Créé le: 26.07.2026
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Regards croisés
Allégorie, Nature Environnement, Nouvelle — Aventure botanique 2026
Entre deux êtres, tout est question de rythme, de souffle, de cœurs ouverts pour recevoir au-delà des mots
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Gabriel est un être mystérieux, une force tranquille doté d’une patience infinie. Il dégage quelque chose d’unique : sa seule présence apaise. Il a une connaissance innée du Vivant comme le savent celles et ceux qui ont pris le temps de le rencontrer.
Il débute sa journée par une routine de gratitude aux premières lumières du soleil. Il ouvre un espace sacré, se relie à Terre Mère et prend le temps de remercier depuis son cœur, sa famille, chacun·e de ses ami·es, tous les êtres vivants qui lui sont chers et l’entourent dans son chemin de vie. Il remercie les éléments, l’eau, source de vie ; la terre qui lui apporte tout ce dont il a besoin pour être en santé ; Père Soleil, qui pose sa chaleur et lui donne l’élan pour la journée ; l’air qui le traverse, se transforme et se partage et l’éther cet espace invisible qui les relie et apporte une douce vibration.
Gabriel a cette allure qui donne confiance dès le premier contact. Il dégage un doux parfum, à l’odeur miellée qui invite à le rencontrer.
Aujourd’hui, est une journée spéciale, il ressent que son amie Ondine va passer le voir. À chaque fois, des papillonnements se manifestent dans toute sa verticalité. Il se réjouit de partager du temps avec elle.
Comme chaque matin, Pedro, fait sa tournée, il arrive vers Gabriel à neuf heures précises, le salue de loin par un « bonjour amigo ». Ce matin, il est pressé et ne prend pas le temps de s’arrêter, quant à Gabriel il semble être ailleurs.
Ce qui retient son attention est plus loin. Gabriel a cette singularité, il perçoit les âmes qui s’approchent de lui. Il ressent leur légèreté, leur enthousiasme, leur fatigue ainsi que leur niveau de connexion à la Terre. Comme il est dans l’incapacité de se déplacer, ce sont les autres qui viennent à lui. Ondine en fait partie et lui rend visite depuis trois ans chaque semaine.
Une belle complicité s’est installée entre eux. Ondine a toujours le même rituel quand elle arrive à sa rencontre. Elle prend un instant face à lui, à une distance dite de personnelle, avant de rentrer dans sa zone intime, pour lui dire « voici aujourd’hui comment je me sens, merci de m’accueillir tel que je suis ». Puis, elle avance doucement, et pose avec délicatesse sa main droite sur lui. Ce temps de respect mutuel permet de relier leurs cœurs en silence.
D’habitude, Ondine s’assoit à côté de Gabriel et ils échangent des heures, sur la vie, sur des questionnements profonds, intimes, sur des aspirations. Gabriel écoute, reçoit et lui enseigne à sa manière ce qu’est le Vivant.
Ce vendredi, quelque chose est différent. En s’approchant, Ondine s’arrête d’un coup, son regard se fige, ses sourcils montent, tout son visage s’agrandit de haut en bas, sa bouche s’ouvre marquant une expression faciale de surprise.
Elle s’avance pour être sûre de ce qu’elle voit. Sur son flanc, une plaie ouverte, propre, forme un long rectangle horizontal découpé avec une grande précision ! La chair en dessous est encore à vif. Ondine est horrifiée.
« Mon pauvre, qu’est-ce qui t’es arrivé ? Qui t’a fait cela ? Comment te sens-tu ? »
L’espace d’un instant, elle attend ses réponses par des mots et se souvient qu’il ne parle pas et communique autrement.
Chez elle tout s’agite. Une sensation d’un poids qui la serre dans la poitrine, l’envahit et son mental prend de la place, tourne en rond, cherche, veut comprendre : qui ? Pourquoi un tel geste inhumain ? Elle regarde encore et encore cette plaie. Qu’est-ce qu’elle pourrait faire ?
Elle essaie de se calmer, de respirer, mais une émotion de colère surgit et l’accapare. Elle n’arrive pas à capter la réponse de Gabriel. Alors une voix à l’intérieur, se retourne contre elle et lui dit qu’elle est nulle comme amie, qu’elle est incapable de l’écouter. Elle s’accable de mots durs. Ce qui la ferme davantage.
