Créé le: 16.06.2026
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Sous les pétales du cerisier
Histoire de famille, Journal personnel, Nature Environnement — Aventure botanique 2026
Le jour où j’aurai pu terminer ma vie, au sol de mon jardin, dans un tourbillon de pétales de cerisier…
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Dans les derniers rayons de soleil d’une douce après-midi de printemps, je te vois, fébrile, suffocant dans les liens verts qui t’enserrent. Je m’approche de toi doucement.
Malgré l’ombre et le poids de celui qui t’a envahi petit à petit depuis des années, tu persistes à fleurir. Là où tu le peux encore. Par ci, par là. Vaillamment.
En prenant le temps de te regarder, je vois l’étau de l’intrus se refermer sur chaque nouvelle pousse que tu peines à produire. A peine deux, trois feuilles et déjà te voici empêché de t’épanouir. On appelle cela se faire étouffer dans l’œuf… Ta cime est déjà recouverte de l’épais feuillage parasite.
Au départ, votre relation était basée sur la confiance et l’entraide mutuelle. Au lieu de ramper au ras du sol pour mendier sa pitance dans l’ombre, il s’appuyait sur toi pour s’épanouir et s’élever vers la lumière, touchant du bout des feuilles un coin de ton ciel bleu. En contrepartie, il s’engageait à t’offrir sa protection contre les aléas du temps, loger tes hôtes d’honneur et fournir à tes pieds un terreau de qualité dont les bienfaits étaient partagés.
Le pacte scellé, votre belle amitié semblait vous mener vers le bonheur de prospérer à deux.
Mes doigts frôlant ton écorce, je peine à distinguer la frontière qui vous sépare encore. Cette fusion lente et envahissante réveille une colère enfouie. Je t’imagine immobile et muet sous son emprise. Ne pouvant qu’être témoin de ton incapacité à te défendre. Petit à petit, ton essence se perd dans son ramage vert foisonnant recouvrant les bribes de ta beauté, de ta pureté.
Toi, qui, par la délicatesse de tes pétales, le parfum enivrant de tes fleurs et la douceur de tes fruits apportes au jardin l’émerveillement de nos sens, comment est-il possible de te perdre dans la lourdeur et l’épaisseur d’un enfer vert stérile et inodore?
Je me revois encore m’affairant autour de toi, quand soudain un élan d’héroïsme me submerge.
Alors commence notre combat.
Avec hargne je commence à arracher de mes mains nues chaque petit lien qui t’emprisonne. Je fais voler en éclat le voile vert qui te recouvre et t’empêche de vivre.
Je retiens mon souffle. Mon cœur s’emballe!
Les ventouses rêches et piquantes de ton envahisseur me piquent les doigts. Dans la bataille, tu m’écorches de tes rameaux. Je ne sais plus qui est toi, lui ou moi. Je grimpe le long de ton collet. Je deviens toi. Mon corps collé au tronc. Une rage me déchaîne. Je livre bataille pour notre liberté. Ma liberté… comme la tienne me dis-je…
Mais cela ne suffit pas. Mes mains peinent à mettre un terme à ton enfer. Il me faut monter d’un cran. Prendre les armes.
Je vais chercher le nouveau ciseau à bois que l’on vient d’acquérir. Sa lame brille sous le soleil doré. Il y a comme une ambiance irréelle en cette fin de journée. Tout est éclairé différemment. Un halo doré de torpeur et de douceur englobe la scène du drame qui se joue. Cela ne correspond en rien avec mon état intérieur.
Au dehors la douceur, au-dedans la guerre. Toi comme moi. Les apparences sont trompeuses…
Je ne suis pas raisonnable. Je devrai te quitter, retourner à mes tâches du soir. Faire à manger pour mes proches et te laisser à moitié libéré pour mieux te revenir le lendemain. Mais quelque chose me pousse à continuer. Cela devient obsessionnel. Je n’ai plus que ça à l’esprit.
