Créé le: 04.10.2023
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Road trip (extraits)

Coronavirus, Voyage

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© 2023-2024 Pauline Z

Le cas Léa - Préambule - Extraits

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Voici quelques extraits de "Road trip" écrit sous la forme d'un journal personnel, dans lequel Léa confie les voyages "pathologiques" qu'elle effectue par temps de coronavirus.
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Psychiatre libéral, j’exerce dans un petit cabinet situé dans un immeuble dédié à la santé. De l’autre côté de la route, s’étire le bâtiment qui abrite les locaux de l’hôpital général, et, à quelques kilomètres de lui, face au centre universitaire de la ville, s’érige le portail qui donne accès aux pavillons où séjournent les malades mentaux, vieux atteints de la maladie Alzheimer, jeunes dépressifs ou bipolaires, psychotiques à la rémission compromise, maniaques souffrants de troubles obsessionnels compulsifs, phobiques sociaux, agoraphobes, suicidaires, délinquants toxicomanes en fin de peine, schizophrènes jugés irresponsables au moment d’un passage à l’acte autodestructeur ou assassin, violeurs, pédophiles, nymphomanes, patients à l’état pathologique post-traumatique, pyromanes, hyper actifs… La liste est longue et non exhaustive. […]

 

Je viens en renfort, je suis la bouée à laquelle se raccrocher pour ne pas sombrer dans l’hébétude ou la noyade vertigineuse dans des fonds abyssaux. En perpétuel état d’excitation ou morts nés, souffreteux au plaisir tari, léthargiques au sommeil quasi permanent, ils sont tous inaptes à couler des jours paisibles, à rassembler les heures dans un élan constructif et salvateur. Leur temps perdu s’effiloche en un condensé de moments déstructurés ou bien en une logorrhée égocentrée comme une mécanique horlogère tournant sur elle-même, une rotation infinie de mots traits à soi, jamais aux autres, discours rôdé de soi sur soi, ou bien pénurie de vocabulaire, mots ravalés, colère rentrée, émotions avortées, sentiments balbutiés, inachevés, suspendus, pour ne pas dire cette absence au monde qui caractérise mes patients. […]

 

Je ne saurais faire autre chose que de regarder la douleur, ne pas détourner les yeux de ses couches empilées les unes sur les autres, alourdies par leur propre poids, enveloppées de strates épaisses et intransgressibles. Malgré tout, dire un mot, secouer l’inertie dans laquelle elles se trouvent plongées, engluées, attendre un cri, une plainte, un murmure, répondre au désespoir par un verbe positif, une idée, une solution jetée en pâture à ces souffreteux qui vous regardent sans y croire. […]

 

La tête basse aux traits tirés trahissait l’âge, la petite cinquantaine, que Léa peinait à cacher sous le fond de teint beige et les couches de poudre assortie. Le maquillage camouflait difficilement les cicatrices parsemant le menton et la peau comprise entre la narine et la lèvre supérieure. Des coups d’aiguille, des lacérations zigzagant sur le derme qui la rendaient particulièrement laide à voir, en particulier dans le contre-jour où elle se tenait assise en face de moi, perpendiculairement à la fenêtre projetant dans la pénombre un halo cru sur sa face abîmée.  Les rides qui encerclaient sa bouche un peu pincée creusaient leur sillon jusqu’au menton. Cependant, le front à peu près net, à peine plissé, dénotait un certain état de sérénité.

 

Elle a ressenti le besoin de revêtir un masque en tissu blanc avant de dire :

“C’est de mon deuxième voyage pathologique dont je viens vous parler. J’ai fui de chez moi. Poussée par la peur, j’ai pris la voiture et roulé incessamment au point d’aligner les nuits blanches et les jours sans repas. Je ne sais pas combien de temps a duré le voyage mais au bout d’une dizaine de jours, je me suis arrêtée sur la bande d’arrêt d’urgence et j’ai composé le dix-huit.”

 

Léa s’est tue, semblant guetter un mot. Tout en prenant des notes sur l’ordinateur, j’ai hoché la tête, je l’ai incité à continuer. Elle a cru bon de me parler de son hospitalisation.

— Là-bas, à l’hôpital, j’ai piqué un scandale.

Elle s’est arrêtée nouveau, a scruté mon visage comme si le mot scandale devait susciter une réaction.

