En extra-muros, Cloé toujours connectée va pourtant passer trois mois à la campagne chez ses grands-parents potagistes sans wifi. Deux publications sont mentionnées : Le Sillon Romand, actuel hebdomadaire Terre et Nature (Edigroup) et Bélem, Gaëlle Le Fruit Le Plus Rare éd. Gallimard, Paris 2023.
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1.      Mars

Les abricotiers sont en fleurs bien trop tôt. Et quand chaufferettes ou jets tentent de protéger la future récolte valaisanne, les deux arbres de la petite propriété genevoise sont recouverts de voiles telles des mariées avant l’été ou des fantômes en retard de la Toussaint.

Le conflit éclaté en février vient tout changer pour l’ado ; l’extra-muros qui valide six mois scolaires exceptionnels ne peut se faire comme prévu puisque ses deux parents partent en mission au Moyen Orient en même temps pour sauver autant de vies que possible. Aller à Zurich chez le frère aîné ? Pas franchement. Restent Fifine, Ernest, leur coin de campagne et leur potager. Bien sûr qu’elle les aime, Mémé et Pépé. Mais trois mois là-bas sans wifi ne l’emballent pas. Des vacances chez eux, elle en a déjà passées mais jamais si longtemps toute seule et surtout, jamais avec si peu de réseau.

Cloé soupire les larmes aux yeux à Cointrin. Son père et sa mère ne sont jamais partis ensemble sur le même front et ça ne la rassure pas. On s’embrasse ; les uns promettent de faire attention, les autres de veiller sur Cloé. Ils se tiendront au courant. Et si jamais, le téléphone dernier cri de l’ado peut servir puisque ce truc-là sait tout faire même si le numérique est une vaste friche pour les grands-parents. Leur petite-fille aidera. Promis.

Les bottes en caoutchouc d’Ernest trépignent, les outils de la cabane de jardin   s’impatientent mais il est encore trop tôt pour jardiner. En attendant, Cloé part choper le wifi du café à sa guise alors que Fifine et Ernest vaquent à leurs occupations habituelles même si Ernest ne manque jamais une occasion de dire à sa petite-fille qu’il y a déjà des trucs semés dans la petite serre. Plusieurs jours de grosses giboulées à fin mars font presque sourire puisque les abricotiers ont noué et que les tout petits plants de tomates sont bien au chaud derrière les épaisses vitres. Fifine et Cloé font des biscuits avec les noix de l’an dernier que Cloé a cassées. Ils boivent du thé, discutent, se régalent, regardent les énormes flocons. Plus tard, Ernest épluche cet hebdomadaire qu’il continue d’appeler Le Sillon Romand même si le journal a changé de nom il y a pas mal de temps ; Fifine tricote et Cloé joue sur son téléphone avec la radio en sourdine.

Ils s’aiment, voilà l’essentiel.

 

2.      Avril

Comme d’habitude, Ernest a noté les jours de nœuds lunaires sur le calendrier de la cuisine, ces jours où la végétation ne veut pas qu’on s’occupe d’elle puisque sur son ellipse, la lune est soit beaucoup trop loin, soit beaucoup trop proche de la terre. Ce mois a quatre nœuds. Certains mois, ça peut aller jusqu’à cinq comme autant de jours de congé pour le jardinier. Cloé voit ça comme de la superstition malgré le tableau bien détaillé dans le journal ; l’horoscope pour les plantes, c’est franchement abusé. Ernest laisse dire et Fifine sourit doucement.

Ce qu’Ernest appelle les coucourdes, -melons, courgettes, concombres et butternuts- semés en poquets de plusieurs graines le 12 mars commencent à sortir dans la serre. Oui, Cloé, elles vont être coincées dans leur pot mais elles n’aiment pas du tout être seules là-dessous. En terre, elles émettent des ondes, se parlent, et si elles n’entendent rien, elles refusent de sortir. Ça sait tout entendre, une plante. Et ça parle aussi. Pas fort, mais ça parle. C’est la Nature, c’est comme ça.

