Chapitre 1
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Sur le pré, face à la vallée verte, un prunier et une vigne vierge dialoguent autour d'une maison pour nous donner une nouvelle à mille feuilles.
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PRUNUS (P) : Sept, ils sont sept, mais attention pas des nains de jardin et il y a quatre femmes. Ils auraient été huit, une des femmes aurait pu être Blanche Neige. Neuf, une aurait pu être la sorcière, d’autant plus qu’une est venue avec trois pommes, mais pourquoi trois pommes ? Elle veut tout de même pas en empoisonner trois. Ah, j’ai compris, il y a trois hommes, pauvres pommes, c’est pour eux.
C’est sûr, elle veut se débarrasser des trois hommes.
Qu’est-ce que t’en penses toi ?
VIGNE (V) : Pas grand-chose. Moi, je ne les vois pas aussi bien que toi. Trois, je ne les vois que de dos. Par contre, j’entends bien tout ce qu’ils disent.
P : Alors t’as entendu qu’ils ont longuement parlé d’arbres, mais rien sur moi, absolument rien.
Par contre, ils ont parlé d’un des nôtres qui aurait pratiquement l’âge du christianisme
V : Le christianisme, quelle drôle d’idée. Qui a pu avoir cette idée d’inventer ce concept ?
P : Un con.
V : Et là, ils sont sept, sept cons. Tu crois qu’ils vont inventer quoi cette fois ?
P : En tout cas ça ne vole pas très haut. Qu’ils parlent pour ne rien dire, pourquoi pas, ils ont aussi le droit d’exister. Ce qui me dérange, c’est ce besoin d’écrire sur des feuilles de papier. Et qui dit papier dit génocide.
Heureusement que certains sont venus avec leurs pianos à mots.
V : Tu crois que c’est mieux ?
P : Ben quand même, c’est toujours ça de sauvé.
V : Mais t’es vraiment naïf mon pauvre.
P : Pourquoi tu dis ça ?
V : Parce qu’après avoir fini de pianoter, ils vont étaler leurs mots sur des feuilles de papier.
P : Tu crois ?
V : Sûre et certaine. En plus, ils ne se contentent pas d’une feuille pour tous, non, ils veulent une feuille chacun.
P : Tu exagères.
V : Tu crois ça ? Regarde celle qui revient avec une pile de feuilles et elle en donne une à chacun. Manquerait plus qu’ils écrivent avec notre sève.
P : Tu te rends compte s’ils écrivaient avec notre sève ? En plus ils sont sept, seven, c’est vraiment des diables.
V : Attends, j’ai une idée on va leur envoyer rat musclé pour leur foutre la ratatrouille.
Regarde, ça y est, y en a qui l’ont vu.
P : Bon ben pas terrible, ça n’a pas l’air de les défriser.
V : C’est normal, t’as vu la tête de certains, ils n’ont pas de quoi avoir les cheveux qui se dressent sur la tête. Encore si c’était des têtes de bois il y aurait moyen de se comprendre, mais là rien.
T’as vu, ils continuent de parler comme si l’on n’existait pas et nous on peut dire tout ce qu’on veut, ils n’entendent rien, mais alors rien.
P : J’me demande si entre eux ils se comprennent.
V : ça m’étonnerait. La preuve, s’ils se comprenaient vraiment, ils n’auraient pas inventé le christianisme et toutes ces religions contre-productives qui les dressent les uns contre les autres.
Pourquoi ils n’arrêtent pas de tout détruire, mais alors tout ?
P : T’as pas tort, nous on se comprend, on ne cherche jamais à détruire un autre végétal, eux c’est létal, ils doivent absolument tuer l’autre. D’accord nous on est parfois envahissant, mais on est utiles, utiles. Eux c’est des parasites.
V : T’es un peu dur.
P : Dis-moi une chose où ils sont utiles.
V : Ben tu vois s’ils n’avaient pas construit cette maison, moi je n’aurais pas su où m’accrocher.
P : Toi, c’est parce que tu es une flemmarde. Crois-moi, s’il n’y avait pas eu ces murs tu te serais accrochée ailleurs et tu serais beaucoup plus heureuse. Tu dois croître en toi.
V : Je croîs et je crois ce que je vois. Toi, tu vois quoi depuis où t’es planté ?
P : Ben tout ce qu’il y a autour de moi.
V : Mon pauvre Prunus, t’es vraiment limité. Moi, je suis mobile, je n’ai pas un tronc et des racines qui m’empêchent d’aller voir ailleurs. Tiens par exemple, sais-tu ce qu’il y a de l’autre côté de la maison ?
P : Non.
V : Moi je sais. Et tu sais ce qu’il y a à l’intérieur de la maison ?
