12 janvier - La danse de Vaiana

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Dérouler le fil quotidien, aussitôt vécu, aussitôt disparu. Retenir les filaments pour les grands enfants... Mes petites-filles et moi en 12 repères en 2021.
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Mon premier cinéma s’appelait le Cinéac (pour Ciné-actualités je pense) situé à la Place St.-François, à l’angle de la Rue du Grand-Pont et la Rue du Grand-Chêne, comme une proue de navire qui avance vers le futur. Ma mère, connaissait déjà ce lieu et me décrivait les nuées de garnements amassés, attendant l’ouverture. L’entrée coûtait 20 centimes et lorsque le vieux portier-encaisseur-projectionniste ouvrait le cordon, il était bousculé par cette horde d’assoiffés d’animation lâchée dans une salle obscure. Au début. La séance commençait par les actualités, car il n’y avait pas de télévision. Je me souviens du générique, toujours un monde qui tourne (rond) et un avion qui attérrit crachant une importante personnalité inconnue. Il y avait toujours du vent sur un tarmac noir-blanc et une voix nasillarde de journaliste commentantles derniers événements. Dans la salle, ce n’était que cris et courates. Puis, la magie opérait avec le début du film qu’on pouvait voir en boucle, ce qui m’est arrivé avec le film de Merlin L’enchanteur que j’ai vu sept fois en deux jours.

 

Un tel désordre n’est plus de mise, puisque les films, tu les regardes sur l’ordinateur. La différence, c’est que je suis avec toi pour revivre mon enfance en boucle.

 

Pour changer de la Reine des Neiges, nous avons regardé un extrait de Vaiana, une légende d’une enfant polynésienne habitant une île superbe dans un petit village dont son père est roi. Accessoirement, sa maman est reine. C’est un peuple qui danse. J’en ai profité pour te montrer les îles polynésiennes et une démonstration de danses. Agée de 16 ans, j’habitais les Philippines les danses hawaïennes me fascinaient. Je voulais m’inscrire à un cours mais ma mère s’y opposa formellement à cause de l’aspect lascif de la chose. Ces deux héroïnes qui t’attirent incarnent des personnages dont la destinée ne converge pas forcément vers le beau prince, le mariage et les enfants. Les petites filles ont cette chance actuellement. Vaiana va trouver un talisman qui la guidera vers la déesse de la Nature. Elle voguera seule sur une pirogue à voile accompagnée d’une immense raie manta en pleine nuit. Regarde toujours la sagesse de la métaphore contenue dans les légendes et les contes, pas celle de Walt Disney, une grande entreprise de lavage de cerveaux. A force de supprimer la complexité des êtres, la société actuelle a complètement perdu le sens de la transcription subtile du monde qui nous entoure. Les cris et chuchotements affichés sur les réseaux sociaux ne sont que des bruits dénués de sens.

 

Ce qui rapproche le petit Roi Arthur de la Princesse Vaiana, c’est la Nature. Arthur est transformé par Merlin en trois animaux – poisson, oiseau et écureuil – pour expérimenter la vie de l’autre. La Princesse Vaiana libère la Déesse et permet à la Nature de reprendre sa place privilégiée. Des générations séparent ces deux histoires. Tu en seras le lien et la dépositaire si tu respectes tes rêves d’enfant.

03 mars - Naissance de Barbie

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Une de tes poupées sert juste à faire des coiffures. Elle a de très longs cheveux et il n’a fallu que quelques jours pour que sa blonde chevelure devienne une tignasse rebelle indéchiffrable. J’avais fabriqué une poupée coiffure très pratique qui a duré longtemps. C’était une bouteille de bière, d’où sortait une épaisse corde de marin en forme de tresse. Quand je rentrais la corde dans la bouteille, elle avait les cheveux plus ou moins long. Je pouvais défaire la tresse, la refaire, tordre le tout en un chignon fou. J’avais même dessiné un visage sur la bouteille.

