Créé le: 31.07.2026
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Rue Linné, au coin de la rue Cuvier
Désormais, je ne marchais plus, j’errais comme un botaniste accablé par la richesse du monde végétal, je nageais comme un poète désespéré dans une mer de vers impossibles.
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Paris sous le soleil. Paris sous la pluie. Peu importe car je me lève toujours avec la tête dans le brouillard. Je crèche rue Linné, au coin de la rue Cuvier, près du Jardin des Plantes. Crécher, c’est beaucoup dire, en fait, je passe la nuit sur un banc du coin mentionné. C’est un banc vert, en bois. Hier, j’ai dormi avec la tête côté rue Cuvier, avant-hier, côté rue Linné. Les rêves ont été bien différents. Mes parents voulaient que je sois un avocat reconnu. J’ai fini par écrire, mais rien à voir avec le droit. Je leur ai dit que j’avais appris à marcher droit dans mon jeune âge et qu’ils devraient s’en contenter. Ils m’ont déshérité. Il n’y a pas eu de contestation de ma part ; il faut garder son énergie pour les choses importantes, n’est-ce pas ? Moi, en énergie, j’ai juste ce qu’il faut. J’écris des poèmes en lien avec la botanique, ce que votre serviteur appelle, peut-être avec trop de pompe, parabotanique littéraire. J’écris sur les phénomènes qui gravitent autour de la botanique, de la juxtaposition aussi, comme qui dessinerait des poèmes d’amour au firmament avec les gaz radioactifs d’un aéroplane nazi. Disons que c’est comme cuisiner des œufs au plat sans le plat. Comme faire un costume sur mesure au grand Jussieu. Je suis cuisinier et couturier, je suis guide de rêves perdus. Et, évidemment, je vends les poèmes, je vends mes lignes aux touristes amoureux de la ville de l’amour. Des âmes samaritaines qui voient en moi le maillon perdu, l’échec en chair et en os. Ils n’ont qu’à penser ce qu’ils veulent… moi, je prétends seulement obtenir un peu de blé pour continuer à faire ce que j’aime, ce que mon corps demande. Je ne peux pas me plaindre, il y a encore des gens avec un peu de sensibilité, d’élégance. Donc, je me débrouille. Je pourrais me payer une pension bon marché sans problème mais j’ai découvert que mes poèmes s’améliorent lorsque je dors à la belle étoile dans une rue dédiée à un personnage illustre de la botanique. Pour en revenir au banc qui m’a offert du repos ces deux dernières nuits, j’ai oublié de dire qu’il est entièrement tagué. Il y a toutes sortes d’inscriptions. J’ai pris le temps d’en lire quelques-unes. « Make France Great Again », sans commentaire de ma part. « Ma bite explose à force de t’aimer », vulgaire et ordinaire. Il ne manquait pas, à côté, le dessin d’un grand membre viril éjaculant du sang ou ce qui semblait l’être. Pardonnez les détails mais il faut être précis en ce bas monde. Une autre : « Punk’s not dead », sans doute un autre nostalgique. Je continue : « Dieu t’aime, il t’accompagnera toujours », et demain des dollars tomberont du ciel, foutaises… On retrouve bien sûr la célèbre « Sous les pavés, la plage » et « Réveillez-vous », un peu d’espoir. Il y en a de plus ingénieuses comme : « Je ne vis pas seulement d’air, j’ai besoin de ta sueur » et d’autres que je n’arrive pas à comprendre : « Fluctuat nec mergitur », ou pour lesquelles je n’ai pas de réponse : « Rimbaud ou Baudelaire ? », aucune idée, je devrais lire davantage les auteurs français. Il paraît que Montaigne mérite des lectures attentives. Je le ferai lorsque j’aurai plus de temps. J’étudierai aussi le latin, je veux apprendre les déclinaisons. Enfin, ma préférée : « Paris est un verger, je me sens comme un promeneur solitaire qui ferait un délicat herbier dans la banlieue de Paris, ivre de nectar ». Moi aussi, même si je collectionne des mots et non pas des plantes, des mots que je presse comme s’ils étaient les spécimens les plus exquis de l’île Bourbon ou de l’île de France. Existe-t-il une ville avec autant de rues consacrées aux grandes figures de la botanique ? Je crois que non ou alors je ne la connais pas. La semaine dernière, j’ai dormi rue Candolle et la précédente, rue Tournefort, mais je