Créé le: 13.08.2026
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Qui s’y frotte s’y pique
Fiction, La vie est belle, Nature Environnement — Aventure botanique 2026
Avec le temps, tout s'en va...
Survivre ou profiter des instants restants ?
Comment trouver la motivation au quotidien ? Des buts à portée de main ?
Comment s'inventer des raisons de se lever quand la douleur rend velléitaire ?
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Je verse l’eau de la bouilloire sur mon sachet, mieux vaut commencer petit !
Surtout que mes dernières expériences datent de l’adolescence, de nos chahuts en groupe à la limite du harcèlement, sauf qu’à l’époque, nous devenions bourreaux à tour de rôle, victimes aussi, mais dans de grands éclats de rire sains, ou du moins c’est ainsi que je souhaite m’en rappeler. Poussés dans les buissons, nous en ressortions rouges et qu’est-ce que ça grattait, brûlait ! Rien de grave, mais une sacrée punition pour celui ou celle qui n’avait pas été assez rapide !
A l’époque, il y en avait partout au bord des chemins, on les éradiquait comme des mauvaises herbes et on les craignait, les orties !
Pourquoi me suis-je fait embarquer dans cette coordination de quartier ? Surtout que je ne crois pas en une transmission de savoirs séniors-juniors qui passe trop souvent par des contenus sans ancrage dans le présent qui ne satisfont au final que les anciens et anciennes persuadés que leur histoire souvent ralentie intéresse les jeunes générations.
Là, le sachet infuse, je vais oser, c’est sûr ! D’autant que cette tisane a l’air bien innocente, il ne me semble pas qu’elle contienne encore des poils urticants ou du moins cela n’est pas indiqué dans les effets secondaires – d’ailleurs il n’y en pas de mauvais effets, c’est juste dans ma tête -.
Je commence par en humer le parfum. Je m’attendais à quoi ? c’est décevant, quasi inodore. Bon… passons aux choses sérieuses, juste une gorgée ! En fait, c’est même presque bon, un petit goût ferreux agréable, un peu… poivré ? herbacé ? en tout cas typique et même agréable. En plus ce truc a tellement de vertus que je pourrais même redevenir jeune, enfin ne rêvons pas trop !
Bon, il est temps de passer à la vitesse supérieur si je veux pouvoir animer cet atelier « transmission intergénérationnelle ». Ce n’est pas moi qui ai choisi ce nom…quoiqu’il paraît que les enfants, même allophones, retiennent facilement des termes qui nous semblent pourtant abscons. Le logo est plus compréhensible : une main paume vers le bas et en-dessous deux petites en forme de réceptacle.
Je décortique le sachet et en goûte le contenu : pas encore possible d’en apprécier la saveur sur une biscotte beurrée, il ne faut pas rêver, c’est vraiment très amer ! Il ne faut tout de même pas pousser mémé là dedans … La nouveauté ça s’apprivoise mais plus lentement, avec parcimonie. Pas encore gagné pour le beignet d’orties !
Nombreux sont les internautes qui semblent voir la soupe d’orties comme la panacée des recettes, ça se tente ! Surtout que même si elle en porte le nom, il s’agit en réalité d’une soupe d’orge perlé agrémentée d’orties en fin de cuisson. La soupe d’orge, ça va, c’est dans la tradition familiale, je maîtrise. Je vide trois sachets de thé en fin de cuisson et je m’y risque. Le petit goût herbacé est plutôt agréable et ajoute une pointe de finesse à celui de la soupe à l’orge que j’apprécie pourtant déjà telle quelle. Pas mal cette mauvaise herbe finalement !
Nous sommes à la fin des vacances d’été, il paraît que c’est la saison de la récolte des graines mûres même si pour les feuilles la tendreté du printemps est plus recherchée. Si je veux goûter les graines, il n’y a plus qu’à aller à la recherche de cette plante qui généralement nous trouve sans nous demander notre avis.
Dans le Jura, elle est sans doute encore abondante, mais en plaine ? Il me semble que je n’en croise jamais au hasard des promenades que me permettent encore mon arthrose. Au bord du Rhône ? Ça se tente ! Mais comment y accéder ? Tous les chemins sont en pente raide et quasi aucun accès n’est possible sans une condition physique de jeune fille sans fragilités, ce que je ne suis plus depuis longtemps. Ce sera mon défi et un bon prétexte pour me dépasser en cette fin d’été !
Quelques jours de procrastination et une prise d’analgésique plus tard et me voilà en chemin. J’avais raison, plus de mon âge ! Mes articulations m’obligent à serrer poings et dents pour supporter la souffrance de cette maladie qui s’est permise de me voler mon cartilage en catimini.
Hourra, il y en a bien au bord du Rhône ! Si les premiers plants sont inaccessibles – la traversée d’un ruisseau avec un talus n’étant clairement plus dans mes cordes – les suivants longent le Rhône et sont à ma portée.
J’enfile mes gants de vaisselle achetés pour l’occasion – qui en porte encore ? – et je coupe les extrémités des branches qui contiennent des graines, il paraît qu’elles sont comestibles ? A voir ! Je prélève aussi quelques feuilles, juste pour comparer avec les sachets de thé même si ce n’est pas la saison.
Mon coeur tambourine à la remontée et je m’effondre sur mon canapé, incapable de supporter mon corps perclus de douleurs qui m’empêchent quasi de respirer. Pendant combien de temps vais-je encore trouver la motivation et le courage de continuer chaque jour à souffrir la mort à chaque sortie ?