 

J’avais beaucoup de poupées surtout des bébés qui dorment, boivent, font pipi, sont tout doux, mais mon rôle de future maman ne faisait aucun doute. Puis, la révolution est arrivée d’Amérique en 1959: Barbie! Une vraie nouveauté, un nouveau rôle. Une femme et non pas une maman. Elle avait une maison, elle pouvait travailler, s’amuser. Bien sûr il y avait Ken, mais ce compagnon facultatif était à bien plaire et il n’est arrivé qu’en 1961. Pour les petites filles de l’époque, c’était un progrès incroyable. Il faut rendre cette justice à Barbie au lieu de la traiter de sexe symbole antiféministe. Avec elle, il y avait enfin du sexe, de la séduction et des métiers dans l’avenir. Et le sexe était en soi une révolution féministe qui a contribué à la libération sexuelle que les jeunes ont réclamé en 1968. Avec mon frère et mes amies, nous improvisions de véritables scénarii avec ces poupées qui ressemblaient à autre chose que des bébés.

 

Les premières Barbie étaient d’une qualité que tu ne peux même pas imaginer: les articulations fonctionnaient parfaitement, sans qu’aucun mécanisme ne soit visible. Tout était à l’intérieur de la poupée. Rien avoir avec les horribles genoux articulés qui ressemblent à des prothèses des Barbies actuelles. Tous ses habits et ses accessoires s’inspiraient de modèles haute couture avec des finissions parfaites. Si seulement je l’avais gardée pour te la présenter. C’est un matrimoine unique!

04 avril - Drame à la Via Mala

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Ta soeur est née le 4 avril. Cette date m’oblige à nous plonger dans le passé grison.  Les dates importantes de notre vie sont liées entre elles. Tu le découvriras plus tard dans l’arbre généalogique de la famille, de toutes les familles qui te précèdent. Ainsi, quelle surprise de constater que ton arrière-arrière grand-père est aussi né un 4 avril! Autre surprise: la date est suspecte puisque sur l’acte de mariage, sa date de naissance est indiquée comme étant le 4 avril, alors que sur son livret de famille, il est né le 3 avril. Confusion de dates assez semblable à celle de mon père qui oscillait entre le 3 et le 24 février. Mon père s’appelait George… comme le père de mon grand-père grison (Georg).

 

Les Grisons, canton d’origine de mon grand-père Johann*, du même prénom que ton meilleur ami, mais passons. Il venait du village de Tomils, situé dans une vallée qui se termine dans les redoutables gorges de la Viamala, qui veut dire le mauvais chemin. Le père de Johann en a fait l’expérience comme entrepreneur de la construction du tunnel reliant la Suisse (col du Splügen) à l’Italie (San Bernardino) au début du 20e siècle. Chutes de rochers, pluie et eaux furieuses, la montagne fît payer un lourd tribut aux hommes qui ont forcé le passage. Parmi eux, Georg, ruiné, endetté et condamné à quitter la vallée. Ma mère a contribué à faire grandir la légende de la Viamala, une vallée maudite où il ne faut pas se rendre. Elle n’y est jamais allée et un jour, moi, j’ai refait le lien en me rendant à Tumelg. Il faisait un temps magnifique et j’ai téléphoné à ma mère depuis le Café du village…

 

Tomils, Tumelg. Le lien se renforce avec ma décision d’apprendre le romanche, une langue au sonorités étranges qui résonne contre la roche. Peut-être qu’un jour tu partiras sur les traces du livre Via Mala de John Knittel et tu rêveras d’un Johann qui te chuchotera Jeu carezel ti (je t’aime).

 

*Il m’est difficile de ne pas te faire part de la sensation que j’ai eu hier, le 24 novembre 2022. Je te raccompagnais à l’école et Johann est venu vers nous. J’ai vu son regard, d’une tendresse infinie, et à l’instant même j’ai senti le regard de MON grand-père Johann. Tout s’est aligné comme si l’espace traversait plusieurs moments simultanément: mon grand-père, la date de naissance de ta soeur, Johann qui a ce même regard et mon apprentissage du romanche. Sublime!