Qu’importe! J’accoure auprès de toi! Regarde j’ai de quoi rompre nos dernières entraves. Mettre un terme à cette domination qui nous étouffe et nous gâche la vie!
Je coupe encore et encore! J’arrache ces branches endurcies par le temps d’occupation. Je suis dégoûtée par ces liens rigides et oppressants qui entaillent ton écorce et font couler par endroit ta sève collante. Je pleure intérieurement ta souffrance.
Ma souffrance?
Il faut aller encore plus haut pour faire tomber l’ennemi. Je t’escalade sans ménagement pour l’atteindre… Quand soudainement, tes branches cèdent sous mon impatience et je chute.
En tombant, mon arme se retourne contre moi, m’assénant deux violentes coupes à la main.
Tes pétales se sont envolés… Elles tournent et se posent tout doucement sur et autour de moi, se mélangeant à mon sang. Nous fusionnons.
Le charme maléfique se rompt. Je reprends mes esprits. Mon poignet est ouvert et le sang en jaillit. Mon index est également touché mais cela ne m’inquiète pas. Par contre le poignet… le sang, trop de sang s’en écoule… je me vide… la peur me prend comme un coup de poing en pleine figure. Je me relève et cours en direction de la maison, appelant à l’aide. Personne ne répond. J’entre dans la maison, son silence m’enveloppe comme une douche glaçante. Alors, emmaillotant mon poignet avec le premier tissu qui me tombe sous la main, je sors de chez moi pour vérifier s’il y a encore la voiture, mais là encore, je dois me rendre à l’évidence, je suis seule…
La tête me tourne. La réalité vacille. Les lignes du jardin se fondent soudainement au néant. Tout devient flou. Les sons se dissolvent, le silence se fait et le noir m’efface.
Échouée à même le sol, je reviens à moi. Mon poignet douloureux me rappelle à l’ordre. La vue du sang autour de moi ne fait qu’activer l’urgence d’agir. Me traînant à l’intérieur, je trouve mon portable posé non loin du canapé et j’arrive enfin à appeler de l’aide, avant de m’effondrer.
La réalité s’est à nouveau estompée.
Je suis comme entre deux… entre ici et maintenant et l’urgence d’agir, mais également entre là-bas avec toi et ton agresseur… et cette idée obsessionnelle qui m’accompagne encore…
Comment aurais-je pu mourir sous un cerisier en souhaitant lui sauver la vie?
Cet élan vital qui nous habite et peut nous quitter petit à petit ou si soudainement.
Pourquoi? Que m’est-il arrivé?
Quel est ce lien qui me relie au cerisier du jardin et à son oppresseur?
Je ne maîtrise plus mon corps. Il devient lourd et engourdi. Mes pensées s’emmêlent dans un brouhaha de souvenirs et d’émotions. Des images défilent… des visages… des liens. Ma main tendue en l’air pour arrêter cette force de vie qui s’échappe de moi. Une main tendue comme pour aider ou demander de l’aide. Je ne sais plus. Je cherche ton contact… ta présence. En même temps, je la redoutais. Ton emprise sur moi. Insidieuse et silencieuse. Ton corps lourd et étouffant. Ton amour et ta haine… mélangés.
Je ne veux plus y penser. Tu nous as quittés. Et pourtant…
Le cerisier de mon enfance me revient en tête. J’aimais me hisser sur son tronc et m’empiffrer de ces fruits rouges et juteux. Le jardin était mon espace de jeux et de joie.
Je m’y évadais aussi bien physiquement que par mes rêveries. La petite fille que j’étais…
Le père que tu as été…
Je ne voulais plus y penser. Mais voilà que le verdict tombe comme un couperet final.
Ton visage revient comme une dernière image. Ta présence me hante. Comme le souffle du vent dans les pétales, plus léger, éparpillé, mais toujours là… Bien présent à l’intérieur de moi.
Dans ma sève.
