Quand Joris et Natalia prennent la route, ils ne savent pas à quoi s’attendre. Un projet tellement risqué, tellement pas dans l’air du temps… Ajoutez à cela une octogénaire nostalgique des arbres, et un commercial énigmatique : c’est la « révolution silencieuse ».
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Joris était en nage. Le mois de mai venait de commencer et le thermomètre affichait déjà 38°C en fin de matinée. Il se prépara un café froid, un sandwich et alla chercher son sac à dos dans la remise. Il empaqueta quelques affaires, de quoi tenir le coup pour les septante-deux heures à venir. Quand l’horloge murale indiqua midi, il sortit.

 

Natalia n’allait pas tarder. Ils devraient se montrer discrets. Ils avaient convenu qu’ils ne se raconteraient que des banalités, sans même prendre le risque de parler en noms de code. Ils pourraient se consacrer aux choses sérieuses une fois qu’ils seraient en sécurité, là-bas.

 

La petite brune arriva au loin. C’était le genre de personne qui semblait toujours pressée. Pour le coup, elle marchait vite car elle avait dix minutes de retard. Et le temps était compté. Arrivée à la hauteur de Joris, elle le fixa dans les yeux quelques secondes. Un léger sourire sur leurs lèvres respectives. Le mieux était encore de ne rien dire. Et de marcher, innocents, jusqu’à leur but, pour ne pas éveiller les soupçons.

 

*

 

Lia buvait son douzième verre d’eau depuis le réveil. On le disait bien assez, même si on le savait depuis longtemps, que les aîné.e.s étaient à risque. D’un malaise, d’une déshydratation, d’un coup de chaud. Elle prenait bien garde de rester à l’intérieur, et s’était offert un parasol pour son huitante-cinquième anniversaire. Un parasol, avec un socle, à déployer sur son balcon de 2m2, seul espace extérieur qu’elle osait fréquenter quand personne n’était là pour lui donner le bras, lui éponger le front.

 

Accoudée à la barrière, elle regardait au loin, nostalgique d’un temps révolu où les arbres étaient légion. L’Histoire se montrait quand même ironique : il semblait que les êtres humains aimaient se contredire, déployer des efforts incommensurables pour déployer quelque chose puis tout balayer d’un revers de manche pour une raison parfois incompréhensible.

 

Quand Lia était enfant, dans les années 2020, les municipalités de tout l’hémisphère Nord ne juraient que par un programme politique : planter des arbres, augmenter la canopée des villes pour lutter contre les îlots de chaleur, procurer de l’ombre, rafraîchir l’air ambiant. Plus d’un demi-siècle plus tard, on avait tout rasé, et stérilisé ce qui pouvait l’être. Les végétaux se voyaient jugés dangereux : après plusieurs pandémies causées par des parasites hébergés ou transmis par des plantes, on interdisait de plus en plus la présence de végétation dans l’espace public.

 

Il faut dire que la plupart des espèces périclitait, à cause de températures toujours plus élevées et de périodes toujours plus longues où l’on ne voyait pas tomber la moindre goutte d’eau. En de nombreux endroits, le territoire ressemblait à de vastes friches où il ne poussait plus rien. Le sol était craquelé, les rares véhicules qui subsistaient s’y déplaçaient comme ils le pouvaient, et hommes et femmes marchaient sur ce terrain inégal du matin au soir.

 

Lia rentra dans son salon en soupirant : ce n’était que le début de ces six mois d’été où l’air se montrait suffoquant, où chaque mouvement était mesuré. Heureusement qu’elle avait de quoi bouquiner.

 

A peine fut-elle rentrée dans son appartement que quelqu’un frappa à la porte. Cela ne pouvait pas déjà être eux. Ils avaient annoncé qu’ils arriveraient jeudi, en milieu de journée. Lia ouvrit prudemment.

 

L’homme qui lui faisait face ne lui était pas inconnu, mais elle ne pouvait pas le remettre exactement. Il devait avoir une cinquantaine d’années, et se montrait assez chic, en dépit de sa chemise trempée qui lui collait au torse et de ses cheveux également humides, plaqués sur son crâne.