28 mai - Les Escaliers du Marché

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Ma mère, enfant, vivait dans une époque où les enfants étaient libres. Les parents étaient sévères, mais les enfants étaient libres. Maintenant c’est le contraire. Les enfants sont surveillés, traqués dans un monde entièrement cadré. Où est la liberté dans tout ça? Toujours est-il que parmi les nombreux passe-temps des enfants qui jouaient dehors, ma mère aimait celui de descendre en luge avec son frère sur le toit des Escaliers du marché de la vieille-ville de Lausanne. Une activité périlleuse qui faisait sortir dare dare les gendarmes de leur bureau situé en bas du parcours. Rien n’amuse plus les enfants que de jouer au gendarmes et au… non. Pas voleurs. Mais galopins, garnements, chenapans et tous ces surnoms qui font revivre l’époque de Charlot.

 

A propos d’escalier, une image m’a été proposée dans un atelier. Chacun devait choisir deux cartes postales pour illustrer sa vie. Sur la première figurait le Passage des Degrés-de-Poules de Genève, un escalier étroit datant de 1554 qui ressemble à un tunnel de pierres sombres montant vers la Cathédrale. Sur cette photo noir blanc, une vieille femme monte sans regarder en arrière. Cette image correspond à ce que j’imagine de ma vie, je continue sans regarder en arrière et devant je ne vois rien, c’est nu.

Sur la deuxième carte, le regard porte depuis le haut d’un grand escalier d’un  magnifique palais, et depuis ce point de vue s’ouvre une belle salle, des colonnes ouvragées et des lustres de cristal. J’ai réalisé que ces deux cartes correspondaient parfaitement à ma vie. J’avance, j’avance dans un espace inconnu et lorsque je me retourne sur ma vie, en haut de l’escalier, je vois la splendeur de ce que je vis.  Je te souhaite de garder cette image en tête et lorsque tu seras en haut de l’escalier, retourne-toi…

 

14 juin - La Grande Histoire nous rejoint

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Nous sommes allées soutenir les femmes pour la grève des femmes. La première Grève des Femmes a eu lieu le 14 juin de 1991, il y a trente ans. Ce jour là, 500 000 femmes ont quitté leur place de travail et leur foyer pour marcher dans toutes les rues de Suisse, vêtues de couleur fuchsia. Les patrons, pour la plupart, ont donné leur accord pour que les femmes s’absentent de leur travail, sauf les ouvrières de la vallée de Joux, ce qui est cynique puisqu’elles sont à l’origine de ce mouvement. Une grève, c’est quand on ne va pas travailler pour aller défiler dans la rue avec un groupe de personnes qui revendique des changements sociaux. Je n’étais pas présente en 1991, par contre en 2019, j’ai participé avec ta maman, ta tante et leurs amies à une grève d’une ampleur impressionnante. Un défilé fuchsia joyeux et bruyant qui s’est déroulé dans la bonne humeur. Quel courage il a fallu pour arriver à grapiller quelques miettes de changement depuis la toute première initiative pour obtenir le droit de vote, lancée par les femmes zürichoises en … 1868! La première fois que les femmes suisses ont pu voter: 1971, soit environ un siècle plus tard. Tout cela, tu peux le découvrir dans les livres… sur internet. Sache que tu as une yaya qui a été très active dans les associations féminines. La lignée de femmes dont vous êtes issues, c’est aussi toute cette lignée de femmes qui ont fait l’histoire.

15 juillet - En attendant le train...

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J’aime les endroits qui ont du charme. C’est indéfinissable. Je défie un architecte de créer du charme ou d’expliquer comment cette denrée apparaît dans une maison, dans une rue ou même sur une personne. C’est une pâtine de tendresse posée par le temps, un attrait mystérieux dégagé par un sourire, un vieux mur qui semble en vie. Le charme se crée tout seul. Personne peut le fabriquer.