Au potager, le désherbage peut commencer ; le carreau prévu pour les pommes de terre sera bientôt prêt et d’autant plus accueillant avec les feuilles mortes déposées à l’automne. Attendre après les Saints de Glace ? Oui, ça, c’était la norme il y a longtemps parce que le gel pouvait encore se produire et que la météo n’était pas toujours fiable. Mais depuis quelques années, Ernest met les patates entre la mi-avril et la mi-mai, et elles poussent très bien comme ça. Eh non Cloé, les patates ne se sèment pas, ce ne sont pas des graines, ce sont des plantons, donc elles se plantent. Et d’ailleurs techniquement, les patates sont des tiges souterraines, même pas des racines comme les carottes.

Le calendrier lunaire du journal a beau être très précis, il ne comporte pas de jour ‘tiges souterraines’ ; c’est le 28 avril en jour ‘racine’ que Fifine et Ernest plantent les Charlottes, ce qui réjouit Cloé puisque ce sont les patates pour la raclette. L’adolescente a même trouvé le temps de participer : elle a sorti le mètre ruban, le cordeau et le sac d’engrais de la cabane avant de filer au café. Sur son téléphone à l’abri des regards, elle veut éclaircir cette histoire de calendrier lunaire. Ce qu’elle en apprend n’est pas loin de l’épater sans la convaincre pour autant. En plus des nœuds où il ne faut rien faire, il y a donc des jours fruits, des jours feuilles, des jours fleurs et des jours racines. L’astrologie végétale parait de plus en plus loufoque.

Telle qu’annoncée, la météo a été fiable puisque le lendemain, onze millimètres de pluie garnissent le pluviomètre près de la cabane. Onze millimètres, pas de quoi en faire toute une histoire ! Sauf que onze millimètres, c’est onze litres d’eau au mètre carré et ça, ça fait un bon arrosage sur les pommes de terre fraichement plantées, sur les figuiers dont les premiers fruits pointent, sur les fraisiers et les groseillers très largement en fleurs.

 

3.      Mai

Les Lauras avec leur peau rouge et les Agrias parfaites pour la purée suivent de près le 1er mai. Cette fois, Cloé a aussi disposé quelques plantons dans les lignes après avoir bien mesuré les quatre-vingt centimètres qui séparent chaque rang et les trente centimètres qu’il faut entre les plants. Fourbue d’une fatigue nouvelle, Cloé reste à la maison avec Pépé et Mémé et c’est tant mieux car quand sa mère appelle du front, c’est avec le téléphone moderne de la jeune fille que l’échange se fait. Fifine se réjouit de voir effectivement sa fille en chair et en os même si la connexion n’est pas excellente du fait du peu de réseau dans la maison et quand il est temps de raccrocher, Ernest se dit que cette technologie-là a aussi du bon. Et avec internet, il y aurait sûrement moyen d’avoir plus que quelques chaines tv peu fiables à l’image aussi capricieuse que tremblante. Ça changerait des vieilles cassettes vidéo.

La semaine qui suit est tellement arrosée qu’il faut vider deux fois le pluviomètre ; les températures se maintiennent et les abricotiers ont quitté leurs voiles protecteurs. Tu aimes le maïs et les haricots verts, Cloé ? Parce que les patates aussi. C’est qu’il ne faut effectivement pas planter ou semer n’importe quoi à coté de n’importe qui ; les ‘likes’ existent au potager aussi. D’ailleurs il y a un grand tableau explicatif dans la cabane et c’est décidé, une fois le carreau prêt, il y aura une ligne de maïs et une ligne de haricots nains à proximité des pommes de terre.

Ernest et Cloé choisissent les graines ensemble et le 9 mai est donc le jour maïs / haricots nains ; ils se parlent peu et se comprennent bien.

Ils sèment, voilà l’essentiel.

La semaine suivante, plantons et graines reçoivent cinquante litres au mètre carré. Ça ne serait pas si embêtant si la pluie n’était pas si forte mais les gouttes sont grosses et les petites graines risquent de ne pas aimer ça. Au moins, les jeunes plants de tomates et de coucourdes sont bien à l’abri dans la petite serre. Cloé fait ses premiers repiquages et semble prendre de plus en plus de plaisir à ce contact avec les plantes, à les voir pousser.

Et lorsque le temps s’y prête enfin, ils sont trois pour planter les piquets, creuser les trous, transporter le compost et trimballer les arrosoirs d’eau qui servent à la mise en pleine terre des tomates ce 24 mai, le tout bientôt suivi par les coucourdes dans un autre coin du potager car vois-tu, Cloé, les coucourdes n’aiment ni les haricots ni les patates ni les tomates et il ne faut surtout pas froisser ce petit monde-là.