P : Non.
V : Moi je sais.
P : Bientôt je saurai aussi.
V : Comment ?
P : Mes branches vont s’approcher des fenêtres , dépasser le faîte du toit et bingo, je verrai partout.
V : Tu rêves et tu perds la mémoire. Je te rappelle que chaque année, clac, ils coupent tout ce qui dépasse.
P : Arrête, ne me parle pas de ça.
V : Moi, petit à petit je gagne du terrain, je fais le tour de la maison, j’entoure bientôt toutes les fenêtres. Je peux te dire tout ce qui se passe à l’intérieur.
P : J’aime mieux pas savoir
V : Je peux te dire tout ce qui se passe dans la maison, je vois partout de haut en bas. – Alors tu veux toujours pas savoir ?
P : J’hésite.
V : T’as raison, ça fait peur.
P : Peur comment ?
V : Vraiment peur. Il y en a même un qui a parlé de Stephen King.
P : C’est qui ? C’est un roi ?
V : Pire, un empereur, il envahit partout, toute la planète, il publie des millions et des millions de livres, il n’y a pas une bibliothèque au monde où il n’y a pas un livre de lui. Tu te rends compte le massacre ?
P : C’est une horreur.
V : Alors, ça fait frissonner tes feuilles ?
P : En parlant de mes feuilles, il y en a plus qu’une sous mon feuillage. Elle couche des mots sur du papier, mais c’est raisonnable.
V : Fais attention aux gens raisonnables. Stephen King aussi, au début, il avait l’air de rien et tout d’un coup, on sait pas pourquoi, c’est massacre à la tronçonneuse et on regarde les arbres tomber.
P : Rien à voir, là c’est une femme, elle a l’air toute gentille.
V : Justement, méfie-toi encore plus. Regarde J.K. Rowling, elle avait l’air de rien, un coup de baguette magique et crash un nouveau massacre.
P : Elle écrit aussi des livres d’horreur ?
V : Mais non crétin. Harry Potter, tu connais pas Harry Potter ?
P : Si, mais pas J.K. Rowling.
V : Eh bien maintenant tu sauras que cette gentille Miss Rowling, avec sa plume, a fait s’envoler des forêts entières. Alors maintenant, prudence, celle que tu abrites sous ton feuillage est peut-être capable du pire. Et les autres, tu sais où ils sont ?
P : Non.
V : Eh bien, moi, je sais et je sais ce qu’ils font.
P : Raconte !
V : Ah, tu vois que tu veux savoir.
P : C’est à cause de la canicule, ça va me faire frissonner, mes feuilles bougeront et ça me fera de l’air sous les branches. Toi, tu sais pas ce que c’est que de frissonner.
V : J’m’en fous, j’sais tout le reste.
P : Ne me fais plus languir !
V : Pour commencer tu sais ce qu’il y a juste derrière cette fenêtre ?
P : J’imagine.
V : Non, c’est inimaginable. Il y a… il y a… une immense bibliothèque.
P : En bois ?
V : Pire, en teck, mais ça c’est rien. Dessus il y a des milliers de livres…
P : Avec beaucoup de pages ?
V : J’ose pas te dire, car c’est pas le pire.
P : Continue !
V : Tu frissonnes ?
P : Continue !
V : Tout est en bois, du sol au plafond, les meubles sont en bois, du bois africain.
P : Je te crois pas, tu me fais marcher
V : Si seulement je pouvais te faire marcher, tu pourrais venir constater que malheureusement c’est la vérité.
P : Alors il faut qu’on fasse quelque chose, on ne peut pas les laisser faire maintenant qu’on sait.
On doit prendre nos responsabilités.
V : T’as raison Prunus !
P : Pour la maison, pour les meubles, on peut plus rien faire, le mal est fait. Par contre on peut les empêcher d’écrire.
V : Surtout, on doit tout faire pour que leurs écrits ne soient pas publiés, on doit éviter une nouvelle catastrophe.
P : D’après toi, lequel est le plus dangereux ?
V : Comment veux-tu que je sache, il faudrait avoir une idée de ce qu’ils écrivent et ça, c’est pas évident.
P : Attends, moi j’arrive à lire ce qu’écrit celle qui est juste sous moi….
V : Alors ?
P : Pas d’inquiétude, elle écrit de la poésie. Et heureusement, la poésie ne se vend plus, donc pas de danger pour nous. Par contre les autres…
V : J’en ai un dans le collimateur, il me tourne le dos, j’ai la vue dégagée sur son écran… il écrit du théâtre.
P : Ouf, pas de soucis non plus, le théâtre ne se vend pas plus que la poésie.
V : Pas si ses pièces sont jouées, ils vont brûler les planches, et attention les dégâts !