 

Je me trouvais dans un endroit comme ça, sur la terrasse du petit café en face de la gare de Coppet. C’est juste un genre de container posé au sol, mais entouré d’une petite barrière en bois, avec des fleurs, des herbes et quelques palmiers plantés dans de grands pots. Des tables en fer de couleurs différentes semblent choisir les clients et non l’inverse. L’endroit est calme malgré l’arrivée des trains qui traversent ou s’arrêtent dans ce désert. Je vais chercher mon café et la serveuse me prévient que la machine à carte de crédit ne fonctionne pas et qu’il faut payer en cash. Voilà un mot qui sera de moins en moins utilisé au train où la monnaie virtuelle gagne du terrain. Je prends mon café et  m’installe à la petite table ronde qui m’a choisie. Je savoure le café amer, le soleil et la vie qui passe. Près du quai, des jeunes en course d’école s’agitent et les enseignants qui les accompagnent vocifèrent espérant obtenir un semblant d’ordre qui ne fonctionne pas. Une enseignante vient chercher des cafés en attendant le train. La machine à carte de crédit n’est toujours pas opérationnelle et l’enseignante fait des allers-retours pour récolter de la monnaie auprès de ses collègues. Un peu comme du crowdfunding… Le patron, assis sur sa terrasse attend avec nervosité l’informaticien. Il s’excuse auprès des clients qu’il risque de perdre. L’enseignante apporte enfin la somme requise et s’éloigne avec les boissons chaudes vers le groupe. Mais les choses se compliquent lorsqu’elle revient réclamer le ticket de caisse. La serveuse lui répond que ce n’est pas possible. Pas d’informatique, pas de ticket de caisse. Son collègue la rejoint et  ils s’adressent au patron toujours assis devant son container:

– Excusez-moi, mais nous avons besoin d’une quittance

– Je suis désolé, mais le réparateur vient à 10 heures et on ne peut pas vous donner de quittance. Il n’y a rien qui fonctionne.

De plus en plus énervé, l’enseignant gesticule:

– Oui mais moi, j’ai besoin d’un justificatif, sinon c’est MOI qui paie les frais. Je ne serais pas remboursé. Vous pouvez pas m’envoyer un mail?

– Ben non, c’est pas possible, je suis désolé, mais si vous attendez le réparateur…

– C’est pas POSSIBLE! Nous on part, là, le train il va arriver et…

Je ne peux m’empêcher d’intervenir dans la conversation pour dire:

– Excusez-moi, mais vous pouvez leur faire une quittance manuscrite, non? En faisant le geste de l’écriture à main levée.

 

Et là, tout le monde respire. Mais bien sûr, un papier, il suffit d’un papier et d’un stylo! Le patron s’exécute, content de se débarrasser du problème, les enseignants ne ratent pas leur train et voilà que le réparateur arrive juste à temps.

C’est paradoxal que les humains qui ont acquis tant de compétences en perdent d’autres au fur et à mesure du progrès virtuel. Le papier, le stylo, la monnaie… Peut-être que lorsque tu raconteras ton enfance à tes petits-enfants, tu leur décriras le charme de l’écriture manuelle en faisant le geste d’écrire…

 

26 août - La carte postale

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A propos d’écrire dans le geste et non avec les doigts, tu as découvert la carte postale. Il y a quelque temps quelque part, une dame qui écrivait une carte postale sur la terrasse d’un café, puis y a posé un timbre. Une jeune fille qui passait par là, intriguée, lui a demandé ce qu’elle faisait. Elle n’avait jamais vu un timbre poste. Elle n’avait jamais envoyé une carte postale.

 

Pour ne pas oublier la lenteur du geste qui accompagne un mot d’amour ou d’amitié, je t’ai fait choisir parmi ma collection de cartes postales, celles que tu avais envie d’envoyer à ta maman, ton papa et ta petite soeur. Deux cartes postales, une pour chaque parent. Pour ta soeur, il n’y avait pas d’illustration appropriée. Tu as donc une page du livre Monsieur – Madame, nous l’avons déchirée et collée sur un carton blanc pour que tu puisses occuper le verso. C’est la seule que nous avons glissé dans une enveloppe.

