Créé le: 27.09.2016
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Rêveries d’un tueur solitaire

Polar

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© 2016-2022 H.S. Rogovine

Un conte fantastique au parfum de vrai faux polar, qui laisse à l’imaginaire du "lecteur", le soin de trouver l’énigme dans la mémoire poreuse et torturée d’une conscience statuaire. De la probabilité d’un parricide jusqu’à l’inimaginable : la fuite des statues. Confessions, rêveries ou annonciation d’une Apocalypse ? Il était une fois à St-Jean !
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Rêveries d’un tueur solitaire

Cela a commencé ainsi, par une histoire de trou. On l’appelait le « Puits du Diable ». C’était dire sa réputation. La canicule estivale avait fait fondre son bitume et le trou s’était encore agrandi, devenu idéal pour le jeu de billes.

En cette fin d’après-midi d’un doux mois de septembre, une effervescence spéciale agitait le préau de l’École de Saint-Jean. Il s’y tenait la compétition de l’année, où était remise en jeu la bille reine : la sidérante Belle Tégeuse. Ainsi fut-elle baptisée, une fois, par un étrange élève féru d’astronomie. La couleur rouge orangée de cette géante de verre, aux bulles d’oxygène encapsulées et aux éclats opalins, lui rappelait « la plus sanguine des étoiles de l’Univers ». Personne n’en connaissait sa provenance. La rumeur parlait d’une offrande de clochard. Peu d’enfants, d’ailleurs, savaient nommer avec justesse cette étoile d’Orion et Belle Tégeuse s’imposa naturellement. Avec le temps, on lui conféra même des pouvoirs surnaturels, des forces de Supernova, et celui qui en héritait devenait du coup un super-héros…….

Sacré vent !…

…. Cette année-là, le trophée revint à Zag. Ce n’était pas son vrai prénom, mais il interdisait à quiconque de l’appeler autrement. Il l’oubliait et détestait que ses parents en forcent sa mémoire. Trouvé un jour dans une bande dessinée et plus jamais quitté. « Zagreus, Zag, Z, je suis le deux fois né», se chuchotait-il souvent à soi-même.

 

Il était déjà grand pour son âge, mais fluet, d’une apparence fragile. Un caractère effacé, d’une obéissance suspecte. Des traits doux, une voix lisse, féminine et au ton monocorde. Un garçonnet délicat, aux cheveux châtain foncé, dont le genre était souvent confondu dans la rue. Un innocent moinillon fraîchement tombé du nid. Un beau visage qui plaisait aux filles, mais qu’il aurait volontiers échangé, histoire de passer inaperçu ; avoir le visage de tout le monde, celui du commun des mortels. Sa timidité sans doute, excessive. Sa pudeur aussi, maladive. Sa confiance surtout, meurtrie. Plaire aux filles le terrifiait. Dur d’être transparent quand on a une gueule d’ange. Un détail trahissait cependant ses traits de porcelaine : une bouche qui trace. L’intérieur de ses lèvres était en feu et ses crachats souvent rouge carmin. Il se mutilait, lui et sa voix.

En cette radieuse journée, le petit Zag toucha à l’excellence et devint à son tour un super-héros. Une drôle d’ironie pour lui. Il fut porté en triomphe juste avant que le bourdon du clocher ne sonne les cinq heures. Les enfants rejoignirent leur foyer, le laissant seul, avec toutes ses billes et ses instants de gloire. Il contempla le magot magique qui brillait de ses mille yeux multicolores : des tétines, des calots, des boulards et même quelques mammouths et un aigle ; des Oeils-de-chat aux iris cristallins et des Oeils-de-boeuf multi-chiffonnades au velouté de porcelaine. Il y eut même une bille de plomb. Mais surtout, trônant au milieu de cette baignoire de regards fugitifs, s’élevait le croissant d’étoile de la Géante Rouge ; un triard-loupe fabuleux de dix centimètres de diamètre. Il plongea sa main et prit sa Belle, tremblotant d’émotions, les yeux brillants. Il la porta à son visage, face au soleil, et se vit soudain aspiré dans ses intérieurs translucides.