J’aurai aimé pouvoir te sauver de cette emprise qui m’étouffait. Te montrer le coin du ciel bleu qui t’attendait et t’aider à t’élever vers la lumière. J’ai essayé de te tendre la main à plusieurs reprises, mais c’est la tienne qui m’est revenue en plein visage. Me repoussant. Me tuméfiant… me révoltant.
Je sais bien qu’en dessous de l’oppresseur, se cachait ta beauté, ta fragilité et ta pureté… mais tu ne m’as pas laissé t’approcher… préférant me blesser, tu m’as abandonnée. Je n’ai pas pu te libérer. Je m’y suis pourtant acharnée quitte à ne pas me respecter, à m’oublier…
Ma main est restée suspendue. Elle attendait la tienne…
Dans un dernier murmure le vent frissonne dans les branches, secouant les pétales du cerisier. Ils volent dans le jardin, s’éparpillent sur la scène de mon drame intérieur.
Je sens mes racines partir de mon centre et se perdre au plus profond de notre histoire. Là sous terre, tout a commencé. Une petite graine commune. Elle émerge, fragile. Se fortifie. Résiste au temps, brave les intempéries pour que finalement, relié par ce même tronc, chaque branche de notre famille contribue à donner l’arbre que nous sommes devenus aujourd’hui. Malgré le temps, les chemins différents, cette sève de vie nous unit au-delà de la mort.
A bout de bras chacun a porté ses fruits. Les saisons se sont succédé. L’accord tacite passé avec l’envahisseur, s’est petit à petit transformé en soumission et oppression. Empêchant le bel arbre en devenir à s’épanouir. Alors ses fruits sont tombés avant maturation. Pourrissant à même le sol…
Mais personne n’a rien fait. Car tout le monde sait que le lierre a des effets bénéfiques sur son hôte. Regarder sans comprendre. Faire comme si de rien n’était. S’habituer petit à petit à cette densité végétale émanant sans bruit et au couvert de la tienne. Pas de cri. Mais un silence étouffant. Jusqu’à ce que…
Jusqu’à ce qu’une de tes toutes petites fleurs roses s’envole, lancée comme une bouteille à la mer. Suivant le sens du vent, elle virevolte autour de moi, me frôlant la joue, puis la main et tombant à mes pieds. Comme une demande sacrée.
J’ai vu ton appel silencieux. Écho de mon histoire. Nos vies en perspective, miroir l’un de l’autre. Liés par mon sang et ta sève, ou vice versa. J’ai traversé la frontière qui nous séparait, plongé dans ton univers et je t’ai répondu. Tu m’as tendu une branche, je t’ai offert ma main. Ensemble nous avons traversé cette guerre muette et intérieure.
Je nous pensais si différents. Toi immobile, planté dans le jardin. Muet. Étouffé sans bruit. Faisant partie de mon décor extérieur. Et pourtant, chacun d’un côté de la vitre, nous étions en lien.
Je te regarde aujourd’hui. Libéré de tes liens, tu fleuris à n’en plus finir. Tu m’as apporté de jolies cerises rouges. Tes bras ouverts, levés vers le ciel, tes fruits sont mûrs et quand ils tombent je les récolte avec empressement pour m’empiffrer de cette nouvelle saveur…
Et le lierre me demanderas-tu? Est-ce qu’il est toujours présent? Ou a-t-il disparu?
Je te répondrai alors que je le vois, par-ci par-là autour de tes racines et au pied de ton tronc.
Mais je veille à ce qu’il reste à sa juste place.
Le terreau de votre existence est alors de bonne qualité. Le jardin a retrouvé son harmonie. Les insectes butinent, les papillons volent, les oiseaux sifflent.
Mon cœur léger, je te remercie. La cicatrice laissée sur ma main me rappelle ton passage. Elle laisse sa trace sur mon écorce, comme celle du lierre sur la tienne. Et dans le sillon de cette scarification, l’on retrouve le chemin d’un coin de ciel bleu pour souffler à nouveau et s’élever dorénavant dans la lumière…
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