 

« Bonjour Madame, Eco-Esteban de chez aeroponia. Je vends des graines à faire germer hors-sol, si vous souhaitez retrouver le goût des légumes de votre jeunesse. Les individus de votre génération sont d’ailleurs nos meilleurs clients…

– Eh ! Quelle indélicatesse ! Comment vous permettez-vous !

– Pardonnez-moi, je voulais seulement dire…

– Ouste ! Vous savez comme c’est illégal ! Je ne veux pas être mêlée à cela ! D’ailleurs, comment êtes-vous parvenu à entrer ? »

Eco-Esteban partit sans demander son reste. Il avait pu entrer dans l’immeuble, ultra-sécurisé comme tous les immeubles du monde en cette fin de vingt-et-unième siècle, parce qu’il avait fait les yeux doux à Mme Sylvianne, du 1er gauche, par le système de vidéosurveillance.

 

Lia sanglota. Cette visite lui rappela ses longues années de militantisme. Des manifestations acharnées visant à préserver les espaces d’agriculture urbaine pour lesquels elle s’était tant investie pendant sa période étudiante. Plus tard, les cultures clandestines sur les terrasses privées et les toits d’immeubles, quand la « chasse aux plantes » avait été déclarée par les pouvoirs publics. Avec le temps, les réactions contre celles et ceux qui cherchaient à maintenir cette végétation en ville étaient devenues tellement virulentes, les actions tellement risquées, que Lia avait arrêté de se battre, se résolvant à absorber, sans aucun plaisir, des aliments de synthèse, des gélules aux nutriments, des compléments alimentaires. Qu’est-ce qu’était cette société, aeroponia ? Et où Lia avait-elle bien pu déjà avoir vu cet individu ?

 

*

 

Joris et Natalia avançaient à un bon rythme. Ils s’arrêtaient quand ils en ressentaient le besoin, essentiellement pour s’approvisionner en dosettes d’eau, dans les distributeurs prévus à cet effet. La première nuit, ils avaient dormi à même le sol, avec une mince couverture. Comme ils avaient bien progressé, ils espéraient passer leur deuxième nuit chez Lia, la grande-tante de Joris. Ils adoraient l’écouter parler du monde d’avant, surtout des arbres, des plantes, de la végétation qui envahissait villes et campagnes. Surtout, elle pourrait certainement les conseiller pour déployer au mieux leur projet, sans prendre aucun risque.

 

En arrivant à proximité de l’immeuble où vivait Lia, une camionnette stationnée sur le bas-côté de la route attira leur attention. Un logo sobre « aeroponia » était peint en vert sur fond blanc. Curieux, pensa Natalia. La couleur verte avait été bannie des logos, des emballages et des affiches après avoir été tellement utilisée au début du siècle quand une entreprise souhaitait prétendre que ce qu’elle faisait était écologique. Elle avait étudié en profondeur cette période de l’histoire récente, désignée après coup comme la Grande imposture.

 

Joris partageait son étonnement. « Regarde, il y a un type dans la camionnette, il mange un sandwich.

– Tu crois qu’on ose ?

– On va se gêner, tiens. »

Joris frappa sur la vitre du véhicule, côté conducteur. Ce dernier baissa la vitre.

« Bonjour, dit Joris. Excusez-moi de vous déranger. Je suis curieux. C’est quoi votre boîte, Aeroponia ? »

Le type regarda à la ronde s’il n’y avait pas trop d’oreilles qui traînaient.

« Je vends des… des graines. De légumes. » Il chuchotait presque.

« Mais comment c’est possible ? Ils viennent d’où ? Comment avez-vous réussi ?

– J’ai mes petits secrets…

– Cela nous intéresse beaucoup, dit Natalia. Nous-mêmes, nous allons justement…

– Attends. » Joris la tira par la manche et chuchota : « Tu es folle ! On ne le connaît pas. On ne va quand même pas lui révéler ce qu’on fait.

– Vous disiez ?, fit le type d’un air désintéressé.

– Non rien, rétorqua Joris. Mais comment osez-vous rouler avec cette camionnette, avec ce logo VERT, et ce nom, là, en pleine rue ?

