29.09.2015 4442 0 Reflets de vie

Amour, Notre société

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“Quand le bonheur en passant vous fait signe et s’arrête, il faut lui prendre la main sans attendre à demain. L’amour est un bouquet de violettes.” - chanson de Luis Mariano, composée par Francis Lopez en 1952.
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Reflets de vie

Pierrette marchait d’un pas soutenu dans ses petits talons. Les passants auraient peut-être observé avec du baume au cœur cette jolie dame de 85 ans qui glissait à travers la rue le sourire aux lèvres. Bien sûr, pour autant que les passants puissent témoigner de la curiosité saine au sujet de quoi que ce soit qui sort si positivement de leur quotidien grisâtre et désabusé. Les rues n’étaient pas surpeuplées s’agissant d’un jeudi 11 heures, jour et heure ouvrables à Genève.

Pierrette allait s’engager dans la rue des Charmilles. Elle venait de passer le croisement de la rue de l’Encyclopédie avec la rue des Délices, et s’arrêta devant la vitrine de l’antiquaire du coin, le temps d’observer son apparence dans le miroir ovale qui y était exposé. Elle scruta sa coiffure, ses boucles d’oreilles et son maquillage qu’elle avait gardés légers malgré l’occasion. Son visage était encadré par un foulard couleur lavande qui allait à merveille avec son manteau d’automne bleu marine et ses boucles blanches. Le reste ne se voyait pas dans le miroir, mais elle se contentait du fait que sa coiffure et son teint étaient restés intacts malgré son pas soutenu depuis la rue de la Pépinière. Ses yeux en devinrent encore plus pétillants lorsqu’elle reprit son chemin. Il y avait quelque chose de jeune dans ce regard euphorique, comme dans les yeux d’une adolescente qui vient de recevoir sa première déclaration d’amour par sms, et qui la fait fièrement lire à ses amies. En réalité, le pétillement des yeux de Pierrette avait une origine semblable ; résumé en un seul mot, cela donnerait : « George ».

 

George, à 82 ans, lui avait déclaré sa flamme, bien que cela fût été fait de vive voix avec un accent british, et non par sms. Pierrette n’en avait en revanche pas discuté avec ses amies du Club des Aînés. « Toutes des commères ! », se disait-elle. En vérité, ce n’était pas comme si elle-même ne s’était jamais surprise à partager quelques nouvelles croustillantes avec intérêt. La même semaine, elle venait de leur raconter pourquoi sa voisine, Gisèle, n’allait pas rentrer depuis l’hôpital: « elle se met en danger toute seule, malgré les infirmiers… », avait-elle expliqué à son auditoire ahuri. Ce genre de triste nouvelle retentissait comme une épée de Damoclès pour les retraités.

Cela commence toujours pareil : on devient veuf, les enfants et petits-enfants vivent leurs propres vies effrénées ; on a sa petite routine avec le marché, la cuisine, la télévision et la radio, le calme et la solitude. Un beau jour, on oublie le gaz allumé, la porte ouverte ou le téléphone décroché et la famille s’affole pour la première fois. Ils culpabilisent qu’ils n’ont pas été plus présents et qu’ils ne pourront pas l’être par la suite. Alors, on nous assigne des soignants à domicile. D’abord, une aide par jour puis plusieurs, pour la douche, les courses, le ménage, pour prendre les médicaments aux repas ou les repas avec les médicaments. À Genève, on a de la chance, on peut facilement organiser un passage aux trois heures. On n’ose plus sortir de chez soi parce qu’on se fait enguirlander si on ne nous trouve pas pour les soins. Les soignants sont tous charmants et on est ravi que nos enfants construisent si bien leur avenir. Pourtant, on se sent de plus en plus seul alors qu’on voit de plus en plus de monde. En réalité, on aimerait voir d’autres personnes : les amis qui se déciment, la famille qui n’a pas le temps, Carlos, au marché du coin, qui nous laissait toujours si gentiment choisir les poireaux… Ce n’est pas la faute des individus, c’est le monde actuel qui veut cela. Et puis, il y a l’ordre des choses, on vieillit irrattrapablement et il est très dur d’y faire face à chaque sonnette, chaque repas livré. On déprime ou on lutte, selon son caractère. Finalement, peu importe parce qu’un beau jour, on a une crise cardiaque ou une fracture à la jambe et on atterrit à l’hôpital. Après, c’est la maison de retraite ou précisément « l’EMS », selon le terme helvétique, pour « établissement médico-social ». On n’en sort plus et on est oublié ! Voilà quelle est la crainte plus ou moins secrète de chaque personne âgée.

Pierrette n’y faisait pas exception. Alors qu’elle-même était totalement indépendante, elle avait pu suivre ce tourbillon fatidique chez sa voisine, Gisèle. Le souvenir de la semaine passée lui revenait : elle n’avait vu d’abord que des meubles anciens empilés dans leur allée lorsqu’elle était sortie pour les courses, sans comprendre. Puis, un miroir capta son attention au milieu du tas. C’était un miroir arrondi, avec un cadre en métal orné dans un style Louis XVI. Elle réalisa que c’était le miroir de Gisèle. Elle vit quelques secondes plus tard qu’il avait été cassé. « Sept ans de malheur, paraît-il… ».

