, au contraire, méfiant, il vint m’inspecter consciencieusement, puis se hérissa et détala. Stupide chat. Je décidais de m’installer dans la véranda ; je me sentais un peu trop chancelante et l’air était encore trop frais pour me hasarder dans le jardin. Entourée ainsi de mes chères orchidées, de mes plantes carnivores et d’une mandragore fraîchement apprivoisée, baignée dans leur silence bienveillant et cotonneux, un plaid sur les genoux, un livre retourné sur le bord de la fenêtre et un café fumant dans les mains, je me faisais l’effet d’une de ces vieilles rombières qui espionnent le voisin, assistent à son crime et en deviennent la cible. Cela me fit sourire, je n’ai pas de voisins. Je restais là, un long moment, le regard perdu, quelque part entre le sycomore et l’étang. Plus tard, je m’aventurais dehors, suivie de mes enfants, chahuteurs et rieurs. L’air frais balaya mon visage. L’odeur de l’étang m’écœura légèrement, mais j’avais besoin de vérifier la texture de l’eau, d’y croiser mon reflet, d’y voir frétiller quelques têtards retardataires et de serrer entre mes doigts les feuilles rougissantes de ce matin d’automne. J’en craquelais plusieurs avec satisfaction. Les enfants se poussaient à tour de rôle sur la balançoire. En enlaçant le sycomore, alors que j’appuyais mes mains contre son tronc torturé, elles semblèrent s’enfoncer lentement. J’arrivais à sentir la vie qui animait chacune de ses particules. Mes mains disparurent tout à fait, puis mes bras et très vite tout mon corps. Fondue dans cet arbre, j’écoutais le grincement de la balançoire, je pouvais ressentir le frottement de la corde sur l’écorce ; les rires des enfants semblaient légèrement assourdis. Rien n’avait plus d’importance que cet instant suspendu. Puis, brutalement, j’eus une sensation de chute et je me retrouvais assise au pied de l’arbre. Les enfants continuaient leurs jeux en se chamaillant bruyamment. J’avais dû m’assoupir. Mes journées bientôt reprirent leur rythme effréné. Le travail, les repas, les enfants, leurs devoirs et toutes ces petites choses qui emplissent une vie. Toutefois, je m’accordais la nuit une escapade secrète. Je sortais furtivement et rejoignais mon arbre, comme un impératif, je m’allongeais à ses côtés, et lentement je me fondais à la mousse verte, aux racines, à la sève. Au fil des saisons, je devenais cet arbre, ses branchages nus les hivers glacés, son feuillage frémissant sous les pluies de printemps. Je ressentais chaque picotement des petites pattes d’oiseaux qui cherchaient un abri et leur frénésie à construire un nid au cœur des feuilles denses. Puis, aux premières lueurs du matin, je reprenais mon rôle et ma place. J’étais une épouse et une mère comblée. J’avais pu retrouver le chemin et retissé les liens, pas à pas, je me sentais puissamment unie à chacun d’entre eux. Seul le chat s’obstinait à m’éviter soigneusement et, quand je le croisais malencontreusement, il filait en feulant. J’étais entre deux mondes, et ça me convenait. Les enfants grandissaient. La vie suivait son cours. Les jours puis les mois et enfin les années tout ça se succédait. Jusqu’à ce jour chagrin, à la fin d’un hiver plus rude que les autres où une tempête vint s’abattre chez nous. Je luttais toute la nuit, contre le vent cinglant, contre la pluie glacée, contre le froid brûlant. Les bourrasques parfois se taisaient un instant pour reprendre de plus belle, arrachant une longue plainte aux racines éprouvées. Certaines branches se fracassaient, les plus grosses se brisaient. Au matin, le sycomore gisait, terrassé par le vent. Le tronc déchiré s’exposait, éventré. On pouvait encore entendre les grincements du bois, comme de longs sanglots. Comme une peine sourde. Ce matin-là, je sentis sans les voir ma famille affairée autour de mon lit. Chacun d’entre eux, inquiet, s’empressait à mon chevet. J’étais allongée là, sans plus y être vraiment. Je ressentais leur peur et j’entendais leurs pleurs, mais malgré tout l’amour que j’éprouvais pour eux, j’observais le lien qui nous avait uni s’étirer à se rompre et je n’y pouvais rien. J’étais déjà plus loin. J’étais déjà trop loin. Les sons s’estompaient, doucement étouffés. Je revis la pendule immobile et sa trotteuse folle et puis je reconnus la liane ondulante, tout près de la fontaine, m’indiquant le chemin que cette fois, je suivis sans plus me retourner. Mes doigts effleurèrent la liane qui gisait palpitante, ils disparurent lentement et puis ce fut mes mains, mes bras et finalement mon corps et je devins la liane. J’entendis encore au loin, imperceptiblement la voix de mon mari, celle de mes enfants et même le ronronnement du chat, désormais apaisé.

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