Les trois sortes de tubercules forment déjà trois jolis rangs bien verts et bien alignés.

Et puisque tout travail mérite salaire, la profusion de la récolte de fraises régale les potagistes plus de deux semaines de suite ; Fifine en garderait bien pour faire des confitures mais elle n’a pas le courage de priver Cloé qui va de moins en moins souvent au café et de plus en plus souvent au jardin. Et c’est à quatre mains féminines que se font les confitures de cerises.

 

4.      Juin

Le mois qui commence sous la pluie est déjà le dernier mois de l’extra-muros officiel mais Cloé n’y pense plus. Loin du wifi, elle dévore l’histoire captivante de ce gamin qui a résolu l’énigme de la pollinisation des fleurs de vanille. Cloé vit désormais le temps de la Terre et la loi de la Nature, celle qui n’a laissé aucune chance ou presque aux semis de maïs et de haricots nains. Seuls quelques plants sont sortis de terre mais qu’à cela ne tienne, on recommence. Cloé re-sème seule du maïs dans la même ligne et déterre même quelques graines toutes molles et pourries du premier semis tué par les grosses pluies de mi-mai alors que tomates, patates et coucourdes reçoivent un traitement de simili cuivre pour les protéger du mildiou.

Tête contre tête à l’ombre des figuiers, Pépé et Cloé sont penchés sur le téléphone de l’ado et sa 5G qui patine pour qu’Ernest puisse montrer à sa petite-fille à quoi ressemble une plante atteinte de ce champignon tant redouté en espérant bien qu’il ne lui soit pas possible de lui montrer un tel désastre en vrai. Le mildiou, c’est la mort des végétaux avec une propagation fulgurante aux plantes semblables alentours. Heureusement, tous les légumes et les fruits n’y sont pas sensibles de la même manière mais quand chaleur et humidité s’allient, toute une récolte peut en souffrir.

Les haricots absents seront remplacés par une ligne de carottes à hiverner.

Ernest se dit de plus en plus qu’internet à la maison, ça peut être une bonne chose, suffit de s’en servir avec intelligence. Il hoche la tête et sourit en regardant Cloé préparer seule la ligne pour le nouveau semis.

La canicule ne laissera aucune chance aux Chantenay à Cœur Rouge si les graines de carottes ne sont pas protégées ; Ernest aide Cloé à pailler le semis ; aucun arrosage n’est oublié. Le murmure de la terre abreuvée se mêle au parfum extraordinaire des fins copeaux de bois mouillés ; Cloé chemine lentement avec l’arrosoir, dirige la poire là où les petites graines vont se réveiller, elle écoute, hume, sourit à la ligne de maïs désormais complète.

Elle se sent bien ici.

 

5.      A-venir.

A l’ombre des figuiers, Ernest navigue lentement le monde avec le portable de Cloé qui fait ce qu’il peut si loin d’une antenne. Armée de la pelle-bêche, l’ado récolte les premières Charlottes. Elles sont belles, sentent la terre chaude et le labeur accompli. Avec une noisette de beurre et la ciboulette qui pousse près des groseillers, le festin est assuré.

Cloé a appris la terre, les graines, le travail, les échecs, les succès, les délices que la Nature veut bien offrir, les cerises, les groseilles, les fraises, les coucourdes, les patates et toutes les fleurs qui les annoncent. Elle a même appris les magnifiques radis durs comme du béton car semés en nœud lunaire, juste pour voir si la prédiction se réalise.

La Nature a toujours raison.

Cloé reviendra à la fin de l’été pour les premières carottes, les coulis de tomates, les figues et la récolte des dernières pommes de terre.

Fifine et Ernest seront équipé d’internet sous peu ; sous l’égide de leur petite-fille, ils apprendront pas à pas comme elle a appris, une graine après l’autre.

Et quand Cloé ira attendre ses parents à Cointrin et que l’effervescence des retrouvailles aura laissé place à l’harmonie calme de leur famille, elle parlera de son été et leur dira quelque chose comme ‘la Matu, c’est bien mais faut voir. Parce que si ça vous va, moi j’aimerais faire un truc avec tout plein de plantes, des graines, des fleurs, des arbres. ’

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