Furtif voyage au cœur de son trou de ver, virevoltant tel un flocon d’humain dans ses courants galactiques et la matière noire de ses chimères. Cette Boule prismatique et ses faisceaux de lumière l’avaient hypnotisé sur le coup. Elle lui sembla attachée à sa personne, comme si elle lui avait appartenu depuis toujours. C’est sûr, jamais il ne la remettrait en jeu.

Sa joie fut brève. La faute au Goéland crieur qui lâchait toujours ses fientes ; une vraie chiasse de fiel. Il espérait toujours qu’il ne gâche jamais ses plaisirs, mais c’était si rare, surtout quand la rue était silencieuse. C’était pire alors. Surtout l’été, quand les fenêtres étaient grandes ouvertes, comme chez lui. De parfaits dégueuloirs pour son cher Goéland criard. C’est comme cela qu’il appelait son père.

À quelques pas de son nid de pierre, il se mit à mordre ses lèvres. Un tic qui ne trompait pas. Apparu un jour et pour toujours accro. Le goût jouissif de la morsure et du sang malté qui s’écoule au fond de la gorge. Là-haut, tout là-haut, le poubellier atrabilaire aiguisait ses cordes : « putain, chier, bordel !», en ouverture des jérémiades ; «pauvre conne !», en cérémonial de clôture. De pêchues cambronades pulsaient au rythme du coucou chantant et des convulsions angoissées d’une épouse tachycardique, ruminant dans son sarcophage de glace une soudaine détestation mortifère pour ce mari batteur de grosses caisses. Il s’assit sur un petit muret et compta les jurons écumant sur la surface des eaux en furie. Au bout du trentième mouton noir aux yeux de sirène, une agréable somnescence le gagna. Technique imparable inventée dans le placenta, alors que son embryon était déjà intoxiqué de perfusions de cris en intraveineuse. Une manière d’être piqué d’insouciance

hyperbolique et d’illusion comique.

Quand il pénétra enfin dans son immeuble, un faux silence y régnait. La traître annonce du reflux. Au premier étage, toujours rien. Au deuxième également. « Diable ! Et s’il se pouvait que…? Si elle l’avait fait… ? », se demanda-t-il. Il ne pourrait l’accabler. Il lui dirait même « bravo, bon débarras !». Il s’apprêtait à sonner quand les hurlements reprirent, plus saisissants encore, manquant d’exploser leurs aigus. « Un point c’est tout ! », s’époumona son géniteur, en tapant d’une main de fer sur une pauvre table. Au commencement, le Verbe fut, paraît-il. Faux ! Au commencement, ce fut « un point c’est tout !» et le Vociferatu. Un point final dès l’entame, avant même que tout commence.

La cage d’escalier servait de porte-voix aux assourdissantes déferlantes qui s’écrasaient contre ses murs sans tain. Tous les judas étaient devenus monoculaires télescopiques ou index extensibles géants, pointant leurs doigts suspicieux sur le garçonnet qui traînait par là. « Accusé, levez-vous ! ». Le jury proféra son implacable jugement. « Coupable ! » déclara le premier judas. « Coupable ! » renchérit le second. « Coupable ! Coupable ! Coupable ! ». La même sentence proclamée de la cave au firmament. Le procès avait été expédié et la décision unanime. C’est comme cela que le petit Zag partit un jour derrière son imprenable forteresse, en habit de forçat ; métamorphosé à cet instant en cinquième Dalton. Esquisse de ligne claire, anesthésie thérapeutique de la volonté, laisser-aller aux paradis artificiels du rêve. Exquises expériences répétées, ça et là, dans ses diverses écoles graphiques du cri, dispensant aux ouailles et marmailles l’art grossier de l’humiliation : cage d’escaliers, mais

aussi plages et places, terrains de jeux et restaurants, Pâques et Noëls, solstices et équinoxes, fêtes et anniversaires, promenades dominicales et vacances aoûtiennes, déjeuners sur l’herbe et apéros sous les grillons, matins et soirs, du réveil au crépuscule, les lundis, les mardis, les mercredis, mais aussi les jeudis, les vendredis, les samedis. À chaque fois que le soleil ne revenait pas, à chaque tracas et souffle de travers, son gueulard de goéland punissait de son ire dantesque.

