Créé le: 08.08.2026
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Soif

Amour, Genève, Nature EnvironnementAventure botanique 2026

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© 2026 a Heure bleue

© 2026 Heure bleue

Sous la ramure d’un vieux chêne assoiffé, l’histoire d’un couple se mêle à celle d’un monde bouleversé par le manque d’eau et les dérèglements climatiques.
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J’ai soif. Le ciel ne tombe plus depuis des jours et des jours. Le soleil brûle ma cime. Mes feuilles se recroquevillent, brunies, calcinées. Un tapis automnal recouvre mes racines alors que nous ne sommes qu’en juin. Mes fruits ont poussé largement en avance, je tâche de les retenir encore un peu. La terre craquelée ne pourrait les accueillir en son sein sec. De petites bulles d’air circulent dans ma sève à la place de l’eau. Ça pétille comme dans un verre de champagne. Ça me donne le tournis.

Newton déchire le ruban rouge et blanc en titubant. Il tapote comme un dingue sur son smartphone qui demeure muet. Il le jette, m’assène un violent coup de poing. Je ne ressens rien, juste les vibrations de sa rage. Je sens un liquide tiède couler le long de mon écorce. Un peu d’eau et d’azote qui me rassasient. Ma ramure bruisse d’aise. Un arrière-goût de vodka. Newton remonte sa braguette. Un gland tombe pile sur ses cheveux couleur châtaigne. Saisi, il le ramasse. Il le frotte, l’embrasse, le serre dans son poing. Sa colère se mue en désespoir. De l’eau ruisselle le long de ses joues, quelques gouttes que j’absorbe à nouveau.

Soif. Trop soif. Je lorgne avec envie sur l’eau du lac Léman. Le barrage du Seujet l’étrangle pour ne laisser filer que le Rhône, si mince qu’il est presque devenu inconvenant de l’appeler fleuve. Le glacier ne donne plus autant qu’avant. Pour conserver les précieuses réserves naturelles qui bordent le lac, le débit a été réduit. Si bien que Genève souffre. Lyon brûle. Avignon se meurt. On peut presqu’y danser à pied sec sous le pont de la chanson. Le conflit pour l’or bleu s’envenime entre les deux territoires. Les Canadairs adoucissent les tensions, créant un fragile trait d’union aérien. Des colibris qui accomplissent leur part.

Newton vient souvent en compagnie d’une jeune femme dont les yeux partagent la couleur du lac par temps clément. Adossé contre mon tronc, les bras tout emmêlés, le couple se promet un tas de choses. Des secrets qui se murmurent dans le langage des doigts. Il a évoqué de planter une petite graine. Je lui en ai offert une. Elle est tombée pile sur sa tête. Yeux-Couleur-Lac a souri.

— Comme la pomme de Newton! C’est signe que tu vas y arriver, mon amour. Je suis si fière de toi.

— Newton était célibataire. Je préfère rester anonyme plutôt que de te vivre sans toi.

— A peine cent kilomètres, ce n’est pas le bout du monde…

Pour une hirondelle, cent kilomètres ne représentent rien. Mais pour les humains, franchir une simple ligne imaginaire peut se révéler un véritable combat. On dirait qu’ils n’ont pas assez des cours d’eau et des montagnes pour diviser leurs peuples, il faut qu’ils s’en inventent d’autres. Avec le conflit autour du barrage, les portes entre la Suisse et la France se sont fermées, obtenir un visa devient compliqué.

J’observe le ballet des colibris-Canadairs qui traversent la frontière. Le vent porte depuis Lyon le cri de mes frères marronniers, érables et platanes qui succombent aux flammes. Les étincelles pleuvent sur la basilique de Fourvière. La colline qui prie protège pour l’instant la colline qui travaille… Mais pour combien de temps encore? Bientôt la Croix-Rousse portera son nom à merveille. Une neige de cendres blanchit les toits. Dans la panique, les rues qui s’évacuent se congestionnent. Comme en mon cœur, leurs artères se bouchent. La vie cesse de circuler. Embolie générale.

Un de mes bras charpentiers devenait trop lourd à porter, impossible à irriguer. Il s’est brisé. Salopette-Verte s’est étonné car mon excellent état de santé ne laissait pas présager cette chute. Il a installé des jets ridicules qui forment une pluie d’arcs-en-ciel au sol. Comme si ces pipis de licorne allaient suffire à m’abreuver! Certains visiteurs du jardin botanique me prennent en pitié, moi Robur le dur, d’autres se méfient. Salopette-Verte a tendu un ruban rouge et blanc en plastique pour empêcher de m’approcher, au cas où une autre branche viendrait à se briser. Double peine. J’aime tant qu’on se repose contre mon tronc à l’aubier aussi tendre que l’écorce en est rugueuse. Sur mes cernes, là où le bois de surface s’est au cours des siècles transformé en solide duramen, sont inscrites les histoires des êtres qui ont foulé mes pieds. J’en ai vu défiler, des passants, des marchands, des banquiers, des touristes. Même un antipape. On m’a attribué des pouvoirs magiques. On prétend qu’en dormant sous ma ramure, on peut entrevoir l’avenir. Au crépuscule, des jeunes filles vêtues d’une robe translucide ont dansé en cercle autour de moi. A l’aube, des vieilles femmes ont attaché des bouts de tissu de proches malades et ont glissé dans des fentes de mon écorce des bouts de papier contenant des vœux à exaucer. Le jour, des enfants ont grimpé à mes branches. La nuit, des amoureux se sont retrouvés pour se bécoter sous la canopée. Je suis le gardien de leurs rêves, de leurs secrets, de leurs larmes, de leur pisse, parfois même de leur sperme.

