Créé le: 16.08.2026
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Salade grecque

Humour

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© 2026 Septembre

Le téléphone sonne. Sait-on jamais les surprises qu'il vous réserve ? Une bien mystérieuse mission va entraîner la narratrice dans une enquête pleine de rebondissements... à moins qu'il ne s'agisse d'une singulière odyssée
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Salade grecque

De retour à la maison ce mercredi soir, au moment où je tournais la clé dans la serrure, j’entendis la sonnerie du téléphone. Mon père ! Il n’y avait guère plus que lui pour appeler encore sur le fixe !

Je me précipitai et décrochai, essoufflée.
« Bonjour ma fille. Comment vas-tu ? Moi, ça y est, je suis à Athènes depuis deux jours … », ce furent les dernières paroles intelligibles qu’il me fut possible de recueillir avant que la ligne commence à crachoter et à grésiller, hachant les propos.  Je saisis péniblement un mot sur deux, et encore. Dans ce magma, je crus comprendre qu’il comptait rentrer dimanche soir et, dans cette perspective, me chargeait d’une tâche : « Préparer krrrkrrr hypocalliphène krkrkrrrr important krrkrrr retour krkrkrrr Merci krkrrr… ». J’essayai de lui faire entendre que je n’avais rien compris et le pressai de répéter sa demande. En vain. Mon père était devenu un peu dur d’oreille avec l’âge. Il raccrocha non sans un ultime krkrkrr, me laissant plongée dans la plus grande perplexité, l’oreille encore brûlante d’avoir tenté de saisir la mission que m’avait confiée l’auteur de mes jours. Je paniquai. Décevoir les attentes paternelles ? Jamais ! C’était inconcevable, inimaginable ! Je me montrerais à la hauteur !

Nous étions mercredi, il rentrait dimanche, je disposais de quatre jours pour résoudre l’énigme dont le cœur était hypocalliphène ou peut-être hippocalliphène, ce terme étrange que j’avais attrapé à la volée et jeté tout pantelant sur un bout de papier, retranscrivant au plus près ce que j’avais entendu ou cru percevoir.

En le relisant, il me fit rire, je dois l’avouer !  Je lui trouvais en effet une frappante ressemblance avec les jurons du capitaine Haddock et le voyais bien prendre place à côté de catachrèse, bachibouzouk des Carpates, anacoluthe, ectoplasme à roulettes… Mais, tonnerre de Brest, si ce rapprochement m’amusait, pour autant il ne m’aidait guère. Je restai donc à me creuser les méninges face à ce mot qui se présentait à moi comme un hérisson hermétiquement roulé en boule. Impossible de savoir par quel côté le prendre, cela piquait de partout ! Il me fallait de l’aide !

J’ouvris l’ordinateur et passai le mot au crible de Maître Google lui refilant l’enquête. Bernique ! Le moteur de recherche tâtonna, hoqueta, puis s’avoua vaincu ! Quelle déconvenue ! Pfff ! C’est encore dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes, me dis-je, faisant renaître l’espoir dans mon cœur dévasté ! Mais bien sûr, que n’y avais-je pensé plus tôt, allons consulter l’oracle, détenteur du savoir séculaire, l’Encyclopædia Universalis, héritée de mon grand-père, dont les trente volumes dormaient sur les rayonnages les plus hauts de ma bibliothèque.  Dans un nuage de poussière qui me fit éternuer, je sortis le grimoire correspondant à la lettre H, mouillai mon doigt, à l’ancienne, et feuilletai, feuilletai, feuilletai… Hypocalliphène pas plus qu’hippocalliphène ne se présentèrent à l’appel, emportés sans doute par quelque hippogriffe polisson… Grande fut ma déception, proportionnelle à la vitesse vertigineuse avec laquelle je sentis mon moral dégringoler dans les chaussettes. Dans un sursaut à la Scarlett O’Hara, je me ressaisis et m’exclamai : « J’y penserai demain, demain est un autre jour ! »

La nuit malheureusement ne me fit aucune révélation sur ce terme qui, au petit matin, me regardait fixement avec le même air buté que la veille au soir. Je le maudissais ce mot valise avec ses petits airs de cadavre exquis ! Mais, pas question de renoncer ! Je me fis le serment d’en extirper le sens et de l’arracher à la coquille dans laquelle il se bétonnait ou se bidonnait, l’un n’excluant pas l’autre !

Procédons par ordre, me raisonnai-je et faisons appel à la logique. Papa a fait des études de grec classique, il se trouve actuellement en Grèce, il doit forcément y avoir un lien. Il me fallait donc impérativement revenir au berceau de notre civilisation, la Grèce antique, pour espérer percer le mystère.