Une clochette sonna. Il entendit les trompettes. Il tenta de marcher mais un poids l’en empêcha. Un gros boulet noir rattaché par une chaîne à ses pieds. Une porte s’ouvrit et une planque lui apparut, à l’abri des judas. Réfugié dedans, il sauta d’un bond sur son boulet, l’agrippa avec hargne et le projeta au sol avec une insoupçonnable force. Le boulet roula comme sur un jeu de billes et se fracassa contre l’angle d’un mur. Jubilant, il le fit rouler et rouler encore, sauta dessus à pieds joints jusqu’à ce qu’il en jaillisse du jus de fraise. Trouvant le nectar encore trop insipide, il sut comment jouir de ses envies soudaines de démesure : le cogner avec sa Géante Rouge. Quelques instants plus tard, le boulet était mou, tel un chiffon de papier mâché.

« Liberté !», cria-t-il fièrement.

Le poing encore levé, la planque lui parut soudain familière. Le sentiment d’un déjà-vu qui s’imposa à lui avec terreur ; sa cachette qui ne fut autre que sa chambre. Face à lui une ombre, un fantôme aux traits de sa mère, debout mais inerte et livide, les mains et le visage ensanglantés, la Belle à ses pieds. Il vit alors les siennes, les paumes douloureuses et sanguinolentes elles aussi. Ivresse d’un sang qui s’écoulait gouttes après gouttes sur le corps allongé d’un homme, dont il ne pouvait plus reconnaître alors le visage tuméfié de coups. Il sortit de chez lui en courant, dévalant

les escaliers en trombe et quitta son immeuble, paniqué…

… Satanée Bise ! De là où je me trouvais, je pouvais à peine l’entendre lire…

… Dehors, il courut à perdre haleine et disparut dans les rues de son quartier. Il contourna le rond-point Jean-Jacques, emprunta la rue du Contrat-Social, descendit le long des voies ferrées par le sentier du Promeneur Solitaire, se perdit ensuite dans les méandres d’un bois, en ressortit à l’autre bout, à la fin de la rue du Devin-du-Village, puis tourna sur sa droite dans la rue d’Ermenonville. Quand il revint à lui, s’il revint vraiment à lui, il était assis sur un banc à deux étages au cœur d’un charmant petit parc, balançant ses jambes dans le vide et le regard absent, tendu vers l’horizon. Au loin, à travers une large trouée d’arbres, la ville s’étendait jusqu’au Salève, derrière lequel émergeaient les neiges éternelles du Mont-Blanc. Ce parc était celui de Madame de Warens, ce quartier celui de Saint-Jean, cette ville au pied des falaises du Rhône, la Cité de Genava ; un merveilleux surplomb pour la Rêverie et la Confession. Entre les mains, le petit Zag contempla sa Belle Tégeuse, la plus sanguine des étoiles de l’univers, intacte…

… Elle hurlait de partout. Elle me tapait dans ma calebasse de métal avec une force violente et j’eus l’impression d’être douché d’un ruissellement continu de timbales migraineuses. Ses mots se perdaient en chemin et arrivaient à mes oreilles, parfois en jappements étouffés, parfois en informe jacasse. Putain de Bise !…

… Le temps passa.