 

Tu as découvert qu’il y a deux espaces bien distincts sur une carte: celle pour écrire ton message ou dessiner – ta signature prend déjà le tiers de la moitié de l’espace – et celle pour indiquer l’adresse, et accessoirement le petit cadre pour coller le timbre. Tu as apprécié cet espace bien structuré dans lequel les rôles sont bien distribués. C’est avec application que tu as dessiné ton message. Ensuite nous avons pris du temps pour bien choisir le motif des timbres. La Poste a parfois de bonnes idées en éditant des timbres en forme de glaces, de lunettes de soleil, de fruits divers. Tu as aussi compris la différence entre affranchissement prioritaire et normal qui correspondent à des motifs différents. Tu as aussi été étonnée de ne pas devoir glisser la carte dans une enveloppe. Oui, parfois le message peut partir tel quel, sans valise. Puis, nous sommes parti à pied jusqu’à la boîte au lettres, une boîte jaune qui se voit de loin. Avec fierté et un peu d’appréhension, tu as confié tes messages à la boîte du facteur. Après-demain tes parents trouveront un message de bonheur dans leur boîte aux lettres. En effet, le geste d’écrire à la main vient du coeur. C’est par là que passe l’émotion. Et c’est le lien que j’ai découvert quand j’ai été séparée de mes parents par des kilomètres de mer. Je pouvais leur écrire une lettre que le facteur, le pilote d’avion ou les marins d’un cargo acheminaient jusqu’à l’autre rivage. Un geste d’amour.

28 septembre - Le film muet qui écrit

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Aujourd’hui, tu vas voir un film de Charlot avec le para. Ce personnage qui fait partie tout naturellement de mon enfance et même de celle de ton arrière grand-mère comporte tant de nouveautés pour toi. J’en profite pour t’expliquer en te montrant l’extrait de Charlot qui patine les yeux bandés dans un grand magasin où il est entré par effraction avec sa copine. Tu pensais d’abord qu’un film muet est un dessin animé. J’aime rebondir sur le charme du passé pour vivre au présent avec toi. Tu aimes le film qui n’est pas si muet que ça puisqu’il y a de la musique très appropriée aux différentes expressions des personnages. Le fait que l’histoire se déroule en noir et blanc ne te dérange pas du tout, c’est comme si tu ajoutais les couleurs dans ta tête. Et la magie opère. Les pitreries de Charlot te font rire, comme tous les enfants avant toi. Ce qui rend cette complicité éternelle.

 

Tu remarques des quantités de détails que tu ne connais pas: la pauvreté, les habits en loques, les enfants qui se tapent dessus dans la rue. Puis nous discutons de l’adoption, car Charlot adopte le Kid. Il y a des enfants qui n’ont plus de parents et des parents qui n’ont pas d’enfants et les parents peuvent alors adopter un enfant. Ton souci est que l’enfant devrait pouvoir choisir aussi ses parents… Qui choisit qui en fin de compte?

 

Nous passons un extrait des Temps Modernes, mais là il y a trop d’éléments difficiles à comprendre: le travail de déboulonnage à la chaîne, les roues dentées qui avalent Charlot… A chaque film de cet acteur qui a marqué son temps, je t’expliquerais un pan de la Grande Histoire au travers du regard plein l’humour et tendresse de Charlie Chaplin, même pour le Dictateur.

 

Sais-tu que ta grand-mère a été à l’école avec les filles de Charlot? A la fin de l’année, les élèves jouaient dans un spectacle et tous les parents étaient conviés. Charlot,  déjà vieux, a assisté et applaudi le spectacle. C’est le monde à l’envers tu ne trouves pas? Charlot qui vient voir ta grand-mère sur scène… Il y a vraiment des choses inexplicables.

