Créé le: 14.09.2020
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Sa destinée

Nouvelle29 février, le jour en plus 2020

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© 2020-2024 Klau

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Nous sommes le 29 février 2020, Marie va faire une rencontre des plus troublantes. Un jour qui va marquer un tournant dans sa vie de maman.
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Voilà j’y suis. Exactement comme elle m’avait dit au téléphone : « après la gare vous tournez à gauche et le bâtiment se trouve derrière la Poste. Un immeuble rouge, avec des places de parc juste devant ». Elle se réjouissait de me rencontrer et avait terminé en répétant : « Alors on se voit le 29 février à 10h00, au revoir madame ». A mon réveil, j’avais mis du temps à réaliser la date, je n’étais plus très sûre de mon choix quant à ce rendez-vous. Je ne savais pas comment m’habiller, à quelle heure partir pour ne pas arriver en retard mais surtout pas trop en avance. Bon finalement, il est 9h55, juste le temps de monter les trois étages.
La salle d’attente est très épurée, juste trois chaises dispersées, une jolie plante verte près de la fenêtre et quelques magazines, choisis avec soin, posés sur la table basse. Je m’asseye et machinalement je prends mon portable dans mon sac à mains. J’aurais aimé y trouver une excuse pour m’enfuir mais rien. J’ai trop chaud, il faudrait que j’enlève ma veste. Il y a d’ailleurs un magnifique porte-manteaux à l’entrée. Madame la psychologue fait son entrée alors que je suis en train de me débattre avec ma fermeture éclair.
– Madame Marie Guignard ? Bonjour !
– Bonjour madame.
– Suivez-moi je vous prie !
Son cabinet est lui aussi très épuré, à croire qu’on ne doit pas pouvoir penser à autre chose qu’à soi ici. Elle m’invite à m’assoir dans un fauteuil majestueux et très confortable. Elle s’installe derrière son bureau et me regarde.
Après avoir rempli un questionnaire d’usage, nous nous installons côté salon. Je ne sais pas comment me mettre sur ce canapé. Je ne vais quand même pas m’allonger, si ?
– Mettez-vous à l’aise, pendant que vous parlez je prendrai quelques notes, surtout quelques détails importants. Nous allons prendre environ une heure pour parler de ce que vous voulez. Je n’interviendrai pas beaucoup, vous devez vous sentir libre de parler. C’est bon pour vous ?
– Oui je crois.
– Bien, Madame Guignard, qu’est-ce qui vous amène chez moi ?
– J’étouffe, je n’arrive plus à respirer, je manque d’air.
– Vous savez pourquoi vous manquez d’air ?
– Je crois que je me suis perdue quelque part entre mes envies, celles de mon mari ou encore celles de mes enfants. Je doute sur le sens de mon existence. On dit souvent que l’amour est plus fort que tout ! Mais là je suis en plein doute. L’amour est-il plus fort que ce sentiment grandissant que mon sol s’écroule jour à après jour ? L’amour peut-il être plus fort que mon angoisse installée depuis la naissance de mon premier enfant ? Cet amour pour mes tendres bébés ne fait que grandir et pourtant plus cet amour grandit plus l’air vient à me manquer. De toute façon, je ne suis pas une bonne mère, je ne suis pas une bonne épouse. Épouse ? Est-ce que cet amour-là peut me sauver ? J’en doute encore plus, je n’ai pas l’impression de faire de mon époux un homme heureux. N’est-ce pourtant pas ma tâche ? Le rôti prêt dans le four, le servir bien chaud même quand monsieur a 45 minutes de retard. N’est-ce pas ma mission qu’il y ait suffisamment de linge propre dans les armoires, que ses chemises soient impeccables ? Le devoir conjugal ? Combien de fois par semaine ? N’est-ce pas là encore mon rôle de satisfaire ses besoins, ses envies ? Et les miennes finalement, quelles sont mes envies ? J’aurais dû suivre le manuel de la bonne épouse à la lettre, peut-être que je saurais maintenant de quoi j’ai envie. A la place, je n’ai pas servi du bon rôti à mon bien-aimé, le devoir conjugal s’est souvent transformé en grosse migraine. Ses chemises ? Et si nous ne parlions pas de ses chemises ? Je crois qu’il y en a trop dans l’armoire, c’est pour cela qu’elles sont froissées.