Le petit Zag retrouvait son calme, quand il entendit alors d’étranges voix qui sourdaient au loin. Elles bruissaient de toute part, portées par un vent qui s’était renforcé. Il eut l’impression d’entendre dans un coquillage les souffles plaintifs et nostalgiques d’un lointain océan, des chuchotements presque imperceptibles venus d’un monde qui l’effraya et l’attira en même temps. Il se dit alors que le silence eut une voix et qu’il pourrait bien y succomber. Derrière lui, les sirènes stridentes des ambulances fendirent la quiétude des lieux. Mais cela était derrière lui et son avenir commençait. Fin

… Je vis alors mon lecteur reposer ses papiers et m’observer avec intensité. Il devait avoir la trentaine.

C’est vrai, la Bise soufflait prodigieusement fort ce jour-là. Une Bise noire, féroce et décapante, comme je l’aime après tout. Une Bise insolente et irrévérencieuse qui sied si bien à ma vérécondieuse Cité protestante. Une Bise animale, venue des ivrogneries de l’Est, qui déflore et décorsète la Sainteté du bout du lac.

Je ne sais toujours pas comment il m’eut été possible de raconter cette histoire. Depuis quand les créatures minérales sont-elles douées d’entendement ? Je me suis pourtant réveillé, un jour, sans que j’y comprenne grand chose, et non sans avoir crié d’effroi aux premiers soubresauts du néant. Je me souviens de ces premiers instants primitifs : des sons qui pulsent, une enveloppe qui gonfle et reflue, une matrice qui frappe dans la carlingue et s’apprête à dégober sa carcasse. Comme si je m’étais retrouvé au fin fond du culot d’un cadavre de bouteille : les yeux collés, la vue déformée, le monde

autour qui s’étire et miroite comme une mosaïque de verre ; l’envie de vomir, de recracher un cloaque de métaux. Je suffoquais, encastré dans mon vitrail de chapelle, aveuglé de ces lumières vautours. Ces illusions qui vous rient à la gueule et vous claironnent leurs horribles berceuses. J’attendais avec impatience ma nuit, ses étoiles et ses chauve-souris. Je me forçais à revivre chaque matin. Le piège, l’attrape-coeur, la trahison de la naissance, cette salope qui vous fait mourir à petit feu.

Qui pourra me croire ? Même moi, j’ai eu de la peine à m’en convaincre. Mais c’est ainsi, quelqu’un l’a voulu. Un Dieu ou une immanence m’a exilé, ici, sur cette Île aux Barques. L’Univers peut-être et son accélérateur alchimique de particules ? Le bois se pétrifie bien. L’inverse est possible. La pierre ne serait pas que philosophale ; germinale aussi. Toutes les émergences jouent aux dés. Tout peut changer un jour, sous l’effet d’un schisme émotionnel et de l’anti-matière. Destruction créatrice. Alors, croyez-le ou pas, mais la conscience qui vous parle et qui errait dans les airs comme une oeuvre sans forme, a chuté de sa captive cellule pour semer sa graine volage au coeur d’une île, sur un rocher, dans l’âme froide d’un jardin statuaire, celui d’un certain Rousseau. Pourquoi lui d’ailleurs ? Allez savoir ! Je me refuse d’en avoir sa nature. Ses confessions furent celles d’un fieffé menteur. Toutes les statues sont ainsi, de belles tromperies. Je ne suis qu’un avatar, sans plus, et s’agissant de mon ascendance, je préfère me considérer enfant du bitume et de ma Cité.

Je suis passé par tous les états d’âme. À l’angoisse originelle a succédé la colère. Un immense désir de révolte. Une haine farouche. J’accusais l’univers entier de m’avoir réincarné ainsi, en monstre statuaire, me bannissant de facto

de la condition humaine ; laissé pour mort dans des songes éternels, au pire esclave consentant pour clichés photographiques, au mieux coin à pisse pour canidés ou clochards. Je refusais surtout cette image si sclérosée de moi-même. Et puis, peu à peu, je me suis résigné, acceptant tant bien que mal cette destinée étrange, attendant qu’une mèche rebelle vienne allumer mon phare, un jour, peut-être. J’ai oublié. J’ai presque tout oublié, mais je suis sûr d’une chose : j’ai été humain autrefois. Je perdais tout espoir quand je l’ai entendu, mon lecteur, et ma vie allait encore changer. Quant à savoir, s’il est responsable des événements tragiques qui allaient advenir ce jour-là, je ne saurais le dire, mais je ne pourrais m’en plaindre. Tout est arrivé si vite.