— J’ai cru mourir dans l’ambulance. C’est l’ambulancier qui maintenait au-dessus de ma tête un tensiomètre emballé dans un sac noir. Il me menaçait avec, prêt à me taper sur la figure. Alors, quand je suis arrivée aux urgences, j’ai changé d’humeur. Je suis passée de la peur à la colère… J’ai insulté le médecin…

 

Les mots sont morts sa gorge, elle a cessé de me regarder comme si elle éprouvait de la gêne à se souvenir, comme si ce que je pouvais bien penser d’elle avait de l’importance.

— Ils ont trouvé deux vieilles ordonnances psy dans mon portefeuille et ils m’ont internée à l’hôpital.

N’était-ce pas des impressions tout à fait subjectives auxquelles Léa venait de se livrer ? N’y-avait-t-il pas matière à l’hospitaliser en psychiatrie, comme son état de fatigue avancé, comme les mots orduriers, injustifiés, inadaptés, lancés à l’interne en médecine en dépit de la solennité que son grade aurait dû inspirer ? Comme la peur irraisonnée de l’ambulancier ?

— Combien de temps a duré l’hospitalisation ? Depuis quand êtes-vous sortie de l’hôpital ?

— J’y suis restée un mois. Ma sortie remonte à la semaine dernière.

— Avez-vous une ordonnance ?

 

Elle m’a tendu une feuille de papier sur laquelle s’étalait son traitement, un mélange typique d’antipsychotiques et d’antidépresseurs associés à des benzodiazépines. Les doses étaient légères, trop pour que je ne puisse m’empêcher de renchérir :

— Comment ont-ils pu vous laisser sortir avec si peu ? Il faut doubler la dose.

Des larmes se sont formées, elles ont coulé le long du masque, mais je les ai ignorées volontairement afin que l’injonction répétée à dessein se fraie un chemin dans son cerveau, qu’elle accepte de se soigner plus avant. Je me suis risqué à expliquer :

— Votre cerveau malmené a besoin de repos. Vous l’avez trop exposé.

Léa a ravalé ses larmes, reniflé sous le masque blanc qui épousait les formes concaves de ses joues creuses, puis s’est lancée dans le récit des voix, celles de ses persécuteurs, qui l’ont conduite à la fuite. […]

 

À l’en croire, personne d’autre n’aurait pu entendre les voix qui se chamaillaient à l’intérieur de la voiture pour imposer une direction à la conductrice. D’ailleurs, Léa ne parlait pas tout à fait de voix mais de chuchotements ou plutôt de transmissions de pensée dont elle n’aurait su identifier l’émetteur mais dont le réceptacle, le moyen de communication serait localisé en haut à droite de sa tête, un peu au-dessous du rétroviseur. Étrangement, hors de la voiture, les voix disparaissaient pour laisser place aux pensées des gens qui l’entouraient, des inconnus au milieu desquels elle faisait la queue dans une station-service, devant un comptoir qui desservait de la nourriture. La plupart du temps, Léa ne pouvait s’empêcher de répondre mentalement à ces pensées qui s’adressaient souvent à elle. S’en suivait alors une conflictuelle discussion, comme un échange à bâtons rompus, dont les mots ne seraient pas prononcés mais pensés.

 

La succession d’hallucinations, auditives, visuelles, olfactives, qu’elle a brossées m’a épouvanté et je me suis surpris à répéter qu’il fallait doubler la dose. Son regard s’est évadé, s’est détaché de ma personne comme si Léa ne voulait pas entendre. Il était rentré en lui-même, la partie haute des pupilles dilatées par les médicaments se cachant sous les paupières mi-closes. J’ai approché mon visage du sien pour retenir son attention, capter son regard dont les iris révulsées refusaient de me voir.

— Enfin, si vous voulez prendre vos médicaments…

Je ne sais pas pourquoi ces mots m’ont échappé. Parce que je souhaitais jauger sa volonté, la rappeler à moi, savoir si elle acceptait de suivre ses prescriptions ou si elle préférait s’abandonner aux circonvolutions du délire fiévreux et macabre. Ses yeux comme deux soleils dardants m’ont interrogé soudain, à la fois étonnés par ma remarque et ravivés par une flamme curieuse. Que pensait-t-elle ?