12 octobre - La peur des pluies acides

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Tu as parfois peur. Peur du noir, peur des avions (tu n’as jamais pris l’avion), peur du chat, peur. Ce sentiment qui peut nous alerter sur un danger est aussi un formidable levier pour manipuler les individus, la foule, la société. Ca me semble incongru de t’en parler alors que tu n’as que six ans. Est-ce que tous les enfants ont peur de quelque chose? Quand commence-t-il à avoir peur et pourquoi?

 

Remarque la peur continue à l’âge adulte. ce n’est pas parce qu’on grandit que la peur s’éloigne. Au contraire, cela devient de plus en plus irrationnel. Je comprends la peur du petit enfant qui se sait vulnérable. Le sait-il ou le sent-il? Est-ce que le nombre d’images et de messages autour de lui et dont les adultes ne lui parlent pas tapissent le fond de son âme au fur et à mesure d’un matelas d’insécurité?

 

Et les peurs héritées des ancêtres? Encore un héritage dont on se passerait bien. Comment se fait-il que tu as peur de l’avion alors que tu n’as jamais vu un avion tomber? Dans les dessins animés le héros ressuscitent toujours des pires accidents. Combien de fois le coyote se fait-il tuer pas le Bip-Bip (le fameux road runner) sans jamais manquer le prochain épisode? Et Tom & Jerry. Ce sont toujours les petits qui gagnent contre les méchants. Mais cette leçon n’est pas retenue ni par les enfants, ni par l’histoire. Alors comment faut-il faire?

 

Et pour les adultes, la peur est le lit quotidien des médias, des gouvernants, des assurances… Je me souviens que la première grande peur médiatisée était dédiée au fléau des pluies acides, dans les années 80. Jusque là l’environnement était un terrain de jeux disponible à tout un chacun pour y assouvir ses plaisirs et ses besoins, sans retenue. Et soudain une photo d’une forêt calcinée à la place de la Forêt Noire illustrait la couverture du Paris Match! Les sapins avaient perdus leurs aiguilles, une perspective qui nous blessait en plein coeur. Plus de décor à notre mythologie. Si même le monde de nos rêves disparaissait, il n’y avait vraiment plus d’espoir. Le célèbre journal gagné son match.

Les scientifiques ont saisi le problème, les gouvernements ont édictés des résolutions, des actes et des droits à polluer payants, le catalyseur a baissé les émissions d’oxydes d’azote et dix ans plus tard, le sujet n’est plus d’actualité. Je me souviens qu’un de nos voisins, le premier écologiste que j’ai rencontré avait acheté une voiture avec un catalyseur. Il était la risée du quartier et tout le monde véhiculait surtout l’idée que sa voiture était plus lente et avait davantage de pannes que la traditionnelle voiture qui pollue. Le vent a tourné mais les pluies acides n’ont pas été éliminées pour autant. La bonne nouvelle c’est que des efforts ont été faits et que cette première sensibilisation à notre impact sur Terre a commencé.

18 novembre - Se retourner parfois

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Avancer, c’est bien. Mais parfois, le chemin est semé d’embûches qui nous obligent à faire une pause. Un obstacle permet de progresser. C’est le signe qu’il faut se retourner et comprendre par quel chemin on en est là. Détricoter sa vie, fouiller dans la mémoire, faire un travail de recherche sur soi-même ou sur sa famille, remettre en question ses choix, se poser des questions, choisir d’autres pistes. La liste est longue des opportunités que les contrariétés nous imposent. Lorsque tout va bien, ces remises en question ne se présentent pas. Les périodes tout-va-bien sont destinées au repos avant la prochaine étape. les périodes perturbées sont des cadeaux et à chaque fois, je monte d’un cran dans ce beau palais que je ne vois pas. A ce stade, retourne lire mon message du 28 mai – Les Escaliers du Marché…

13 décembre - Allô..?