Du haut de mon socle, perché comme un moineau ivre, je regardais d’un oeil amusé cette délicieuse comédie humaine qui s’affairait à mes pieds. J’étais étonnamment gai, le cœur léger. La journée avait commencé sous les meilleurs auspices. Un soleil resplendissant, une Bise légère, aussi vivifiante que rafraîchissante. Le métal est une horreur en plein cagnard. Notre âme fond. Et ce paysage grandiose face à moi que je changeais à ma guise, selon mes humeurs. Toujours le même, mais jamais semblable. Je faisais du Lac Léman une mer infinie, des Voirons un Vésuve et ma Rade une Baie de Naples. Ma Cité était une œuvre en rouge et noir. Et puis surtout, de par et d’autres des rives, ces vieux steamers avec leurs roues à aubes, sublimes de poésie. Eux et leurs sirènes savaient me transporter au bout du monde, sur les fleuves du Mississipi, du Danube et du Nil bleu.

L’on vivait un dimanche, un jour comme tous les autres pour moi. C’était l’équinoxe du printemps et le « Temps des Cerises, Festival de lectures littéraires et poétiques»,

organisé cette année en mes terres. Une envie folle de rejoindre ces humains, de déambuler auprès d’eux et de partager leurs impressions, leurs envies d’échappées belles au coeur des mots et du verbe. Écrire moi aussi. Et puis la Bise s’est mise à souffler plus fort. Elle s’est décomplexée. Elle a pris sa parure gothique et a commencé à tatouer en profondeur le paysage. L’encre s’est répandue et les ancres ont lâché. Il lisait depuis un certain temps. La foule s’était retirée et les familles déjà parties ; seuls les amateurs étaient restés, et un type arrivé discrètement, restant à l’écart, debout tout près de moi, mains dans les poches et écoutant mon lecteur avec attention, yeux brillants et le cœur battant.

Tout s’est alors précipité. J’ai vu le spectacle fou d’un déchaînement des éléments : les immenses platanes se cabraient au-dessus des têtes, des feuilles et branchettes virevoltaient de partout, des vagues énormes frappaient mes remparts ; des bourrasques violentes ont eu raison de la passion des dernières personnes présentes. Il fut impossible de se faire entendre. J’ai entendu un craquement et juste après une jeune fille crier. Une immense branche chutait. Elle me percuta de plein fouet et m’arracha de mon socle comme un fétu de paille. Je basculai, expulsé de mon acrotère, et m’écrasai plus bas sur un parterre que je sentis cabossé d’un singulier relief. Mon bronze en fut fêlé dans toute sa longueur. À demi conscient, je me sentis partir ; un genre de voyage astral aux impressions mêlées. J’observai avec effroi et jouissance mon propre corps gisant inerte sur le sol, comme une tête à peine guillotinée et partagée sur les souvenirs équivoques de son corps gigotant. Mais je distinguai autre chose dans cet imbroglio de matières : un humain agonisant, écrasé par une statue. À voir les regards effrayés des gens qui s’attroupèrent autour de lui, son sort funeste avait été scellé sur le coup.