veux commencer avec le Genevois et mon expérience dans la ville des montres. Je vais être très clair : je ne suis pas un voyageur, ce que je connais du monde a toujours été par coup de chance ou par amour et j’avoue d’emblée que je n’en connais pas grand-chose. Ma visite à Genève n’a pas été par amour. J’y suis allé en train, comme il ne pouvait en être autrement. Je me corrige, j’aurais préféré y aller à dos d’âne ou de mule mais, par les temps qui courent, les gens m’auraient mal regardé, traité de fou. Je suis descendu à la gare Cornavin et, avec la petite carte que j’avais minutieusement préparée, je me suis dirigé à pied vers le jardin. Je suis directement descendu au lac, à cinq minutes de la gare à peine, avec son jet d’eau qui veille sur la ville. De là, j’ai pris la direction vers le nord longeant le lac, j’ai traversé le parc Mon Repos, puis, la Perle du Lac, qui est un autre parc très vert, et je suis arrivé au jardin et, finalement, à la bibliothèque et ses précieuses archives. Ils sont bien silencieux, ces Suisses ! Nous, si nous parlions plus doucement, nous nous comprendrions peut-être mieux. Aux archives, eh bien que voulez-vous que je vous dise, beaucoup de correspondance du dix-neuvième, beaucoup de lettres écrites à la main, à la plume et à l’encre, beaucoup de matériel où fouiner et lire et lire encore et ne pas s’arrêter de lire ; et beaucoup de latin, mais aussi beaucoup de français et d’allemand et d’espagnol, et aussi de catalan ; et toutes les lettres que Candolle a reçues de la communauté botanique de l’époque ; et moi, je me suis enivré de langues, de toponymes, de latinismes, de compliments et de confidences pendant quatre jours. Je me perds, pardon. J’étais en train de vous raconter que la semaine dernière j’ai dormi rue Candolle, dans le cinquième arrondissement de Paris. A midi, comme d’habitude, je suis allé sur une terrasse avec mon Olivetti et ma moustache à dix heures moins dix. Sans haut-de-forme, il ne faut pas exagérer. J’ai fait mes présentations protocolaires, je suis poète à la dérive, je suis étoile éloignée, je suis fleur sans calice, je suis propriétaire des égouts les plus exquis, j’écris ce que leurs yeux me suggèrent. La famille que j’avais juste en face a fait mine que je dérangeais, que je devais partir… sale cafard. Derrière, cependant, était assise une Japonaise qui m’a fait signe de m’approcher. Elle parlait un français étrange, comme le mien, donc on n’a pas eu trop de mal à se comprendre. Elle m’a dit : j’aime bien ton truc, mon gars. Moi, déterminé mais impressionné par sa beauté asiatique, je lui ai répondu : Candolle a écrit plus de quatre mille pages du Prodromus, je manque de papier pour te dire à quel point tu es belle. Pardon ? Rien, rien, nous sommes rue Candolle et j’écris des poèmes de fleurs et toi, tu es une… et j’ai bégayé mais à la fin j’ai réussi à lui lâcher d’un trait : tu-es-comme-la-bougainvillée-originelle-dans-les-mains-de-Jeanne-Barret-et-je-me-sens-comme-Philibert-Commerson-avec-un-cerisier-en-fleurs-dans-mon-corps. Elle m’a dit que j’étais un peu bizarre et qu’elle ne savait rien de cette Barret ni de ce Commerson mais que j’avais des mains desquelles elle pourrait tomber amoureuse. Je lui ai dit que ce n’était pas possible, qu’elle n’allait pas tomber amoureuse de mains tâchées d’encre, ce à quoi elle a répondu que les voies de l’amour sont insondables, une spirale fractale de capricieux délires. Je lui ai dit que oui, qu’elle avait tout à fait raison et que je me tatouerais ses mots sur la peau. Non, que je grimperais au plus haut du mont Ararat et, là-haut, sur la cime-même où tout a recommencé, je graverais ses mots si sages dans la pierre, au marteau et au burin. Mais je ne voulais pas dire une telle bêtise alors je me suis rétracté et je lui ai balancé : merci beaucoup mademoiselle, tu es très mignonne et si tu reviens par ici, j’y serai et je t’écrirai les plus belles choses que tu n’aies jamais lues sur la botanique, sur l’amour, ou sur les deux à la fois. Et elle : ne t’en va pas, je veux… mais j’étais déjà rue Tournefort, me présentant comme le