Après avoir retrouvé un livre chargé de souvenirs et d’émotions, un homme décide de renouer avec le plaisir simple de la cueillette de champignons. C’est alors qu’au beau milieu d’une forêt enchanteresse, il va faire une découverte qui va bouleverser sa manière d’appréhender le monde.
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C’est lors de mon déménagement que je l’ai retrouvé, coincé derrière ma bibliothèque : «le petit livre des champignons ». Un ouvrage à la reliure dorée, merveilleusement illustré, que mon grand-père m’avait offert avant sa mort. J’ai laissé de côté mes cartons pour le contempler. Des tas de souvenirs me sont revenus alors que je feuilletais ses pages. Les conseils avisés de papi, qui savait à quelle saison pousse tel ou tel champignon, quelle fleur au printemps annonce l’arrivée des morilles et que certaines amanites sont délicieuses et qu’elles apprécient avoir des bolets comme voisins. Il me faisait apprendre tous les noms farfelus des champignons que l’on croisait, comme le coprin chevelu, ou la russule gorge de pigeon. J’aimais entendre tous ces noms évocateurs, un tel en bouclier, un autre impudique, ou encore équestre, ardent, rougissant, panthère ou élégant. Il m’expliquait que certains aiment le soleil, que d’autre profitent de l’ombre des arbres pour pousser, qu’il trouvait toujours des chanterelles dans cette zone du bois mais chuuut ! C’était un secret, il ne fallait surtout pas divulguer nos coins.

 

Alors que j’entendais le son de sa voix résonner dans mes oreilles et que je pouvais presque sentir l’odeur de la mousse et des sapins, j’ai ressenti l’appel de la nature, une nature que j’avais laissée de côté depuis trop longtemps, oubliée depuis des années.

Ma décision était prise, dès le lendemain, je m’achèterai des bottes, un couteau pliable avec des poils de sanglier à l’extrémité et un panier en osier pour y déposer ma récolte sans l’écraser ni l’étouffer comme il me l’avait enseigné.

 

C’est ainsi paré qu’un matin de printemps, alors que les primevères commençaient à faner, que je suis parti en expédition. Une légère brume flottait au-dessus des champs qui bordaient la lisière du bois. En le pénétrant, je n’avais aucune idée d’où j’allais, ni combien de temps j’y resterai. J’ai commencé par suivre un petit chemin de terre qui zigzaguait entre des étendues de corydalis et de jeunes pousses d’ail des ours, puis j’ai traversé un pont, d’où j’ai écouté un instant le doux clapotis de l’eau en observant quelques truites qui nageaient gracilement dans la rivière en contrebas. Je me suis aventuré hors des sentiers battus, pour avoir le sentiment d’être seul au monde, d’être le premier à marcher dans les pas du blaireau dont j’apercevais le terrier, d’être l’unique humain à avoir posé sa main sur le tronc de cet orme, d’être le seul témoin de la floraison des anémones. Plus je m’avançais dans l’inconnu, plus les paysages changeaient rapidement. Une zone rocailleuse où je glissais sur la face lisse des pierres, une zone instable tant la mousse était épaisse, quelques pas plus loin, un sol recouvert entièrement par des aiguilles de pin.

J’avais beau chercher des champignons, mon panier était toujours vide. Je ne pouvais m’empêcher de regarder en l’air. J’entendais les merles et les mésanges prévenir la faune de ma présence, les pics verts s’arrêtaient de marteler les troncs lorsque je m’approchais de leur refuge.

Je sentais l’humus, la fraîcheur du ruisseau, le parfum délicat des premières fleurs de l’année. Je respirais la nature, l’odeur du bois et de la terre encore imbibée des pluies de l’hiver. J’ai fermé les yeux et tenté de m’en imprégner, de prendre un instant pour écouter les oiseaux et le bruissement de l’eau, le vent dans les feuilles et le vol des insectes. Je me sentais bien, apaisé, loin des tracas du quotidien, loin de la ville et de ses nuisances sonores incessantes. Je n’avais plus aucune notion du temps. C’est quand j’ai enfin rouvert les yeux que je l’ai aperçue : la plus belle fleur que j’ai jamais vue.