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C’est la période des fêtes avec le défi des cadeaux à vous glisser sous le sapin. L’offre des magasins de jouets s’apparente à une pénurie d’imagination en plus d’un désastre écologique. La plupart de ces jouets finiront à la rue le jour du ramassage de déchets encombrants. Il n’y a que les livres et la musique qui sont encore envisageables. Or, tu as spécifié au Père Noël que tu voudrais une surprise, ce qui est déjà un cadeau à mes yeux, puisque tu acceptes l’inattendu, que tu fais voeux de mystère. Je cherche une surprise et je la trouverais chez Caritas, le magasin du passé et des surprises.
Le miracle de Noël se range de mon côté, car j’en trouve deux, identiques, pour un prix très modeste. Certes, il y a du travail, mais je me lance. Il faut d’abord les décrasser de fond en comble, dévisser, revisser, découper des formes. Prochaine étape : Jumbo pour les pinceaux, la peinture, les chablons et le scotch de carrossier. Le premier essai est franchement raté. Pour ne pas me décourager, je m’attaque à l’autre objet. Cette fois, je commence à sourire.

 

Ils auront des couleurs et des motifs différents. Des autocollants ludiques d’animaux et de fleurs viennent animer ces formes si particulières. Je demande à une amie électricienne de joindre les deux fils électriques.

 

Le grand jour arrive et vous découvrez deux téléphones vintage. Je vous explique que c’est un téléphone de l’époque de ma jeunesse. Je vous montre comment l’utiliser et vos yeux s’illuminent. Ce n’est pas un jouet, mais un véritable objet utilitaire sorti de la Time Machine. Il a un poids, un design sympathique. Vous apprenez vite les gestes : prendre le combiné et tirer sur le fil en spirale, tourner le cadran à chiffres qui revient en arrière avec ce petit bruit caractéristique, boucler la conversation en posant le combiné sur le boîtier. Tous ces gestes vous relient à la matière, à la forme et au pourquoi des objets. Ta sœur fait le 118 pour dire aux pompiers – vos héros – qu’il y a le feu. Vous jouez à vous téléphoner et inventez des dialogues.

 

Ta grand-mère est un être analogique née dans une époque industrielle où les machines, la mécanique, les turbines, les roues dentées, l’énergie à vapeur ancraient l’humanité en mouvement. Toute cette ferraille nous rappelle que nous sommes de la matière avec ses pannes et ses imperfections réparables.

Le côté lisse et invisible du numérique m’ennuie. Toutes les formes se ressemblent, des boîtes et des écrans sans âmes, comme le natel. Les bras se figent par manque de gestes. Seuls les doigts tapotent un tempo qui ‘a pas de sens. De la ême manière le mouvement de l’écriture disparaît et le savoir-faire également. Quand cesseras-tu d’écrire, de dessiner ?

Garde les portes du passé ouvertes. Explore toutes les formes de pensées, de formes et arrêtes-toi devant la beauté des objets qui prolongent nos gestes. Lorsque ta petite sœur en colère boucle le téléphone, c’est une sensation réelle qui fait écho à son coeur! Le téléphone résistera.

Commentaires (2)

Starben CASE
31.01.2021

Merci Joelle! Le prochain épisode sera un clin d'oeil à votre commentaire. Lisez aussi Sans Histoire... 1

Joelle Oudard
30.01.2021

Merci pour ce beau témoignage de transmission de grand-mère à petite fille, qui glisse subtilement du cinéma de vos jeunes années à celle de votre petite-petite puis à la condition féminine qui est la sienne ou qui le sera. Ses héroïnes ne ressemblent pas aux vôtres, c'est sûr. J'aurais bien aimé lire le portrait des héroïnes qui furent les vôtres - des princesses ? Des stars d'Hollywood ? Je les trouverai peut-être dans les textes suivants. Je me situe sans doute entre les deux, avec des Petites sirènes, des Blanches Neiges encore très conventionnelles, mais aussi des Bambi, Rox et Rouky ou encore l'intemporel Livre de la Jungle qui célèbrent l'amitié. Je vous rejoins sur la vacuité des réseaux sociaux, qui gomment l'imaginaire et ce que seul le temps et l'attention permettent.

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