troubadour des fleurs car je suis très délicat et que j’essaie de ne pas mélanger le travail et les affaires de cœur. Con que je suis, je ne lui ai pas demandé son nom ni son téléphone. Pour le moment, c’est mon glaïeul d’Orient. S’il se dessèche, ce sera à cause de l’air de Paris, non par ma volonté. A la rue Tournefort, l’histoire a été un peu différente. Comme je me détestais pour le comportement que j’avais eu avec la chère Japonaise, je me suis dit que cela suffisait d’être si coincé. J’ai demandé au serveur la permission pour déclamer (et mendier) et il m’a dit que c’était bon, enfin, c’est ce que j’ai compris. C’est ainsi que je suis entré en beauté. J’ai étendu mes bras comme un Christ en croix et j’ai commencé à lâcher des vers. Des vers qui mêlaient Cavanilles avec Ruiz et Pavón, Banks avec Hooker, Hassler avec Chodat et Briquet, la rafflésie des Philippines avec l’amorphophallus de Sumatra, le dahlia de Moctezuma avec la mutisia des Andes. Exaspérés, les convives m’ont dit, en un parfait français, que nous étions à Paris et qu’ils ne voulaient pas de vers de contrées lointaines. Ils voulaient des rimes de Bonpland avec Desfontaines, de Dombey avec Labillardière, de Lamarck avec Adanson, que je chante la beauté de la potentille du Dauphiné et la fragrance du rosier des Vosges. Et à ce moment-là je leur ai dit que je n’étais pas français mais que je connaissais parfaitement les huit rues du Quartier latin dédiées à d’illustres botanistes. Que je n’allais pas à présent les leur énumérer parce que c’était l’heure du café, mais que, s’ils survolaient un jour la Ville Lumière depuis une montgolfière, ils verraient que le circuit des huit rues a la forme d’une feuille et que depuis la Lune on le voit plutôt comme la fleur de lys de la francophonie. Montez, voyez et vous me direz ! La clientèle s’est mise debout. Applaudissements et vivats comme je n’en avais jamais vécus auparavant. Les pièces de monnaie pleuvaient sur moi et les billets de dix et même de vingt. Ils voulaient que je continue mais j’étais trop exalté et confus pour articuler mes idées si bien que le seul élan que j’ai eu a été de me présenter comme poète et mendiant et je leur ai dit que je venais du Midi de l’Espagne, de Ronda, la terre du pinsapo où il n’y a aucune rue dédiée à Lamarck ou Jussieu mais où existe une plaque qui dit : « Ici passa, en 1837, le célèbre botaniste genevois Edmond Boissier (1810–1885), un amoureux de notre terre ». Je suppose que ça a été le mot amoureux qui m’a fait penser, à nouveau, à mon glaïeul d’Orient et m’attacher à l’espoir qu’elle déambulerait toujours dans le quartier. Je voulais partager avec elle mes inquiétudes, que j’étais à Paris pour écrire des poèmes parabotaniques mais que je voulais aussi lire, avec elle, la missive que Linné fils avait écrite à Thouin, jardinier en chef du Jardin du Roi, le jour précédant la mort de son père, le Pater Linné… et aussi voir toutes les illustrations inédites de Commerson, et ce que cachait Jeanne Barret sous ses pantalons d’homme et découvrir si Rousseau préférait les liliacées ou les amaryllidacées, ce qui revient à dire s’il était à voile ou à vapeur. Bref, me faire connaître et la connaître. C’est ainsi que j’ai pris congé, j’ai laissé ma machine à écrire au serveur et je suis parti en courant. Depuis la rue Tournefort, j’ai pris vers la rue Thouin, j’ai suivi la direction nord-est pour trouver la rue Jussieu sur ma droite, Paris sous la pluie, Paris sans aucune trace d’elle. La rue Jussieu débouche sur la rue Linné, longue rue, voie fleurie pleine de nouvelles espèces. Désormais, je ne marchais plus, j’errais comme un botaniste accablé par la richesse du monde végétal, je nageais comme un poète désespéré dans une mer de vers impossibles. J’ai laissé à ma gauche la rue Guy-de-La-Brosse (encore un botaniste) et j’ai deviné, au loin, mon banc vert en bois, au coin de la rue Cuvier. Il y avait une personne assise. Paris sous le soleil et moi j’ai demandé à la lune que ce soit elle. Cette nuit-là, j’ai rêvé que je lui caressais les cheveux.
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