Dans une clairière striée par les rayons du soleil, nichée dans l’ombre de quelques peupliers. Elle semblait née de la dernière pluie. Sa tige, haute comme trois pommes, était aussi fine que du fil de pêche, ses feuilles d’un vert foncé brillant juraient à côté du vert tendre des plantes environnantes tout juste sorties de leur torpeur hivernale. Ses pétales changeaient de couleur en fonction de l’angle d’où je la mirai et son pollen ressemblait à de la poussière d’or. N’importe quel joaillier de la rue du Rhône n’aurait pu confectionner pareille bijou, sans parler de son odeur ! Plus forte qu’un champ de colza et à la fois plus douce que les camélias, plus musquée que le bois de santal mais plus fraîche que la rosée matinale, gourmande comme de la glace vanille et piquante comme une pointe de wasabi.

J’étais comme un gamin qui découvre son premier œuf de Pâques dans le jardin de ses grands-parents, comme un scientifique qui vient de faire une découverte révolutionnaire, comme une mère qui met au monde un enfant. J’étais l’homme le plus heureux de la planète.

J’ai eu une furieuse envie de la cueillir, de la posséder, de la faire mienne, rien qu’à moi !

J’ai sorti mon couteau de son fourreau et l’ai déplié lentement. J’approchais la lame étincelante du pédoncule quand soudain, un sanglier a déboulé devant moi et m’a fait tomber à la renverse. Dans ma chute, je me suis foulé la cheville. Je me suis relevé tant bien que mal, mais la douleur lancinante et la proximité menaçante de l’animal m’ont forcé à rentrer sur le champ. Le chemin du retour était interminable, je me suis perdu dans les bosquets en essayant de prendre un raccourci, des ronces se sont agrippées à mon pantalon et m’ont fait tomber dans un bouquet d’orties.

 

Je n’ai pas pu retourner dans la forêt durant deux mois, mais c’est la première chose que j’ai fait une fois rétabli. J’avais eu le temps de me renseigner, de questionner, de chercher sur internet et dans les livres, aucune mention de cette fleur nulle part. Elle m’apparaissait d’autant plus précieuse, j’y pensais nuit et jour.

 

Je suis donc retourné à ma mission qui était devenue une obsession. Le blé dans les champs était déjà haut, l’été arrivait à grand pas, les cerisiers sauvages laissaient choir leurs fleurs à leur pied en un lit de pétales roses, les grands arbres arboraient leur plus beau feuillage et c’est l’ombre qui régnait maintenant dans la forêt. Il ne m’a pas fallu longtemps avant de retrouver la clairière, à des kilomètres à la ronde, je sentais le parfum de ma fleur me guider. J’avais eu peur qu’elle ait fanée en mon absence mais c’est comme au premier jour que je l’ai retrouvée. Elle était encore plus belle et mystérieuse que la première fois. Je me suis assis tout près pour la contempler, j’étais comme enivré, cela n’avait aucune importance que des moustiques me piquent de la tête aux pieds, tous mes sens étaient comblés. Je n’ai pas non plus prêté attention au serpent qui se rapprochait dangereusement. J’ai commencé à creuser à main nue. Ses racines étaient profondément ancrées dans le sol, et quand je me suis mis à tirer dessus, il m’a semblé que les arbres autour vacillaient. J’ai dû redoubler d’efforts pour réussir à la déterrer, mais j’ai réussi ! J’étais si fière de moi ! J’en ai eu les larmes aux yeux, elle était enfin entre mes mains ! Je l’ai posée délicatement dans mon panier puis j’ai pris le temps de reprendre mon souffle. J’étais à genoux devant le grand trou que j’avais fait, souillé par la sueur et la terre, quand je me suis retrouvé nez à nez avec une vipère. J’ai tout juste réussi à esquiver sa morsure avant de m’enfuir. Le vent s’est levé, des branches me fouettaient le visage, un arbre s’est abattu juste devant moi dans un fracas innommable. La pluie s’est mise à tomber et la boue qui encrassait mes bottes rendait chaque pas plus lourd et plus difficile, le moindre obstacle sur mon passage semblait insurmontable.

 

Arrivé dans mon appartement, j’ai planté ma nouvelle colocataire dans un pot avec toutes les précautions d’usage. Je l’ai observée toute la nuit en reniflant son odeur, en rêvant que je la montrait à tous les plus grands horticulteurs, que la presse et les revues scientifiques ne parlaient plus que de moi et ma découverte, que les nez les plus renommés venaient imbiber leurs narines de sa fragrance envoûtante, qu’on m’en proposait des sommes astronomiques, que même des chefs étoilés frappaient à ma porte pour me dire à quel point ils souhaitaient mettre en valeur son essence.