Je pose les graines et les feuilles précautionneusement et sans me piquer sur une feuille de chou au contenu déprimant et alarmiste.
C’est acté, il y a des orties pas loin de l’école fréquentée par la classe d’accueil, au bord du Rhône. Je vais donc pouvoir imaginer et mener un atelier « qui s’y frotte s’y pique » au printemps prochain moyennant quelques aménagements pour ne pas mourir de douleur avant la fin de la matinée. Peut-être même que je pourrais m’entrainer tout l’hiver en cuisinant cakes, barres de céréales, tartinades et soupes diversement dosées en achetant des feuilles séchées en ligne tout en bénéficiant des bienfaits multiples de cette plante urticante par la même occasion ?
Privilège de l’âge et des douleurs qui rendent inventive, je me fends d’un appel au service des jardiniers de la Commune qui m’assure que, le moment venu, je pourrai disposer de la matière première nécessaire pour toute la classe de primo-arrivants et que les élèves auront accès à des plants sauvages au bord du Rhône à portée de bus et de leurs jeunes jambes que j’imagine – peut-être à tort ?- épuisées par avance par les sessions prolongées devant leurs écrans.
L’atelier « qui s’y frotte s’y pique » prend forme ! Je ne leur raconterai pas mon adolescence, ce serait mal perçu, la vieille radoteuse ne serait plus la bienvenue dans l’école ensuite. Pour les graines, ce sera râpé aussi (tiens, je n’ai pas encore essayé d’ailleurs ?) car c’est à la fin de l’été qu’elles sont à point.
Je me réjouis, nous pourrons explorer un vocabulaire inédit, piquant, urticant, impliquant un danger quasi maîtrisé. Les élèves pourront explorer leur environnement proche, les jardiniers se fendront d’un discours autour de l’écologie, de l’habitat pour les insectes -et de l’utilité de ces sales bestioles volantes -, de la notion de mauvaise herbe et de mauvaise graine qu’on attribue à tort et même à travers sans raison tant aux plantes qu’aux élèves, de respect, d’interdépendance, …
La jardinière désignée a été empathique : nous attendons les élèves au bord du Rhône, dans une voiturette de la Mairie qui m’a transportée et dont la benne contient déjà des plants d’orties fraîchement coupés : Autant ne pas montrer l’exemple d’une cueillette destructrice et éviter que les élèves ne détériorent la forêt.
Nous observons les enfants dévaler la pente, leur enseignant peinant à discipliner ces jeunes chahuteurs et chahuteuses.
Etonnant comme la notion de danger que véhicule cette plante aux poils bien visibles calme vite les ardeurs ! Evidemment, il y en a une – il y en a toujours un ou une – qui ne croit rien sur parole, se roule par terre comme si sa dernière heure était venue, mais au moins, plus besoin de les empêcher de toucher, ils respecteront pour longtemps le pouvoir défensif de cette plante urticante !
Après un moment attentivement suivi consacré à l’écologie et animé par une jardinière enthousiaste aux propos relayés dans un français plus rudimentaire par l’enseignant, je raconte l’histoire inventée d’une sorcière guérisseuse. Je ponctue mes élucubrations d’expressions piquantes et burlesques en forme de conte en randonnée : ça prend, les élèves sont hilares et répètent les nouvelles expressions avec enthousiasme ! Un physique de sorcière qui brandit un bouquet d’orties ça pose sa vieille !
J’ai descendu du grenier un vieux chaudron d’éclaireurs et l’employée de la mairie a fait bouillir un bouquet d’ortie sur une plaque à gaz. Après moult incantations de la vieille sorcière incontrôlable, les enfants ont pu goûter avec précaution au breuvage magique infusé puis refroidi.
Equipés de gants, ils ont pu remplir un sachet plastique de la précieuse herbacée qu’ils ramèneront fièrement et respectueusement à la maison.
Je contemple mes plantations naissantes. S’il y a bien une culture facile à réussir, c’est celle de cette mauvaise herbe qui s’étend aussi bien que la menthe et ne demande qu’un sol ombragé et humide. Le regretterai-je un jour ? Avec mon arthrose, je ne pourrai même pas partir en courant pour la fuir ! J’ai expérimenté cette plante en graines torréfiées, en tartinades, en soupes diversement dosées, en tisanes et même en salade ce printemps avec la complicité du service des parcs de la Mairie. Même si j’ai eu du mal, surtout au début, avec son goût parfois trop fort et très affirmé quand elle est surdosée, j’ai rapidement oublié le prétexte de l’étude de cette plante – finalement médicinale et non plus mauvaise – pour me passionner pour celle qu’aucun de mes livres de jardinage ne proposaient en culture et dont, il y a quelques années, la seule utilité était la transformation en engrais.
De nombreux chefs d’oeuvre représentant des sorcières ornent la porte de mon frigo. Mon ego se satisfait des représentations peu flatteuses affichées qui me rappellent ce moment de transmission magique. Les élèves m’ont plébiscitée pour une nouvelle intervention, et surtout, mes douleurs ont diminué, j’ai l’impression d’avoir plus envie de me lever le matin, je marche plus longtemps sans serrer les dents et les poings et la perspective de jouer à nouveau avec ces élèves venus de partout tout en les instruisant me donne envie de continuer à explorer notre environnement proche pour les faire rêver.
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