– J’avais besoin… de retrouver quelqu’un… mais elle ne m’a pas reconnu…, fit le type, mélancolique.

– Barrez-vous, cria Natalia, ils arrivent ! »

 

En effet, des agents de l’ordre déboulèrent en vélos électriques. Ils étaient reconnaissables de loin, avec leur tenue jaune poussin, casque compris. La camionnette démarra en un rien de temps, partit en bringuebalant sur la route cabossée, provoquant un nuage de poussière qui força les agents à s’arrêter pour s’épousseter le visage et se frotter les yeux.

 

*

 

Esteban se sentait ridicule. Il avait eu chaud. Il avait été pitoyable. Il n’aurait pas pu faire pire. Il avait pris des risques inconsidérés. Et il lui semblait qu’elle ne l’avait absolument pas reconnu. Tout était à refaire. Ou alors, peut-être qu’il fallait laisser tomber. Après trente ans de séparation, d’exil sur les routes pour lui, elle l’avait sûrement oublié. Mais peut-on oublier celui qu’on a mis au monde ? Celui que l’on a entraîné dans toutes les manifs, pour lui transmettre notre révolte, notre hargne, notre envie de mettre en place un monde meilleur ? Elle avait fait le choix d’une vie rangée. Non, ce n’était pas un choix. Cela avait sans doute été très difficile pour elle aussi. Mais en apparence, elle était devenue une gentille petite dame qui arrosait ses camélias en plastique, pour faire comme si, et lisait des romans à l’eau de rose pour passer le temps.

 

Esteban repensa un instant à ces deux jeunes qui l’avaient abordés tout à l’heure. Ils avaient l’air bien informés. Ils s’étaient intéressés à ce terme, aeroponia. Ils étaient peut-être aussi dans la boucle, celle de ceux qui cherchaient à reconstruire le monde d’avant, avec tous les risques que cela comportait.

 

*

 

« Coucou mon chéri !, s’exclama Lia. Elle embrassa son petit-neveu et serra la main de Natalia. Vous devez être épuisés ! Vous voulez commencer par faire une petite sieste ?

– Non ça va, répondirent les deux, presque en chœur.

– Alors, vous pensez que ça va marcher, cette fois ?

– On va faire au mieux », la rassura Joris.

Ils parlèrent de choses et d’autres, regardèrent de vieilles photos, prirent des notes. Le soir, ils allèrent se coucher tôt, Joris et Natalia savourant le fait de retrouver un lit digne de ce nom.

 

Au matin, ils partirent avant le lever du soleil. Lia leur dit : « Vous savez comme je n’ai jamais été attirée par la religion. Mais aujourd’hui, je vais prier pour vous. »

 

Les deux jeunes s’éloignèrent. Lia versa une larme. Elle eut le cœur serré et resta tendue pendant vingt-quatre heures. Jusqu’à ce qu’elle se rendit sur la place centrale de son quartier le lendemain matin, où un écran collectif diffusait des informations en boucle : « Le retour du militantisme ? Une poignée de jeunes adultes affirme avoir semé des graines d’arbres, d’arbustes, de céréales, aux quatre coins du pays, dans des lieux secrets qu’aucune force de l’ordre ne saura débusquer. Ils semblent inarrêtables, au vu du travail titanesque – et pour l’heure impossible à expliquer – de reconstitution de semences du monde d’avant, dans une vieille ferme abandonnée. »

 

Lia exulta : ils avaient réussi ! Ainsi tournait le monde : quand les vieilles générations étaient devenues désabusées, de jeunes idéalistes avaient le courage, la hargne, ou la foi, de faire bouger les lignes. Comme elle l’avait fait plus tôt, comme d’autres le feraient plus tard.

 

Maintenant qu’elle se sentait plus sereine, elle devait retrouver ce mystérieux Eco-Esteban. Car elle y avait aussi pensé toute la nuit, et elle savait que ce visage ne lui était vraiment pas inconnu, même si… c’était impensable… Elle devait en avoir le cœur net.

 

S’aidant de sa canne, elle laissa son cœur guider ses pas. Cela prendrait le temps que ça prendrait de le retrouver, elle n’en était plus à une journée près, après trente ans d’attente…

 

 

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