– Très bien, je vois ! Nous allons reprendre les éléments les uns après les autres si vous le voulez bien. Comment vous définiriez-vous en tant que maman ?
– J’aime mes enfants, rien à redire là-dessus. Je crois que peut-être je les aime trop, peut-être que je leur donne trop, trop de mon temps, trop de mon énergie, trop d’attention. Je suis tellement fatiguée. Il faudrait que je les laisse plus souvent livrés à eux-mêmes. Je leur crie trop souvent dessus. Ils sont tout le temps en train de se battre, même là je suis impuissante. Je crois que j’ai baissé les bras et ça me rend folle de ne pas y arriver ! Ils sont tellement jaloux de tout, c’est navrant.
– Et chez vous ? A quoi ressemble votre maison ?
– Ma maison ? Ma maison ressemble à un post tsunami sept jours sur sept. Mon jardin à la forêt vierge en plus petit sans doute. Ma mauvaise herbe remplace peu à peu la minuscule déco de mon jardin. Là non plus je ne remplis pas mon rôle de femme au foyer ; le tablier autour de la taille, le balai à peine rangé que déjà le cake est au four. Une odeur toujours agréable de bons gâteaux, de propreté.
– Qui vous a dit que votre rôle de femme au foyer devait ressembler à ça ?
– Qui ne le dit pas ? Une femme au foyer ne travaille pas, c’est bien connu, alors si sa maison n’est pas rangée, si elle ne cuisine pas, si son mari n’est pas le plus heureux des hommes à quoi ça sert qu’elle reste à la maison ? Une femme au foyer a forcément des enfants très bien élevés, toujours bien habillés et bien coiffés. Des enfants qui ne regardent la télé que le dimanche et bien entendu pour s’instruire. Une femme au foyer se doit d’assurer dans tous les domaines de sa maison et également dans son jardin.
– Mais si votre extérieur n’est pas digne des jardins de Versailles, et votre maison la réplique du dernier magasine déco, finalement ça dérange qui ?
– Moi, moi j’ai honte si quelqu’un débarque l’improviste !
– Vous parlez encore des autres ! Dites-moi comment vous vous sentez chez vous, sans regarder aux autres !
– Je ne me sens ni bien ni pas bien. Je crois que j’ai une certaine lassitude face au désordre, certains jours je n’ai plus la force de lutter. Parfois je rêve du magazine déco et parfois je m’en fiche royalement !

– Qu’est-ce que vous attendez de moi Marie ? Vous aimeriez que je vous donne mon aval pour votre maison ? Ou une solution miracle pour tout ranger du début à la fin et pour toujours ? Pourquoi venir me voir maintenant ?
– Parce que j’ai atteint mes quarante ans et que je n’ai pas réalisé la moitié de mes rêves. J’ai peur de voir le temps passer sans que justement rien ne se passe pour moi !
– Et si vous vous concentriez sur la moitié des rêves que vous avez concrétisés, que pourriez-vous me dire là-dessus ?
– Le verre à moitié plein ? Avoir des enfants faisait partie de ma liste de souhaits, ça c’est fait ! Acheter une maison, on a réussi. Il y a aussi quelques petits choses par-ci par-là que j’ai peu réaliser.
– Bien. Le constat que je peux faire est assez brutal. Réfléchissez deux minutes ; vos objectifs atteints sont contraignants pour les suivants.
– Vous voulez dire que j’ai fait tout dans le mauvais ordre ? J’aurais dû commencer par vivre avant d’avoir des enfants c’est ça ?
– Non pas du tout ! Je constate que ce sont vos rêves réalisés qui vous empêchent d’atteindre les suivants : trop d’enfants qui prennent votre énergie, une maison trop en désordre.
– Euh je n’avais jamais vu les choses sous cet angle, ce n’est pas très optimiste comme constat.
– Mais ce n’est pas une finalité en soi. Ce que je crois moi, c’est que vos rêves en suspens ne dépendent pas de l’état de votre maison. Vos aspirations sont au placard car vous l’avez décidé vous toute seule. Vous devez trouver en vous la force de passer par-dessus cette espèce de crainte qui vous paralyse et vous empêche d’aller plus loin. Vous avez atteint un certain nombre de choses qui vous ont satisfaite mais qui en même temps vous freinent pour la suite.
–  …
– Vous êtes fatiguée et je l’entends bien, je le comprends aussi, c’est légitime. Vous avez besoin de plus de reconnaissance de la part de votre mari et de vos enfants. Mais au-delà de ça, vous avez besoin d’aller de l’avant malgré tout.
– Mais comment je fais ?
– Ne vous focalisez pas sur vos objectifs, mais focalisez-vous sur qui vous êtes réellement. Vous vous êtes définie en tant que maman et en tant qu’épouse, mais avant d’être mère et épouse vous étiez juste vous ! Qui êtes-vous Marie ? »
– Je … je … je ne sais pas qui je suis !!!
J’éclatai en sanglot devant cette réalité. J’ai quarante ans et je ne sais pas qui je suis réellement.
Quelques instants plus tard, je me retrouvais dans la rue, les yeux encore rougis et l’agenda rempli de rendez-vous. Quelle idée j’avais eue en allant voir cette psy ! Forcément, elle voulait me revoir. Elle me dit qu’ensemble on trouvera une solution, oui bon j’y crois moyen moi. Maintenant, il faut courir récupérer ma dernière chez une amie et retourner à mon rôle de mère, préparer le dîner et sortir la dernière lessive. C’est bien beau de savoir ce qui ne va pas mais je n’aurai pas le temps de m’en occuper. Alors autant mettre tout cela dans un coin de ma tête. Peut-être que dans dix ans je trouverai le temps de traiter ce dossier (dossier sans nom stocké sur mon bureau). Pas le temps, c’est mon refrain préféré ces jours, pas le temps de…
– Madame, madame, vous m’entendez ? Répondez-moi ! Appelez les secours !!
 Lumière blanche, brouhaha, qu’est-ce qui se passe ?