 

Après lui avoir donné rendez-vous pour la semaine prochaine, je l’ai raccompagnée jusqu’à la porte. Léa a mal caché son mécontentement. II s’est lu dans la façon dont elle m’a souhaité une bonne journée, un aurevoir froid et empressé. Elle a accéléré son pas lourd qui a résonné dans le couloir, alors que j’accueillais un autre patient. La journée s’est achevée sur une réunion interminable en présence de mes collègues de l’hôpital public. Les débats ont tourné autour du SRAS-COV-2 et de la dégradation psychique et mentale de nos malades, que la pandémie génère.  À la fin de la réunion, les rangs étaient déjà clairsemés, je discutais de façon informelle avec le docteur Serres. Je ne sais plus comment on en est arrivé à évoquer le cas de Léa mais il se trouve que Serres s’en est occupé lors de son premier voyage pathologique.

 

— Alors, comme ça, Mansour a récidivé ? m’a-t-il demandé. Mais c’est absolument incroyable !  Jamais deux sans trois, mon cher docteur !

— Et penses-tu que le covid soit l’élément déclencheur de ses départs précipités ? Je ne sais pas à quelle raison attribuer ces voyages…

— Mansour a raté sa vie, elle n’a pas d’enfants, pas de famille, pas de conjoint, pas de boulot. Rien qui puisse l’enraciner. Aucune attache. La question qui se pose à elle (Pourquoi rester dans cette région plutôt que de vivre ailleurs ?) la taraude sans arrêt et c’est tout naturellement qu’elle est passée à l’action. Ne manquait plus que le déclic, le hic pour envoyer valdinguer un quotidien solitaire et absurde, sans quête ni finalité.

 

Serres m’a déçu. Ces explications sont indignes de son rang, elles occultent la bouffée délirante dont Léa fut l’objet.

 

P. S : Les psychiatres en général sont de gros affabulateurs (sauf le mien). Peu leur chaut votre cas ou celui des autres.

V (extraits)

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8 décembre 2021

 

 

Finalement, lors de mon entretien avec le psy, je me suis abstenue de tout commentaire sur l’amie la voix. Pour tout dire, la question qu’il m’a posée d’entrée de jeu – « Entendez-vous encore des voix à l’heure actuelle ? » – m’a déstabilisée et entraînée sur une autre pente, glissante et dangereuse. Que lui répondre, sinon lui raconter mes marches plus ou moins régulières, celles qui me conduisent jusqu’au port où j’achète des cigarettes et quelques vivres, avant d’entreprendre le chemin du retour ? En dehors de la saison estivale ameutant les touristes, peu nombreux sont ceux qui habitent le village, si bien que mes ennemis ne sauraient passer inaperçus. Je les reconnais à la façon qu’ils ont de hausser le ton sur mon passage, comme s’ils voulaient absolument que j’entende ce qui se dit sur moi : c’est un rat, sont les premiers mots qu‘ils prononcent pour signifier que je ne sors jamais et ne fréquente personne. De toute façon, à quelque nuance près, le son de cloche est toujours le même. Ce n’est qu’une droguée, une sale poche, avec son journal d’une schizophrène. Je m’interroge encore sur cette dernière formule qui court de bouche en bouche, comme si tout le monde savait que je tiens un journal, comme si le mot schizophrène n’avait plus de secrets pour ceux qui s’en régalent. Va-t-il de soi, transparent et sans anicroches, alors qu’il m’apparaît si difficile à définir, en dehors de toute caricature ? Ne peut pas s’empêcher de parler d’elle, poste en ligne ses délires de folle à lier. Telles sont des bribes de mots que j’attrape au vol, et contre lesquelles il serait vain de se rebeller, sous peine d’internement. Alors, je supporte, subis, emmagasine leurs commentaires, docteur, pour vous les livrer tout de go.

 

— Personne ne vous connaît, affirme le psy, avec un léger sourire en coin.

— Non, bien sûr… Ce ne sont que des impressions qui ternissent ma journée.

 

Sa remarque balayant d’un revers de main ma mauvaise réputation n’incite pas vraiment à la confidence. Si seulement il avait raison, si je n’étais qu’une anonyme parmi tant d’autres, ma vie m’apparaîtrait supportable, dénué de toute forme de contrainte, comme celle d’avoir à se cacher des railleurs et des insulteurs… Malheureusement, mon penchant pour les voyages, loin des gens qui conspuent et menacent d’attenter à ma vie, sous prétexte d’un sempiternel ensommeillement contre-productif, est bel et bien vivant. S’il suffisait de dénombrer les inutiles, les vies creuses, les « parasites », les « nuisibles », pour réguler la surpopulation, nous vivrions les bégaiements de la guerre jusqu’à ce qu’il n’existe plus personne. Et justement, pas plus tard qu’hier, la gardienne s’offusquait dans le couloir de mon cas, pour souligner que je ne fais que dormir. Elle ravivait un peu l’intolérance, l’inaptitude à comprendre ce qu’est la vie sous camisole.