Malgré cette histoire triste et fraîche, l’âme de Pierrette était portée par quelque chose de plus fort. Ce quelque chose ne méritait pas d’être servi sur la table des ragots du Club des Aînés. Elle avait connu George un jour ensoleillé au loto des aînés du parc des Franchises. Il s’était assis à côté d’elle et l’avait poliment salué d’un signe de tête. C’était un homme plutôt grand, avec des yeux bleus rieurs. Il avait une apparence soignée, sans en faire trop, une sorte d’élégance anglaise. Assis à l’ombre et concentrés sur leurs grilles, ils ne parlèrent d’abord pas. Pierrette perdait en continu ce jour-là, ce qui avait l’habitude de l’énerver. Elle commença à grommeler à chaque nouveau numéro qui sortait et qui ne jouait pas. Soudain, elle entendit un rire discret à côté d’elle. C’était George qui semblait trouver amusant son mécontentement sonore. Cela la vexa. En voyant ses sourcils se froncer, George lui désigna sa propre grille, encore plus vide. « Pas de chance dans le jeu, mais… », dit-il en la regardant avec des yeux bleus innocents, comme s’il n’avait pas songé au reste du dicton. Ils éclatèrent de rire.

La suite avait été celle d’une relation amoureuse classique. George invita Pierrette à prendre un café après le loto ; elle lui avait donné son numéro de téléphone. Ils se revirent de nombreuses fois, allèrent au bord du lac, à la bibliothèque pour écouter des trente-trois tours, au théâtre, au restaurant… Ils riaient, ils discutaient, ils partageaient leurs expériences passées. Parfois, George caressait la main de Pierrette ou elle prenait son bras dans la rue ; ils s’étaient échangés un baiser à une reprise. Aucun des deux ne ressentait le besoin d’aller au-delà de cette tendresse affectueuse. C’était la présence de l’autre qui leur faisait en soi le plus grand bien. Ils étaient l’un pour l’autre à la fois une stimulation intellectuelle, un élixir contre l’isolement, la réponse à la perte d’un rôle. Ce rôle, ils l’avaient vécu tous les deux : ils avaient été mariés, avaient été parents. Les fantômes de ces douces vies passées s’invitaient quotidiennement dans leurs esprits ; la nouvelle relation ne les avait pas effacés. Au contraire, les souvenirs avaient trouvé leur interlocuteur! Ainsi, Pierrette pouvait raconter à George que son défunt mari, Paul, aimait tant sa recette de saumon à l’aneth, et George lui parlait de son épouse de jadis, Margaret, qui venait du Worcestershire et qui cuisinait à merveille l’agneau rôti. Aucun des deux n’avait l’impression d’être infidèle. « Ils seraient contents de nous voir si heureux », se disaient-ils.

Pierrette arriva à la rue des Cèdres. Elle pensa : « Quand George goûtera le pavé de saumon que je m’apprête à lui préparer, il s’en léchera les babines ! Neuf, rue des Cèdres, encore un peu de patience!». Cela faisait un mois qu’ils sortaient ensemble et c’était la première fois que George l’invitait chez lui, d’où l’excitation.

La rue des Cèdres était étroite et pourtant un camion entier en sortait au moment où Pierrette arriva au croisement. L’inscription sur la bâche indiquait : « smart-déménagement ».

Son cœur fit un bond quand elle arriva enfin devant le numéro 9. Devant l’entrée du petit immeuble, elle se heurta à des meubles entassés, en bois sombre, le genre qu’un homme célibataire aurait choisi. Leur arrangement laissait supposer que les déménageurs n’avaient pas pu tout transporter en un seul parcours. Devant, un miroir rectangulaire, aussi encadré de bois, s’imposait au regard. Il était penché de telle manière que Pierrette n’y vit pas son propre reflet lorsqu’elle arriva à sa hauteur, mais celui d’un vieux platane dégarni et solitaire derrière elle. Le reflet de l’arbre se dressait là, maladroitement. Il était isolé, sombre, laidement tronqué, sans connexion à quoi que ce soit. L’image glaça le sang dans les veines de Pierrette.

Elle chercha hâtivement le code de la porte dans son sac à main. Un jeune homme sur le point de sortir lui ouvrit galamment la porte de l’allée.

– Excusez-moi, lui dit-elle, connaîtriez-vous l’étage où habite un monsieur dénommé George ?

– Bien sûr, répondit le jeune homme en souriant, il est au deuxième… Regardez avec les déménageurs s’ils peuvent vous laisser prendre l’ascenseur avec eux, ils y vont aussi.

Pierrette aurait certainement reçu plusieurs cheveux blancs suite à cette remarque si elle avait encore eu quelques cheveux bruns. Elle monta les marches deux à deux et arriva essoufflée au deuxième. L’une des deux portes du palier était entre-ouverte, et là aussi, des déménageurs entraient et sortaient. « Lui aussi ! », se dit-elle avec horreur.

A ce moment, l’autre porte s’ouvrit. C’était George avec un bouquet de violettes à la main.

– Bonjour ma chère, lui dit-il. Je vous prie de m’excuser, j’avais oublié de vous prévenir : mon voisin déménage chez sa nouvelle compagne. Ils se sont rencontrés par petite annonce. C’est surprenant !

Pierrette ne savait que dire. Elle s’agrippait aux violettes que George lui avait tendues. Elle éprouvait du soulagement et de la gratitude. « Profitons tant qu’on le peut ! », se dit-elle en repensant à l’arbre.

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