– Laissez-moi passer, c’est ma femme, qu’est-ce qui lui arrive ? Chérie ? Chérie tu m’entends ? Pourquoi elle ne répond pas ?
– Monsieur, votre femme a eu un accident, elle a été percutée. Pour l’instant nous l’avons intubée pour l’aider à respirer. Mais ses résultats ne sont pas trop mauvais.
– Intubée ?  Pas trop mauvais, j’y comprends rien ! Combien de temps elle va rester inconsciente ?
– Le choc a été brutal, mais étant donné qu’il n’y a pas d’hématome inquiétant, je pense que votre femme va rapidement se réveiller. Vous pouvez lui parler, on pense que c’est possible que dans cet état les patients entendent ce qu’on leur dit.

Quel paysage magnifique, cette île est vraiment paradisiaque. Que c’est beau ! Le sable fin, les cocktails, le soleil qui caresse ma peau et le calme. Quel calme. Je me dors la pilule comme on dit.

« Marie, Marie, tu m’entends ? Marie s’il te plaît fais-moi un signe »

Allongée sur ma chaise longue, je regarde la famille qui joue au bord de l’eau. Les enfants semblent ravis des vagues qui viennent caresser leurs pieds.
Au loin j’entends un bruit, une voix qui appelle. Tiens c’est drôle, je reconnais cette voix, elle appelle Marie. Marie ? Mais c’est moi Marie, mais pourquoi mon mari m’appelle, je n’arrive pas à lui répondre. Ma tête, aïe j’ai mal. 

« Marie, j’ai tellement peur, ne m’abandonne pas, reviens s’il te plaît »

Plus la voix se fait forte, plus j’ai l’impression de quitter ce lieu paradisiaque, je m’envole loin de tout ça, non je veux rester, je veux rester ici sur cette plage ! Je m’agite, je sens que je m’agite mais mon corps reste comme paralysé. J’ai envie de crier mais ça me fait mal, personne ne semble entendre cette voix, personne ne semble réaliser que je suis en train de quitter la terre ferme. Adieu !

–  Docteur, docteur, on dirait qu’elle est consciente, elle essaie d’ouvrir les yeux, regardez !
Aïe j’ai mal à la tête, il y a des voix partout, j’entends des bruits et cette odeur, ce n’est plus celle de la plage, mais qu’est-ce que c’est ? Je suis où ? Il faittout noir. Je ne sens plus grand-chose à part la douleur. J’ai tellement mal.