 

— Avez-vous fait des rencontres durant votre voyage ?

Sa question me propulse de l’autre côté de la frontière, à Bilbo. J’y ai séjourné une nuit, après avoir quitté Bordeaux, tenaillée par la peur d’être assassinée à mains nues. Entre deux, j’ai quand même réussi à m’arrêter sur une aire, du côté de Dax. La boutique de la station-service diffusait un étrange hard rock, une chanson guerrière qui répandait ses propos haineux jusque dans les toilettes. L’impression d’être le bouc émissaire du chanteur, cette petite chose contre laquelle il beuglait, déversait son fiel en appelant à frapper, m’a poussée à uriner puis à me laver les mains dans la précipitation. À bord de la Twingo, j’ai essayé de reprendre mon souffle, avant de démarrer en trombe, escortée par une voix inconnue […]

 

P.S : Certains démolissent Sigmund, ses théories et sa pratique, sans écorcher la psychiatrie sur laquelle ils n’écrivent pas. Leurs non-dits dénotent une pensée subjective. 

VI (extraits)

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21 décembre 2021

 

Bilbao derrière moi, les kilomètres ont défilé sans pause. À quoi bon ces aires que l’on nomme pacifiées, où vous attendent de pied ferme, poings brandis à la vue de tous, hommes et femmes, mémés à chienchien faisant régner la terreur pour le plaisir de se jouer de vous ? Détroussent-ils, frappent-ils votre sale gueule au point de la réduire en bouillie ? Et eux, les employés de la voirie se chargent d’éliminer les dépouilles dans des bétonnières dont les pales tournent sur elles-mêmes ? Purée de corps mélangés aux gravats, jetés sur les autoroutes aux innombrables tronçons en travaux. […]

 

Devant le comptoir de la réception, un couple de sexagénaires s’étonnait d’être encore vivants, séquestré pendant un nombre de jours indéfinissable par le gérant de l’hôtel. Sans doute voulaient-ils me mettre en garde mais la fatigue et la peur de commettre un accident, plus fortes que le reste, ont eu raison de moi. Clé en main, je me suis dirigée vers l’ascenseur tandis que des rires gras provenant de la salle de restaurant accompagnaient mes pas. La chambre donnait en face de l’ascenseur, j’ai pensé aux petits vieux, apeurée par l’idée d’être enlevée et torturée. J’ai cru être le repas des clients du restaurant, l’objet de leur rires consentis par le gérant. Comme par hasard, alors que je m’enfuyais de la chambre, traversais le hall en courant, le gérant est passé devant moi. Il criait, me soumettait d’un ton mauvais et autoritaire : « L’hôtel ferme à 22 heures. Vous ne pourrez pas entrer. » […]

 

— Où vous êtes-vous rendue après Bilbao ?

— À N… Là-bas, j’ai aperçu un monticule de sable à l’étendue si vaste que j’ai cru en une calotte…

Le psy me regarde avec son expression neutre et coutumière. Un sourire flottant donne à son visage un air aimable, à peine rassurant.

— Il ne vous a pas effleuré que vous déliriez, en dangereuse et inlassable conductrice ?

Sa question m’empêche de bégayer ou de trembler, elle me bâillonne. […]

 

[Celui-ci] se lève pour me raccompagner. Il murmure et sa voix se confond avec ses pas feutrés.

— Je vous aime, chuchote-il dans mon dos, alors que j’avance vers la sortie.

Sur l’instant, je doute de mes sens. Non, il ne peut s’agir d’hallucinations mais d’un traquenard qui cache les véritables motivations de ce psychiatre-là. Suis-je donc si folle ou bien si désirable ? On ne m’aura pas si facilement. Me retenant de rire, je m’engouffre dans le couloir sans me retourner. Mes poils se hérissent. Je ne sais même pas s’il me dégoûte. Je nous imagine par terre sur la moquette du bureau. Impossible vision pourtant dépourvue de défiance. Comment un psychiatre pourrait-il m’abuser ou même me saucissonner ?

 

P.S : Le harcèlement sexuel est passible de trois ans de prison et de 45 000 euros d’amende.

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