Je le surveille.
P : Et les autres ?
V : Plusieurs sont à l’intérieur. Une a disparu de mon champ de vision.
P : Tu dois la retrouver !
V : T’es drôle toi, je fais le maximum, j’en ai cinq en ligne de mire et Monsieur Prunus, qui n’en a qu’une, me donne des ordres.
P : C’est pas de ma faute, ils sont tous sortis de mon champ de vision. Pour toi c’est facile, tu es partout.
V : Je suis partout parce que j’ai voulu aller partout, tu crois que ça c’est fait en un jour ?
La flemmarde a dû bien s’accrocher pour en arriver là.
P : Ce que tu peux être susceptible.
V : Moi, j’ai rien dit parce que tu restais planté sans rien faire.
P : C’est bon, c’est bon, restons concentrés sur notre mission.
V : Je fais que ça, mais c’est pas facile de jouer sur plusieurs tableaux à la fois.
En parlant de tableau, il y en a encore une que je peux approcher par la fenêtre de la cuisine.
P : Tu vois quelque chose ?
V : Elle dessine.
P : Et les autres ?
V : Minute Prunus, minute. Les autres c’est une autre paire de branches. Un m’inquiète, il bouge beaucoup, fait des photos…
P : Mais il écrit ?
V : Oui, oui, mais c’est pas évident, il est difficile d’accès. Les deux autres aussi d’ailleurs pour m’aider, je vais faire appel aux PP.
P : A qui ?
V : Aux plantes en pots.
P : Tu crois qu’on peut leur faire confiance ?Elles sont quand même bien arrosées par les proprios.
V : Moi aussi ils m’arrosent et pourtant tu me fais confiance
P : Toi, c’est pas pareil, je te connais, je te vois tous les jours.
V : Elles aussi je les connais, les plus efficaces sont les jumeaux Dupot, ils n’ont pas la haine humaine, mais c’est pas des collabos, c’est des véritables Pothos. Grâce à eux, j’apprends beaucoup de choses, c’est un peu une police parallèle qui a réussi à bien s’étaler dans le salon. Et du côté de la bibliothèque, il y a le Zamioculcas, plus discret, mais très efficace.
P : A l’extérieur, au dessus des rosiers, y a pas un tournesol qui donne sur la fenêtre du salon ?
V : Oublie, il est sourd comme un pot. Pourtant, lui, il pousse en pleine terre.
R : Rien d’autre ?
V : Si, dans la cuisine, il y a un romarin d’eau douce et surtout un thym teint qui est un véritable caméléon grâce à ses différentes teintures. Il faut choisir la plante ad hoc pour chaque situation.
P : Si ils sont deux dans le salon, commence par contacter les Dupot.
DUPOT 1 (D1) : Pas besoin, on est déjà à l’écoute.
DUPOT 2 (D2) : Je dirais même plus, on est déjà sur le coup.
D1 : On s’est approchés de celui qui est le plus déterminé sur son ordinarrateur.
D2 : J’ajouterais qu’on est déterminés à tout voir sur son écran révélateur.
D1 : Attention, il est parti sur un roman.
D2 : Je dirais même danger, il est parti sur un roman au long cours.
V : Ne le lâchez pas d’une feuille, c’est lui qui faisait allusion à Stephen King.
P : Et l’autre ?
D1 : Bonne nouvelle, il s’est attaqué à une nouvelle.
D2 : Très bonne nouvelle….
D1 : Oh putain regarde, j’y crois pas.
D2 : Oh le potin, mon pothos…
V : Qu’avez-vous vu ?
P : Vite ! Dites-le !
D1 : Incroyable !
D2 : La croix et le diable !
D1 : Test, test.
D2 : Testament, testostérone et toblerone.
V : Vous allez nous lâcher le morceau, bon sang !
D1 : Pas possible.
D2 : Impossible
P : Je le savais, plantes en pots collabos.
D1 : Non, non, c’est pas ce que vous croyez.
D2 : Croyez-nous, on sait pas comment vous le dire
V : Dites-le quand même !
D1 : Il écrit tout, tout ce qu’on dit.
D2 : Tout, tout ce qu’on dit, vous et nous.
V +P : Quoi ?
D1 : Vous avez très bien compris
D2 : Très, très bien.
P : Vous êtes sûrs ?
D1 : Sûre.
D2 : Sûrs et certains.
V : ça veut donc dire qu’il nous entend.
D1 : Pas de doutes, il continue.
D2 : Aucun doute, il ne s’arrête pas.
V : Mais alors, ça veut dire que c’est nous qui lui écrivons son histoire.
P : Quand je te disais que ces diables pouvaient se servir de notre sève pour écrire.
V : Silence !
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