Je commençai par soumettre le vocable rebelle à la question du boustrophédon, mais il ne montra aucune disposition pour la réversibilité et resta de marbre.
Qu’à cela ne tienne, j’allais procéder à la manière des entomologistes — euh, des étymologues. Plutôt que de le prendre de front, je me proposai de le tronçonner en : hypo ou hippo, cali et phène. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ainsi isolées, les trois particules se tortillant chacune dans leur coin me semblèrent plus abordables. De savantes recherches me permirent de réunir, au bout d’un certain temps, un cheval (hippo), ou alors l’adverbe en dessous (hypo), Calliope (une muse grecque dont le nom est dérivé de kallos, la beauté) et enfin un verbe : apparaître ou se manifester pour phène, à l’origine de phénomène, désignant ce qui se montre ou se manifeste. Tenais-je enfin la clé de l’énigme ? Une femme grecque de toute beauté était-elle apparue à cheval ou sous le chapiteau d’un temple dorique, à mon père ébloui ? J’imaginais la suite, redoutable à mes yeux : le coup de foudre sous le ciel grec et lui, cet homme au cœur tendre, prêt à ramener dans l’appartement familial la première Vénus callipyge venue, enfin la première Aphrodite, qui, c’est sûr n’en voulait qu’à ses sous ! Médusée par cette vision, je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête… Non, pas papa, lui toujours si fidèle à la mémoire de ma mère… Je me rassurai, ce n’était qu’une interprétation un peu folle d’hypocalliphène, juste une hypothèse, mais qui sait, le diable se loge dans le détail…

Je me raisonnai. Après tout mon père avait soixante-dix ans, moi bientôt quarante, il était libre de mener sa vie comme il l’entendait, mais tout de même, de là à s’amouracher d’une Calliope… Une tolérance bienveillante avait du mal à prendre le pas sur l’indignation filiale que je sentais bouillonner en moi à la même température que la colère des dieux de l’Olympe !

Puis, mon courroux retomba et l’esprit d’analyse reprit les manettes : il y avait peut-être erreur sur les mots et leur sens ; je regrettai une nouvelle fois de ne pas avoir étudié le grec dans mon jeune âge, juste du latin.  Dans un flash, je me rappelai soudain les éminents services que m’avait rendus autrefois le Gaffiot, fameux dictionnaire latin-français. Parfois, lorsque vous vous échiniez sur une phrase, tel un Deus ex machina, il vous traduisait généreusement un pan entier de version latine. Il avait son pendant en grec avec le dictionnaire d’Anatole Bailly. Mon père en possédait un, j’irai le consulter.

C’est ce que je fis sans pouvoir rien en tirer. Il resta aussi hermétique que le mot pour lequel je sollicitais son secours.

De guerre lasse, j’en revins à ma première et unique divination à ce jour et décidai d’une stratégie. Si l’hypothèse Calliope se vérifiait et qu’elle débarquait, cette harpie hypocrite, j’allais lui préparer la chambre d’amis, ce serait un message fort l’éclairant sur mes réticences quant à son installation pérenne et sur ma posture de Cerbère.

Par ailleurs, je me proposai d’élaborer un plan B et de procéder à ma façon. Je m’imprègnerais de la substantifique moelle du mot et me laisserais guider cette fois-ci par mes seules intuitions. Je passai ainsi le reste de la semaine à m’activer et à sillonner la ville portée par une quête mystérieuse, exaltante et fort inspirante.

Le dimanche soir arriva, j’étais prête et même prête à tout. Je me rendis au domicile de mon père. Il avait prévu de revenir de l’aéroport avec son véhicule.  Vers 19 heures, j’entendis les rugissements étouffés de celle qu’il appelait sa petite lionne, sa Peugeot 207 verte, puis un kkkrrrr tandis qu’il rétrogradait…  Je jetai un coup d’œil par la fenêtre et distinguai à l’avant de la voiture, deux têtes pareillement coiffées de casquettes.

Vite, je me composai un visage de circonstance et, le cœur battant, courus à la porte d’entrée. Je n’étais pas au bout de mes surprises. Mon père arriva, bronzé et souriant, en compagnie d’un homme de son âge, d’allure tout aussi débonnaire :
— Ah te voilà ma fille ! Kalispera ! C’est vraiment gentil d’être venue nous accueillir !
Il se tourna vers son compagnon :
— Laisse-moi te présenter mon cher ami Hypolite Calliphène, Hypo pour les intimes. Nous avons étudié le grec ensemble et nous nous étions perdus de vue depuis hypokhâgne ! Et voilà qu’au Parthénon, devine qui je vois, tombé en pâmoison devant l’admirable statue de la déesse Athéna : mon Hypo Calliphène, ce cher vieux crocodile !
Ils se regardèrent en pouffant. Deux ados !
— Tu peux imaginer ma surprise, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre !  Je lui ai proposé de venir passer quelques jours à la maison, nous avons tant de choses à nous raconter !
Il marqua une pause puis me dit tout sourire :
— Lui as-tu préparé la chambre d’amis comme je te l’avais demandé au téléphone l’autre jour ?

Mon père n’a jamais compris pourquoi il trouva déposés en vrac  sur la table du salon, à côté d’un exemplaire du grec ancien pour les nuls hérissé de post-it multicolores, un hippopotame en peluche, un hippocampe en plastique, Calligrammes de Guillaume Apollinaire, le tome 31 des aventures d’Iznogoud : Iznogoud, moi calife…, le serment d’Hypocrate enroulé autour d’un médicament contre les acouphènes et d’une plaquette d’ibuprofène 400, le tout sous la bonne garde d’une figurine de Caliméro, bien campé sous sa coquille d’œuf.

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