« Chérie, ma chérie, tu m’entends, tu as mal ? Ma chérie, j’ai si peur montre-moi que tu vas bien s’il te plait »
Panique ! Non non panique pas ! Je dois rester calme. Je veux respirer mais mes poumons font le travail tout seuls, non au secours, laissez-moi respirer ! Je manquais d’air dans ma vie de maman, d’épouse imparfaite et maintenant j’ai cette sensation bizarre que l’air arrive dans ma poitrine sans que je ne puisse rien y faire. C’est horrible, je ne peux rien contrôler, je veux retourner dans mon paradis, sur cette plage au sable chaud. Reprends-moi pays magique.
– Bonjour Marie !
– Mais, mais qui parle ?
– Je suis votre destinée
– Ma destinée ? Je n’y comprends rien.
– J’arrive quand une personne est inconsciente, je lui permets de changer de vie.
– Je ne comprends rien, je suis inconsciente ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ?
– L’important n’est pas le passé mais l’avenir, nous avons peu de temps. Bientôt ils vont retirer le tube que vous avez dans votre bouche qui vous permet de respirer. Vos poumons vont se remettre à travailler tout seuls. Vous allez donc vous réveiller dans votre vie de maman et épouse telle qu’elle était avant cet accident. Ou alors…
–       Ou alors quoi ? Parlez bon sang !
–       Du calme sinon je repars et tant pis pour vous !
–       Ok, je me calme.
–       Je préfère ça ! Donc soit je vous laisse vous réveiller, soit je vous endors dans un long coma. Votre rêve sur la plage au sable chaud prendra vie le temps de ce coma. Par contre, certaines séquelles peuvent survenir suite à une longue période d’endormissement, votre vie ne sera certainement plus jamais comme avant. Cet accident vous offre la possibilité de changer en quelque sorte votre vie.
– Le coma ? Je vais donc faire la morte quelques temps ? Combien de temps ?
– Justement le problème se situe dans la durée. Nous, nous faisons des contrats d’une année, mais…
– Une année ? Vous voulez dire une année réelle ? Une année sans voir mes enfants, ni mon mari ?
– Nous sommes le 29 février, Marie, alors si vous partez dans le coma le contrat ne pourra pas prendre fin avant le prochain 29 février !
– Le prochain 29 février, j’ai mal à la tête mais je sais encore compter ! Pas possible, je ne peux pas rester inconsciente 4 ans. Est-ce que le contrat peut commencer demain ?
– Non c’est impossible ! Vous avez été réveillée, désormais le temps est compté. Soit vous revenez dans votre réalité, soit je vous emmène dans celle de vos rêves mais jusqu’au prochain 29 février.
– J’ai mal à la tête, tout s’embrouille ! Pourquoi ?
– Le temps approche, vous devez prendre cette décision maintenant.
– Vous me demandez si je veux me réveiller et retrouver tout le monde, mais sans être vraiment heureuse. Ou alors de rester 4 ans dans le coma sans voir grandir mes enfants, super programme !!
– Je n’y peux rien moi si vous avez eu un accident le 29 février. Avouez que ce n’est pas de chance quand même que cela arrive cette date-là. C’est même assez rare en fait.
– J’en suis ravie ! La prochaine fois je ferai attention avant d’avoir un accident ! Vous en pensez quoi si je placarde à l’arrière de ma voiture ceci : « NON, ne me tuez pas aujourd’hui, attendez demain ! » ?
– Je vous rappelle que vous n’êtes pas morte.
– Cela aurait peut-être été plus simple, non ?
– Dois-je comprendre que vous êtes suicidaire ?
– Non, pourquoi ? Cela change quelque chose ?
– Nous n’acceptons pas de suicidaires sur l’île, cela pourrit l’ambiance.
– C’est de la discrimination !! Aïe ma tête, la douleur devient insupportable, faites quelque chose je vous en prie.
– Je ne peux rien faire, je suis votre destinée pas votre docteur. C’est à vous de jouer maintenant !
– Vous parlez d’un jeu ! Je suis clairement à bout avec ma vie, mais abandonner ma famille pour une île, je ne suis pas folle, réveillez-moi, je ne signe pas votre contrat !
– C’est votre dernier mot ?
– Argh …
– Marie, Marie ? Répondez-moi sinon je ne peux pas prendre en compte votre décision. Marie sans votre oui, je ne garantis pas la fin !!!

– Docteur, elle bouge, elle ouvre les yeux. Ma chérie, tu es là, je suis si content.
– Madame ? N’essayez pas de parler, vous avez un tube dans la bouche pour vous aider à respirer, je vais le retirer. Vous êtes prête ? Je tire doucement, voilà, c’est normal que ça fasse mal.
Je tousse, enfin j’essaie, la brûlure dans ma gorge est si intense. J’aimerais porter mes mains près de ma bouche mais impossible de contrôler quoi que ce soit.
– Madame, vous avez mal ?
Je hoche la tête, du moins je crois que je suis en train de bouger. Mais vu la réaction du médecin, tout a dû rester immobile. Fichu corps imparfait qui me lâche.
– Docteur, pourquoi elle ne répond pas ? Marie dis quelque chose s’il te plaît !
– Laissez-lui quelques minutes, elle respire toute seule c’est très bon signe. Il lui faudra du temps pour être à nouveau d’attaque.
Tout s’éteint, les yeux clos, tout s’affole autour de moi.