A présent, je fournis de l’ombre aux visiteurs et je recueille la joie des botanistes. Venus des quatre coins du monde, ils dissèquent dans les serres à l’arrière des échantillons exotiques. Ils conservent dans des bocaux en verre des semences d’espèces menacées. Ils plantent des essences croisées. Ils consultent des herbiers volumineux contenant des végétaux parfois disparus. Mes jolies feuilles lobées y figurent. Si la canicule persiste, elles seront les derniers témoins de mon existence.

Newton se recroqueville entre mes racines. Sans nouvelles de Yeux-Couleur-Lac, il serre contre son cœur le gland que je viens de lui offrir. Elle a gardé le premier. Dans quelques spasmes de sanglots, il finit par s’endormir. Il espère qu’elle a réussi à fuir la colline qui travaille gagnée par les flammes. Il devient hirondelle qui survole la frontière, il devient colibri qui fait sa part, il finit par battre de l’aile.

Newton et Yeux-Couleur-Lac se sont rencontrés dans la partie consacrée aux fleurs helvétiques. Elle dessinait alors qu’il s’émerveillait de la forme en structure moléculaire d’un edelweiss. Fasciné, il n’a pas vu le gobelet où elle trempait son pinceau et l’a renversé. En reculant, confus, il a piétiné la fleur en forme d’étoile. Il s’est excusé mille fois auprès de l’edelweiss. Touchée par tant de maladresse et de délicatesse, elle a souri.

Dès qu’ils le pouvaient, ils se donnaient rendez-vous au jardin botanique. Ils y vivaient des aventures dignes de Gulliver, tantôt Lilliputiens dans les cascades de fleurs des broméliacées, tantôt géants dans le jardin des rocailles. Ils finissaient toujours leurs explorations par celles de leurs corps réciproques contre mon tronc: leurs yeux, leur bouche, leur langue. Ils se séparaient, presque comme s’ils se déchiraient, lui vers le tram pour le CERN, elle vers le train pour Lyon, le visa de plus en plus compliqué à obtenir.

Il se fane. Le grand accélérateur de particules qui le fascine tant ne parvient plus à susciter son émerveillement. Sur son bureau, un dessin encadré inachevé d’edelweiss. Il avale une gorgée de vodka à même le goulot. Il essaie une centième fois de composer son numéro. En vain. Impuissant, il n’a qu’une envie: tout casser. Il jette le gland dans le trou noir de l’accélérateur. L’écho des rebonds sur la paroi se meurt comme dans un puits sans fond. Sur le radar, Newton suit distraitement la course du fruit dans l’immense tube circulaire tout en vidant la bouteille. Il faudra à peine quelques secondes pour qu’il se désagrège en milliers de particules.

Au bout de dix mètres cependant, le gland demeure intact. Au bout de trente, la cupule se détache mais la graine reste entière. Au bout de cent, rien n’a changé. Newton suit à présent attentivement le trajet. Il arrête la machine, se demande si l’alcool ne lui a pas grillé le cerveau. Il récupère le gland, précautionneusement afin d’éviter toute radiation. Il le mesure, le pèse, l’examine sous toutes les coutures. Les charges et les nombres baryoniques se sont inversés. La composition ressemble étrangement à de l’antimatière. Newton n’a jamais vu cela. Cette découverte pourrait le rendre immensément célèbre. Il s’en fiche. Il préfère rester dans l’ombre, celle de mon tronc, à côté d’elle. Même s’il ne croit pas au Ciel, il brûlerait des milliers de cierges pour voir cette prière exaucée. Malgré que le feu lui fasse maintenant horreur.

Le regard éteint, il confie le gland irradié au Rhône. Il rêve qu’en descendant ce petit présent parviendra à sa bien-aimée, comme une bouteille jetée à la mer. L’akène ballotte sur les flots et, petit à petit, se met à absorber l’eau. Il gonfle, gonfle, gonfle. De ses particules inversées émergent de frêles radicelles. Un germe se forme. Une tige perce. Des feuilles naissent, comme dans un timelapse démentiel. Soudain, un chêne gigantesque jaillit devant le barrage. Ses puissantes racines éclatent le béton. Libéré, le lac s’engouffre dans la brèche. Ce mouvement crée une vague énorme qui avale les abords du lac, le jardin botanique s’en trouve inondé. Je bois, je bois, je bois. Quel délice! L’eau court violemment, le Rhône à la puissance retrouvée massacre tout sur son passage. De mémoire d’arbre, je n’ai jamais connu une telle crue. Des saules sur les berges sont arrachés, des voitures emportées. A Lyon, le Rhône réveille la Saône qui tombe en bas de son lit. Les rives de la vieille ville en flamme s’éteignent. Au milieu de la boue, des animaux calcinés, des branches ravagées, des milliers de débris. Un corps est couché sur le flanc, inanimé. Du tas de gravas émerge une main. Elle ôte une branche qui l’entrave, se dégage. Dans sa poche, un gland qui ne la quitte jamais.

Une voix gronde. Salopette-Verte secoue l’épaule de Newton, fâché que son beau ruban rouge et blanc soit cassé. Hébété, Newton essuie un peu de bave qui a séché au coin de sa bouche pâteuse, frotte les petites crottes au coin de ses paupières. Il est surpris que le gland soit toujours là. L’herbe est toujours roussie, j’ai toujours aussi soif. Newton me regarde étrangement. Il me caresse le tronc puis s’en va en serrant mon fruit, le cœur empli d’espoir.

J’espère qu’il le mettra en terre et l’arrosera quotidiennement. Face aux éléments déréglés, les humains comprendront un jour que c’est la seule chose qu’ils puissent faire. Laissez un vieil arbre croire en ses rêves.

 

 

 

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