 

Le lendemain matin, il m’a semblé qu’elle était triste, un peu flétrie. Et cela n’a fait qu’empirer. Je la voyais faner un peu plus chaque jour malgré tous les soins que je lui prodiguais, j’ai été jusqu’à lui concocter des engrais à base de fumier, lui faire écouter de la musique classique et vaporiser de l’eau de pluie sur ses feuilles quotidiennement. Rien n’y faisait, elle allait péricliter. Je ne pouvais pas me résoudre à la perdre. J’ai voulu contacter des botanistes pour leur demander conseil, mais j’avais le profond sentiment que seul moi aurait la solution pour la maintenir en vie, j’en étais convaincu. J’ai fini par penser que c’était le terreau qui était de mauvaise qualité, alors je suis reparti dans les bois, pour lui ramener un peu de sa terre natale.

 

La chaleur infernale du plein été a laissé place à un froid glacial une fois à l’intérieur de la forêt. On aurait pu croire que 10 années s’étaient écoulées depuis mon départ tant le paysage avait changé. L’herbe le long du chemin avait jaunie, l’eau de la rivière était trouble et de son lit remontait une brume dense qui rampait le long des berges. Il faisait de plus en plus sombre alors que les arbres avaient tapissé le sol de leurs feuilles mortes comme si c’était l’automne et une couche épaisse de lichen avait envahi leurs branches. La terre se craquelait sous chacun de mes pas, le vent faisait gémir les troncs rongés par les mites. Plus je me rapprochais de la clairière, plus je sentais une odeur âcre, une odeur de composte, de putréfaction. Au pied d’un sapin, des ossements de rongeurs tombés du nid d’un hiboux m’ont fait sursauter, mais ce qui m’a le plus choqué, c’est le silence… plus un seul oiseau, plus un seul insecte, même l’entrée des terriers était obstruée par des toiles d’araignées. Je n’ai pas reconnu de suite le lieu, une photo en sépia n’aurait pas eu plus de couleurs. Les peupliers s’étaient écrasés les uns sur les autres et le trou que j’avais creusé avait doublé de volume. J’ai eu peur qu’il ne m’engloutisse en m’approchant.

Et là, un cerf majestueux, dont les bois comptaient au moins 10 rameaux, s’est approché lentement. Il a désigné ce qu’il restait de la forêt d’un mouvement de tête puis m’a fixé droit dans les yeux durant un instant qui m’a semblé une éternité, avant de s’en aller, suivi d’une nuée de corbeaux.

 

De retour chez moi, j’ai effleuré les pétales mourants de ma fleur, cette fleur qui m’avait donné tant de joie et maintenant tant de remords. Je savais enfin ce que je devais faire pour la sauver : la ramener chez elle…

 

Une fois remise dans son milieu naturel, elle s’est doucement redressée, a lentement retrouvé un peu de son éclat, de sa splendeur d’autrefois, après quoi, en une fraction de seconde, sans un bruit, elle s’est désintégrée intégralement… Je n’en croyais pas mes yeux, pendant des heures j’ai crié, tapé du poing par terre, beaucoup pleuré… j’étais très en colère, en colère contre moi-même.

 

Puis, petit à petit, comme par enchantement, l’herbe qui m’entourait est redevenue verte, les oiseaux ont recommencé à chanter et j’ai vu au loin un écureuil grimper dans un grand marronnier. Finalement, l’atmosphère morose de la forêt s’est entièrement volatilisée, et mes rêves de richesse et de gloire éternelle avec.

Aujourd’hui, lorsque j’amène mes petites filles en forêt et que je leur raconte cette histoire, il n’y a plus que mon enthousiasme qui puisse les convaincre qu’elle est véridique, mais elle a au moins le mérite de leur avoir transmis le respect pour l’équilibre fragile qui existe entre la terre et ses occupants, et c’est la seule chose qui a de la valeur à mes yeux maintenant.

 

Et parfois, près d’un cours d’eau, à l’orée d’un bois ou sous un saule pleureur, je sens son odeur, l’odeur de cette fleur.

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