Ce fût la panique. Les ambulanciers, les pompiers et la police arrivèrent à toute vitesse. L’on découpa la branche et après de lourds efforts pour soulever ma pesante carcasse, le malheureux fût extirpé des décombres. On eut beau tenter de le réanimer, rien n’y fit. Il avait rendu l’âme. Je vis des visages choqués. Mon coeur froid était à l’arrêt. Ma pensée aussi, comateuse. Un blackout total. Des voix étouffées. Des intonations humaines de trompette bouchée, se mélangeant aux sifflements imperturbables du vent. Je divaguai. Je ne reconnus plus rien autour de moi. J’avais été la proie moi aussi d’un coup d’assommoir et je convolai vers un autre monde. Libre sans doute, sans que je le sache encore. Pris en étau, je pus entendre encore un mince filet de paroles.

– Quelqu’un connaît-il cet homme ? cria un individu avec un brassard de police.

– Est-ce que quelqu’un connaît cet homme ? répéta-t-il une seconde fois.

Après quelques instants, une personne sortit du groupe. Elle se pencha sur le cadavre, l’observa longuement, lui caressa même le visage, et puis d’une voix nouée, à demi-mot, se chuchotant à lui-même « Oui, moi, je le connais».

– Que dites-vous ?

Il se leva alors et répéta plus fort.

– Oui, je le connais. Je crois que… c’est mon père.

– En êtes-vous certain ?

– Oui… oui, c’est bien mon père. Enfin, il l’était.

C’était lui, mon lecteur. Je le vis alors partir s’asseoir sur un banc à l’écart, le visage dans le vide,

l’air absent mais les pensées vives. Et j’observai chez lui un léger détail sur sa bouche. Elle traçait. Il se mordait les lèvres. Il cracha d’un coup par terre, une salive rouge carmin. Plus loin, le flic était en train de téléphoner. Je l’entendis prononcer ces dernières paroles.

– Oui, c’est bien cela… une autre, Monsieur…. ça fait la dixième statue…. non, pas elle…. celle-là n’a pas disparu…juste brisée…Oui, Rousseau, Monsieur… une branche lui est tombée dessus… oui, c’est inquiétant, je sais… mais on finira bien par savoir….oui, oui…. juste un homme… son fils apparemment….on va l’interroger…. on sait rien d’autre pour l’heure…. personne ne se l’explique… personne… au revoir Monsieur.

«Bon sang ! Qu’est-ce qui arrive, mon Dieu ? Qu’est-ce qui arrive ?», se demanda-t-il après avoir raccroché.

Moi, je le savais. Je savais tout ou presque désormais. La providence n’y était pour rien. Les statues disparaissaient dans ma Cité et cela avait été mon tour. Enfin !

Commentaires (2)

HR

H.S. Rogovine
20.10.2016

Bonjour Pierre de Lune Merci beaucoup pour votre commentaires et vos remarques que j'apprécie. J'avoue ne pas connaître Claude Monti, mais je suis curieux désormais. J'irai jeter un coup d'oeil. S'agissant de l'intrigue, je reconnais que l'on peut s'y perdre. Il y a une part de volontaire et une autre part sans doute d'écriture à améliorer encore. Par ailleurs, il s'agit d'un prologue d'une histoire bien plus longue que je suis en train d'écrire et qui j'espère verra le jour l'année prochaine. Donc on pourrait considérer que Zag et la conscience statuaire (et le lecteur surtout) sont deux ou trois personnes distinctes, mais on peut aussi le voir autrement. On a tous comme vous le savez, une petite âme qui nous suit, un esprit qui nous parle, et quand le protagoniste a des tendances schizophréniques, cette "voix off" est d'autant plus importante et alimente la dramaturgie du texte. Bien à vous et encore merci

Pierre de lune
16.10.2016

Bonjour, Votre univers me fait penser à celui de Claude Ponti, qui exerce ses talents dans le littérature pour enfants, un monde foisonnant, qui va loin dans l'imaginaire et les associations verbales. Il y a de la jubilation dans ces trouvailles inédites. Pas toujours facile de vous suivre, du coup ! Et dans ce texte ne se cache-t-il pas deux histoires bien distinctes ? Celle de Zag et celle de la statue ?

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