Dix-sept heures quarante-cinq, il franchit les portes de cet hôpital devenu trop familier. Il salue les personnes de l’accueil. Il monte toujours à pieds et se retrouve devant la chambre trois-cent douze. A quoi cela sert-il de revenir ici chaque jour à la même heure ? Il doutait de plus en plus. Quatre ans que sa femme inerte rythmait sa vie depuis son lit. Quatre ans qu’il se sentait pris au piège, pourtant impossible de l’abandonner. Il entre, se pose sur la chaise à côté du lit et commence à lire à haute voix.

Ma sonnerie me rappelle mon rendez-vous. Je me dirige dans ma chambre, encore en maillot de bain, ma serviette autour du cou.
– Madame Guignard, comment allez-vous ?
– Bien merci ! je continue de marcher, impossible d’être en retard.
– Vous semblez pressée ?
– C’est-à-dire que je dois me rendre dans ma chambre pour y écouter la radio. – …
– Oui il y a une émission que j’aime bien à dix-sept heures cinquante, je n’ai pas envie de la rater.
– D’accord, très bien. Pouvez-vous venir dans mon bureau à la fin de votre émission.
– Oui bien sûre. A toute à l’heure !
J’ai bien cru qu’il allait commencer sans moi. Aujourd’hui, il a promis d’apporter un nouveau roman.

Il arrêta sa lecture quelques instants, à quoi bon ? Il aurait tant aimé avoir un signe qui lui permette de se dire que tout était encore possible. Ce soir, il n’avait plus envie de lire. Il se pencha pour l’embrasser et sortit de l’hôpital.

Oh zut, c’était bien plus court que d’habitude. Après une bonne douche, je me rendis dans son bureau.
– Bienvenue Marie, asseyez-vous
– Merci
– Bien, savez-vous quel jour nous sommes ?
– Non ? Nous sommes en février je crois
– Oui, et plus exactement le 29 février 2024
Je bondis de ma chaise ! Impossible 

 

Avec peine un œil s’ouvre et puis l’autre. J’ai plutôt froid. C’est une infirmière qui la première aperçoit mes micros-mouvements. Je sens son odeur à lui, il était là juste avant. Je dois me lever, le rejoindre, lui dire que je suis revenue.
– Madame ? Madame Guignard, vous m’entendez ?
– …
– Ne bougez pas, j’appelle le médecin
Quand elle dit « ne bougez pas » elle croit vraiment que je pourrais m’enfuir ? Quatre ans que je suis dans ce lit, mes muscles ne doivent plus être très collaboratifs ! Il y a des gens qui courent.
– Madame ? Vous m’entendez ?
– Oui !
J’arrive à peine à sortir un mot.
– Incroyable ! Nous allons appeler votre mari
– Il, il était là avant.
Chaque mot est compliqué à articuler, je vais devoir me remettre d’aplombs, on m’avait prévenue.
– Oui, il vient de sortir, je peux essayer de le rattraper.
L’infirmière est sortie de la chambre et à l’entendre elle a piqué un sprint. Mon mari sera-t-il vraiment content de mon réveil ? Il avait pris ses petites habitudes en venant me voir. Je me rappelle que les dimanches les enfants l’accompagnaient. Ils préparaient des chansons, de la musique. Je crois que j’ai entendu de la flûte une fois. C’est bizarre, je me rappelle tout ça ! J’étais bien installée dans ma chambre d’hôtel et l’espace d’une heure, je pouvais vivre avec mes enfants. J’aimais ces rendez-vous. 

Le médecin se dirigea vers la fenêtre qu’il ouvrit. Elle donnait sur la rue côté sortie. J’entendis un gros bruit, suivi par des cris. Un film d’horreur se jouait là en bas. Le médecin devint un peu pâle je dois dire. Il referma la fenêtre, s’excusa et quitta ma chambre précipitamment.

 

De l’autre côté de la fenêtre un peu plus bas, gisait un homme. Quelques curieux s’approchèrent. Des médecins accoururent pour lui porter secours.

J’ai entendu quelqu’un crier, je crois qu’elle voulait me dire quelque chose sur Marie. Puis plus rien, le noir total. J’ai terriblement mal partout, je ne vois rien. J’entends des gens crier, s’affoler autour de moi. 

– Bonjour Antoine !
– Mais qui parle ?
– Je suis votre destinée !

Commentaires (1)

Starben CASE
24.11.2020

Que se passe-t-il dans la tête d'une personne dans le coma? Intéressante allégorie de l'intervention de la destinée comme personnage dans la tête de Marie. A chaque carrefour de notre vie, cette même destinée nous oblige à faire des choix avec leur bagage de conséquences. J'ai adoré la chute surprenante.

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