Elle a mis tellement de temps à pouvoir percevoir sa manière de communiquer, qui dans cet instant, pourrait lui servir pour l’aider. Elle se sent tellement inutile.
Pourtant, il lui a enseigné qu’un mental agité ne permet pas au corps de recevoir. Que la connexion vient du cœur. Que la colère, aussi juste soit-elle, ferme des portes !
Ondine se questionne et cherche qui pourrait l’aider. Elle pense de suite à sa meilleure amie avec qui elle va pouvoir partager ceci, et elle connaît déjà sa réponse : « fais confiance en Mère Nature que tu es ». Elle n’arrive pas à comprendre toute la tonalité des mots de son amie, et là, elle sent l’urgence pour Gabriel. Elle cherche d’autres personnes.
Celles qu’elles côtoient sont soit trop rationnelles, soit résident trop loin. Comment leur expliquer ce lien intime qu’elle partage avec Gabriel sur leur manière de se comprendre ?
Comment être crédible quand la communication n’est ni par les mots, ni par les gestes, mais sur un autre plan, plus subtil.
Le personnel soignant de Gabriel, ne semble pas s’en inquiéter car il aurait déjà pris des mesures. Il est visité chaque matin.
Ou alors, l’acte s’est produit après la ronde matinale du personnel. Elle écarte aussitôt cette idée car ensuite c’est l’ouverture des visites au public. Ce geste de réaliser cette découpe dans la chair est maitrisé, il demande du temps ; le faire en plein jour est impossible sans être vu. Elle ne connait pas les conséquences qu’une telle plaie peut provoquer en termes d’infection, ni jusqu’à quel point il souffre sur une échelle de zéro à dix.
Ondine décide que c’est à elle de trouver une solution pour l’aider.
Arrivée à son domicile, elle se jette sur le Net pour trouver des informations sur les conséquences d’une telle plaie.
Elle tombe sur un article, un fait divers de 2022, celui, le cas d’Halifax avec des similitudes à la plaie de Gabriel, certes moindre que lui, mais suffisamment pour qu’elle s’intéresse de près et se documente. Elle lit les mots : « phloème », « sève élaborée ». Elle découvre un nouveau mot qui lui glace le sang, sans même le comprendre, « annélation ». Elle cherche alors son étymologie. Ce mot vient du latin anellus, qui signifie « anneau » ou « bague », suivi du suffixe -ation. Dans le domaine forestier c’est l’écorçage d’un arbre de la forme d’un anneau tout autour du tronc. Cette technique est utilisée pour couper le flux de la sève élaborée. Le phloème, tissu logé juste sous l’écorce transporte la sève élaborée fabriquée par les feuilles, qui est riche en sucres et va nourrir les racines et toutes les parties de l’arbre qui en ont besoin.
C’est un acte cruel et prémédité, qui cause une mort lente et c’est utilisé pour s’assurer qu’une fois mort, il ne repoussera plus. C’est donc briser la vie, couper la verticalité entre le ciel et la terre.
Sur Gabriel, il s’agit d’une forme comme un rectangle, donc la personne a sûrement été dérangée. Mais pourquoi faire cela dans un jardin botanique ? Ce n’est sûrement pas le personnel car ils prennent grand soin du monde végétal. Avec ses branches qui retombent jusqu’au sol et forment un rideau naturel, on ne voit pas ce qui se passe derrière. Ondine ferme les yeux et pense fort à son ami, Gabriel, le Fagus sylvatica Pendula, soit le hêtre pleureur.
Elle a peur de le perdre. Elle cherche s’il existe un remède. Est-ce que Gabriel peut survivre à cette blessure ? Tant de questions tournent en boucle dans sa tête. Elle se sent fatiguée. Il est tard. Elle décide qu’elle retournera le voir le lendemain à la première heure. Elle passe une nuit agitée, faite de songes. Au matin, elle se souvient juste d’une chose reçue « écoute ton cœur ». Elle prend le temps de méditer avant de partir le rejoindre.
En arrivant vers lui, elle est touchée par sa beauté. Elle est fascinée par ses branches tombantes comme une pluie suspendue qui forment un abri dès qu’on les franchit. Elle lui dit bonjour et de suite l’enlace, pose son front contre lui. Elle ferme les yeux et se laisse aller. Les larmes viennent et coulent sur elle et sur le tronc de Gabriel. Elle aimerait tellement l’aider, mieux le comprendre, être plus à l’écoute. Elle sent l’énergie s’ouvrir sous ses pieds, sous la paume de ses mains. Elle voit des formes comme des pointillés d’énergie qui circulent très vite sous ses paupières. Elle respire plus profondément et reçoit aussi l’énergie qui circule au niveau de son pubis. Tout est naturel et doux. Ce flux les connecte l’un à l’autre. Quelque chose se dépose en elle et tout se calme. Elle ressent son être s’unifier à son corps. Elle connait cette sensation, un sourire se dessine sur son visage. Elle est connectée au Vivant. Dans ce silence retrouvé, elle entend un souffle « je suis là », « merci d’être à mes côtés », « merci d’être toi ». Ondine pleure à chaudes larmes de pouvoir recevoir ces messages. C’est comme un cadeau pour elle, un clin d’œil de la vie qui s’exprime, à travers ses amis les arbres.
Elle demande à Gabriel : « comment puis-je t’aider ? »
Il répond : « par ta présence, ta sincérité et ta douceur »
Puis, elle reçoit : « quelle part de toi, à envie de m’aider ? »
Elle est surprise, elle ne lui a pas exprimé ceci clairement.
Elle laisse venir et ressent son cœur, toute sa densité, sa force et à la fois sa vulnérabilité. Quelque chose se passe, son mental cherche à reprendre le dessus et elle lui dit : « je sais que tu veux m’aider et là maintenant, laisse la place à ce qui est ».
Gabriel l’invite à écouter le chant du vent dans ses branches et son feuillage.
Alors, un mot venu de nulle part lui est soufflé « argile » et elle comprend que c’est une clé de guérison. Son esprit va vite et se relie au canyon d’argile de ravin de Corboeuf en Auvergne proche de la région du Puy-en-Velay, lieu de son enfance. Il y a quelques années, elle avait visité ce canyon qui l’avait appelé et reçu un enseignement de cette roche sédimentaire qui possède les mémoires et de nombreuses vertus.
Elle fait ressentir par des images à Gabriel, l’argile ; il reçoit ce partage et en ressent l’énergie. Ondine se précipite chez elle pour aller récupérer un pot d’argile verte de sa région natale. Elle revient auprès de lui avec un seau contenant un fond d’eau. Elle se relie à la terre, ouvre ses bras au ciel puis joint ses mains en prière au niveau de sa poitrine et demande à ses ancêtres d’être à ses côtés et aux êtres de lumières de l’accompagner et de protéger ce moment. Elle verse de la poudre d’argile dans le seau, mélange et malaxe avec ses mains lentement. Elle se surprend à fredonner un air venu de nulle part. La pâte se réchauffe sous ses mains ; quelque chose de vivant prend forme. Elle ressent de la densité, de l’énergie.
Elle applique l’argile en cataplasme épais sur la plaie de Gabriel avec beaucoup de douceur dans chacun de ses gestes. Elle contrôle que toute la plaie est bien recouverte. À la fin, elle remercie tous les êtres venus l’accompagner.
C’est maintenant à Gabriel et à l’argile de faire un, pour que la magie opère. Sur les prochains jours et semaines Ondine vient lui rendre visite plus souvent. Elle refait le cataplasme jusqu’au premier signe d’annonce de guérison. Il se passe des mois, des années, pour qu’un bourrelet de cicatrisation se forme en bordure de la plaie et progresse peu à peu vers le centre. Gabriel reconstitue une nouvelle écorce par-dessus la plaie.
Ondine comprend mieux le cycle de la vie, chaque chose prend le temps nécessaire. L’échelle de la nature est différente de celle des humains. Tout est plus lent, le végétal n’a pas de montre : il s’écoute et avance au rythme des saisons, des lunes, des sécheresses… Petit à petit, sans pression, sans date limite, sans enjeux, Gabriel vit chaque instant pleinement. Ondine se demande alors ce qu’elle-même aurait à réapprendre de son cycle de vie.
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